L'Appel des Étoiles

Un Vent de Solitude

© 2001 by Saori

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Mémoires d'Aiolia, chevalier d'Or du signe du Lion


J'étais acculé contre un mur alors qu'un groupe de chevaliers d'Argent m'entourait en raillant la mémoire de mon frère. Ils m'observaient derrière leurs regards moqueurs et effrontés alors que j'étais incapable de me défendre.

Je laissais errer mes yeux de l'un à l'autre, lentement, comme pour graver dans ma mémoire les expressions de leur visage dont mes cauchermars ne pourraient jamais se défaire.

Je sentais les pierres dures et froides contre mon dos et mes mains que j'avais plaquées au mur, et je croyais que la boule qui était apparue dans ma gorge ne pourrait plus jamais disparaître.

Leurs rires éclataient à mes oreilles, et je cherchais un échappatoire, non pas physiquement, car je savais parfaitement ne pas pouvoir m'enfuir face à autant d'hommes de cette puissance, mais mentalement. Seulement, et déjà à l'époque, j'étais de ceux qui affrontent leurs peurs et leurs tourmentes en face, et qui ne détournent pas pudiquement leur regard au moindre ennui.

-Ton frère n'est qu'un traître, sale môme... ricanna un homme à la chevelure presque blanche alors qu'il paraissait malgré tout assez jeune.

-Ouais, enchaîna son voisin, un traître... qui l'aurait cru?

-Pas moi en tout cas, continua un homme qui se tenait dans le fond de la pièce et qui me regardait avec des yeux luisants d'amusement. Tu parles d'un chevalier d'Or! Shura lui-même n'en ait pas revenu!

Mon frère? Un traître? Non... non, c'était tout simplement impossible!

Aioros avait toujours été, depuis ma plus tendre enfance, ce à quoi je voulais ressembler en grandissant. Il représentait un idéal que je voulais atteindre, et cet objectif me réjouissait chaque jour, car la simple idée de lui ressembler, tout en conservant, bien évidemment, ma propre personnalité, m'enchantait.

Je connaissais l'histoire de notre famille, car il me l'avait lui-même raconté et à de nombreuses reprises. Je comprenais qu'il était attaché à ses racines, à nos parents qu'il avait connus mais dont je n'avais pas même un fragment d'images.

Nous étions nés dans une famille qui était loin d'être aisée, mais qui ne touchait pourtant pas, de près ou de loin, à la pauverté. Nous vivions, paraissait-il, de façon plus que décente et plus que tout, nous avions la chance de possèder deux parents aimants et qui auraient donné n'importe quoi pour notre bonheur.

Je voyais généralement, à ce passage de l'histoire, les yeux d'Aioros s'éclairer de joie et d'une certaine nostalgie que je n'étais malheureusement pas à même de partager. Que pouvais-je regretter de quelque chose que je ne pouvais qu'imaginer? Cependant, je comprenais que si mon aîné aimait nos parents, c'était sans doute car ils en étaient dignes et que je pouvais donc regretter de ne pas avoir grandi auprès d'eux.

J'avais toujours eu une confiance absolue en le jugement d'Aioros et j'écoutais toujours patiemment ses idées, même si je n'en faisais plus tard qu'à ma tête et selon mes propres envies, car j'éprouvais envers lui une admiration sans borne et que son avis était pour moi sacro-saint. C'est pourquoi je le suivais ainsi aveuglément dans ses pensées sur nos géniteurs.

Ces derniers étaient morts dans un accident de voiture, alors qu'ils avaient laissé Aioros seul à la maison pour me garder et qu'ils étaient pour une fois sortis au restaurant. Mon frère, ne les ayant pas vu revenir, avait rapidement compris que la situation était plus grave qu'elle ne semblait l'être... et il en avait en confirmation lorsque des policiers étaient venus frapper à la porte de notre demeure.

C'est alors qu'Aioros avait pris sa décision, poussé par la mystérieuse main du destin qu'hommes et dieux ne peuvent prétendre connaître. Il était parti avec moi, dans la sombre nuit, suivant sa voie -et la mienne, se guidant simplement à l'instinct pour finalement attérir dans ce lieu où j'avais passé toute mon existence, et que je n'entendais guère quitter un jour.

Cette histoire, je la connaissais bien, et finalement, je ne m'en lassais jamais. Souvent, alors que j'étais couché dans mon lit et que j'attendais avec beaucoup d'impatience et de mauvaises grâces le sommeil venir, car mon frère se trouvait dans la pièce d'à côté encore debout, je songeais à cette nuit qu'il avait du vivre. Et je me demandais si, en de pareilles conditions, j'aurais fait preuve du même courage que lui.

Dans mes moments d'indulgence à mon égard, j'affirmais sans la moindre hésitation que oui, mais à d'autres, alors que j'avais encore du mal à cerner mon caractère, je m'interrogeais sur la force de ma témérité. Je m'imaginais alors, encore sous le choc d'avoir appris la mort de mes parents, écrasé par la douleur d'une perte aussi cruelle, en train de choisir mon destin et celui de mon frère en même temps. Aurais-je, à ce moment, été capable de faire preuve de la même lucidité que lui? J'en doutais sincèrement.

J'avais déjà parlé à Aioros de mon admiration devant le courage dont il avait fait preuve face à ce coup du sort, à la manière dont il s'était relevé du coup que les Moires lui avait porté, et dans ces moments où j'osais lui parler du sentiment que j'éprouvais vis à vis de lui, il ne faisait que hausser modestement les épaules, un sourire sincère et doux aux lèvres.

-Tu sais, Aiolia, ce n'est pas une question de force de caractère où de quoi que ce soit d'autre. Je n'avais tout simplement pas le choix car le destin m'imposait cette conduite. Je n'ai décidement rien de plus admirable que les autres!

Pourtant, à mes yeux, il était un héros, l'un de ces hommes pour lequel on éprouve le besoin de s'identifier et dont on se sent malgré tout éloigner à cause de leur air lointain et de leur courage inhumain. Mon frère était une icône à laquelle j'aspirais, et c'est sans doute pour cela que je choisis de devenir, tout comme lui, chevalier... mais pas n'importe quel combattant, je voulais concourir dans la caste de l'Or.

J'avais appris très tôt le fonctionnement du Sanctuaire et les grades que l'on pouvait y trouver, des gardes jusqu'au Grand Pope lui-même, représentant d'Athéna sur terre. Et j'avais pris mon parti, comme chacun pouvait s'en douter, de marcher dans les pas de mon frère en rapportant dans la famille une autre armure d'Or.

Je ne savais guère si j'en étais capable où non, et si l'éventualité d'échouer m'avait déjà effleuré, je l'avais rapidement repoussée, mon caractère emporté et têtu refaisant immédiatement surface. Car je n'étais pas doux comme mon frère, enclin à l'indulgence et au pardon, non, j'avais une personnalité très -trop?- marqué et j'entendais bien avancer dans la vie comme je l'entendais.

J'étais souvent passioné par mes choix, et c'est ce qui me donnait cette envie de continuer, cet instinct qui me poussait à m'accrocher même dans les moments difficiles, à faire de mes erreurs, ou de mes malheurs, une force et un enseignement que je pourrais m'être à profit. Je voulais vivre, être acteur et non pas spectateur de cette grande scène qu'est la vie.

Mon aîné m'observait souvent avec un sourire amusé et une mine déconcertée par mes répliques vivaces et mon incroyable rage d'obtenir, quitte à l'en extraire avec brutalité, de l'existence tout ce que je désirais. Et il pensait sincèrement que c'était grâce à ces qualités, qui pouvaient parfois se transformer en intolérables défauts, que je parviendrai à m'élever au même rang que lui. Et j'avais assez confiance en moi pour y croire aussi.

Je me souviens qu'il avait fallu que j'attende de mon frère qu'il obtienne son armure du Sagittaire pour qu'il puisse m'entraîner. Il avait été demandé la permission au Grand Pope, qui la lui avait accordé sans formuler la moindre objection. Et pourquoi y en aurait-il d'ailleurs eu? Aioros était probablement l'un des chevaliers les plus puissants, et je ne pouvais pas m'imaginer avoir meilleur maître, étant donné qu'à mes yeux, nul ne pouvait prétendre le vaincre.

Il était le meilleur maître que l'on puisse trouver, à moins que ce ne soit notre lien de sang qui nous ait ainsi permis d'être si complices. Il enseignait avec une patience digne des plus méritantes louanges, m'aidait lorsque je trouvais quelque chose de trop difficile, tout en restant juste, droit et intraitable quand il était question d'exercice physique. Je l'avais déjà vu sévère, pensif ou encore dubitatif devant moi mais jamais je ne l'avais vu en colère. Il avait tout bonnement la chance de possèder un caractère d'ange dont je m'éloignais -hélas!- radicalement.

Et il fallait reconnaître que je lui en faisais parfois voir de toutes les couleurs. Je ne le blessais jamais personnellement, mais mes quelques désobéissances avaient parfois, et à juste raison, le don de le peiner plus que de l'énerver.

Je me rappelle particulièrement d'une fois où Milo était rentré quelques jours de son île pour voir ce qui se passait au Sanctuaire tandis que son maître allait informer le Grand Pope de ses progrès -très brillants d'après ce qu'il prétendait, un sourire un rien suffisant aux lèvres.

Il était l'un de mes meilleurs amis, avec le jeune français qui s'entraînait en Sibérie et qui répondait au nom de Camus. Nous nous étions rencontrés tous les trois alors que nous nous promenions dans le Sanctuaire, et nous avions décidé de nouer amitié, étant donné que nous avions tous le même âge, et très visiblement les mêmes ambitions. Et jamais je ne me suis dis que l'un de nous échouerait.

Je m'entendais un peu mieux avec Milo, dont le caractère ironique était plus facile d'abord que celui du froid et impassible Camus, dont le visage ne trahissait jamais la moindre émotion. Et c'est pourquoi celui qui prétendait à l'armure du Scorpion et moi-même nous retrouvions souvent mêlés à des problèmes que nous nous créions nous-mêmes.

C'est comme cela, qu'une nuit, nous avions décidé, d'un commun accord qui nous enchantait, de franchir les limites du Domaine Sacré afin de voir un peu ce fameux monde extérieur dans lequel il nous était interdit de nous mêler. Je me demande souvent pourquoi, lorsque l'on est enfant, l'interdit à un goût aussi merveilleux... peut-être est-ce parce que l'on pense ainsi toucher à plus de liberté et qu'il s'agit là d'une notion dont tous les hommes rêvent...

J'entends encore nos éclats de rire étouffés alors que nous pénétrions dans le village de Rodorio, que nous regardions avec de grands yeux cet endroit qui nous paraissait être le plus unique du monde puisqu'il était justement celui où nous n'aurions pas du être. Nous avions des sourires satisfaits aux lèvres, un rien vaniteux car nous étions les seuls disciples à avoir eu cette audace. Nous avons même poussé le culot jusqu'à nous mêler à un groupe d'enfants de notre âge pour leur livrer des informations que nous laissions filtrer sans même le vouloir.

Cependant, notre grisante sensation d'indépendance tourna vite court lorsqu'au bout de la rue, nous avons apperçu, d'un même coup d'oeil, le Grand Pope dont nous devienions le regard malgré le casque qui nous empêchait d'entrevoir son expression.

-Non... non... fis-je avec mauvaise humeur, il fallait que l'on tombe sur lui. Mon frère ne me le pardonnera jamais!

-Du calme, siffla Milo entre ses dents alors que tous ses nerfs étaient tendus. Le Grand Pope est indulgent, tu le sais aussi bien que moi, et peut-être ne sera-t-il pas trop sévère.

Nous sommes restés là, sans bouger pendant quelques secondes, jusqu'à ce que l'on aperçoive une autre silhouette se dessinant à côté de celle du maître du Sanctuaire... celle de Shura!

Je me reverrais toujours attrapper le bras de Milo et le serrer compulsivement à la vue du chevalier, du redoutable chevalier du Capricorne. Si Sion était compréhensif à l'égard des plus jeunes, il n'en allait certainement pas de même pour son combattant qui avait un sens de la justice des plus poussés.

Ces réfléxions se bousculaient à toute allure dans notre esprit et c'est pourquoi nous prîmes notre partie de nous enfuir à toute jambe dans les collines bordant le Domaine Sacré alors que nous entrecoupions notre folle course où le vent sifflait à nos oreilles, d'éclats de rire aussi nerveux que réellement malicieux. Même en y repensant des années après, je ne peux m'empêcher de sourire en nous revoyant, lui et moi, aussi insouciants et innocents -du moins dans mon cas, car il avait déjà connu dès son plus jeune âge les rudesses de l'existence auxquelles j'allais goûter des années après.

Nous avons été punis pour notre escapade, mais ce ne fut guère pire qu'autre chose et cela ne nous empêchait pas d'être souvent fort dissipés.

Mais j'avais aussi, et comme tout le monde, des moments de sérieux. J'aimais écouter mon frère, j'amais apprendre avec lui, le sentir si digne d'admiration et désirer être semblable à sa personne me permettait de m'accrocher à l'entraînement difficile que je subissais. Il était toujours là pour moi, et je lui en étais reconnaissant, même s'il considèrait cela comme une normalité.

Pour ma part, je comprenais ma chance, celle d'avoir un membre de sa famille avec soi, alors que je voyais tout autour de moi ces disciples orphelins, dont certains même étaient de mes meilleurs amis -Milo et Camus en étaient d'ailleurs le plus bel exemple! Je me savais privilégié, et je l'appréciais pleinement.

Qui aurait pu un jour deviner que mon frère et moi finirions de cette manière? Je sais que pour ma part, je n'ai rien choisi de ce qui m'est arrivé, j'ai simplement du subir, plier face au destin que mon aîné m'avait laissé comme ultime héritage et que je me sentais incapable de pardonner. Pourtant, je m'apperçois que tout ce que j'avais cru trop lourd pour mes épaules d'enfant était en fait supportable, que ce que j'avais cru impossible à traverser était vivable et j'avais découvert que je n'avais finalement pas de limite, aussi bien dans ma force physique que dans mon caractère.

Je me souviens encore parfaitement des derniers temps, des jours qui défilaient et que je découvrais chaque soir Aioros plus fatigué alors qu'il dormait de moins en moins. Je le revois presque assis devant une fenêtre, alors qu'un filament de lune frappait contre les carreaux et me le faisait apparaître en contre-jour, sa silhouette se dessinant dans une ombre. Il était légèremment voûté en avant, son regard baissé vers le sol, et ses yeux cernés de noir... quand je repense à cela, je n'arrive pas à croire à ce qu'il a fait.

Je n'ai pas compris ce que se passait en lui, ou autour de lui. Evidemment, il voyait toujours son meilleur ami, Shura, il continuait de m'entraîner, de fréquenter Saga mais rien de tout cela ne me paraissait normal. Etais-je finalement comme ces animaux qui sentent d'instinct le danger venir? Probablement, mais je n'ai pas réagi à temps, je ne lui ai pas posé les bonnes questions, et je n'ai pas cherché assez profondément en moi comment l'aider... mais y avait-il véritablement quelque chose à faire?

Mon frère, à la fin de sa vie, était assez secret, bien que sa bonté restait en permanence à fleur de peau. Il m'avait vaguement expliqué un matin, alors qu'il me laissait seul pour se rendre dans le Chambre Sacrée, que le chevalier des Gémeaux et lui-même avaient été convoqués, sans pour autant se donner la peine de me préciser pourquoi exactement. Je n'avais pas pensé à lui demander plus d'informations, pour la bonne raison que si il avait voulu me le dire, il l'aurait fait. Je respectais les silences de mon frère, comme j'attendais qu'il accepte les miens.

Cette complicité qui nous reliait irrémédiablement reste à jamais pour moi le symbole de mon enfance, avant que je ne rentre brusquement dans l'âge adulte, alors même que mon existence me promettait encore des années d'insouciance. Mais le hasard ou le destin avait avorté mon innocence, me permettant d'accéder plus rapidement à une maturité qui m'effrayait moi-même tant je ne m'étais pas attendu à la posséder.

Et puis un soir, la chute de mon existence fut amorcée, sans même que je m'en rende compte, ce qui était sans doute mieux car je pense qu'il est inutile de voir avant l'heure les douleurs auxquelles on va être confrontées, et qu'il vaut mieux rester dans l'incertitude des lendemains quand on songe avoir un avenir doré. Cependant, j'aurais peut-être pu me préparer un peu mieux à ce qui allait m'arriver, bien que je ne vois guère la manière dont j'aurais pu m'y prendre.

Aioros était assis à la table de notre cuisine et écrivait quelque chose, noircissait des pages qui me faisaient inévitablement penser à des mémoires. Oui, sa plume grattait avec rapidité le papier, comme s'il n'avait plus le temps d'écrire et que quelque chose l'attendait dehors. Je n'ai pas pensé à le retenir quand il s'est levé et qu'il est sorti, "pour vérifier que tout allait bien". Si je me rappelle aussi bien de cet instant, c'est car il s'agit du dernier où je l'ai vu, où il m'a souris distraitement avant de sortir à l'extérieur... et je n'ai alors pas compris qu'il ne repasserait plus jamais la porte de cette maison.

Et ensuite, ce fut comme si j'avais mis le doigt dans un engrenage prêt à me happer tout le bras.

Je ne l'ai pas vu revenir de la nuit, et j'ai eu beau l'attendre, plus jamais je n'ai vu sa silhouette se profiler à l'horizon comme lorsque je le guettais le soir, alors qu'il s'était absenté dans la journée pour remplir quelque mission que le Grand Pope lui avait confiée.

Je me suis inquiété, et c'est pour cette raison que je me suis rendu dans les salles ou discutaient tous les chevaliers lorsqu'ils avaient un moment de libre, ce qui arrivaient à certains bien plus souvent qu'il ne l'aurait fallu. Et là, j'ai tout appris.

Je me suis retrouvé englouti sous une vague de mots, de cris, de rires perçants et qui me tranchaient l'âme. Je sens encore le contact des pierres froides du mur contre mon dos, du sol rugueux contre ma peau alors que je glissais lentement à terre, moins appeuré par ceux qui m'entouaient que par la nouvelle qu'ils m'apprenaient confusément.

"Ton frère est un traître"

Un traître? Non... ils ne pouvaient pas parler du même homme -mon aîné!- que j'avais connu durant des années. Ils ne pouvaient pas penser qu'Aioros avait trahi Athéna... c'était une situation aussi improbable que si le soleil se lèvait en pleine nuit!

J'ai essayé d'articuler des mots, des semblants de phrases pour les ramener à la raison, qu'ils semblaient tous avoir quitté... mais rien n'y a fait. Ils ne me croyaient pas et s'appuyaient sur le fait que mon frère avait été tué par Shura, chevalier d'Or du Capricorne, réputé pour sa bravoure et son sens extrême du devoir.

C'est à ce moment que ma foi en mon frère a, pour la première fois de mon existence, vacillé. Si Shura avait été mêlé à cette affaire, alors ce qu'on me racontait était finalement peut-être vrai. Peut-être mon frère était-il un traître, et peut-être ne cherchais-je tout simplement qu'à me fermer les yeux sur un présent trop insoutenable.

Je ne sais plus à quel instant précisement je me suis mis à détester mon frère. Je crois malgré tout que ce fut lorsque certains chevaliers d'Argent me prirent à part, pour m'administrer la correction qu'ils auraient bien voulu décerner à mon aîné. Pour ma part, je n'avais rien fait, j'étais innocent et vierge du moindre crime, alors pourquoi étais-je puni à la place de celui qui m'avait élevé... puis trahi?!

Ce n'était pas tellement les coups que l'on m'assénait avec une grande libéralité qui m'effrayaient ou me faisaient le plus souffrir, non, c'était l'abandon de mon frère. En changeant brusquement de côté, en s'éloignant d'Athéna, il avait piétiné tous mes idéaux, il avait violé la confiance que j'avais placé en lui et je me sentais maintenant plus seul que je ne l'avais encore jamais été.

Jusqu'à présent, j'avais été épargné des duretés de la réalité grâce à Aioros mais maintenant, et à cause de lui, je m'y retrouvais confronté plus rapidement que je ne l'avais cru. Mais je ne comptais pas me laisser abattre lâchement par le destin, qui m'avait poignardé dans le dos, et j'avais décidé de me relever chaque fois que je tomberai.

Et c'est ce que je fis au cours des mois qui suivirent cette disparition. Je n'avais pas décidé de devenir froid comme Camus, pas plus que je n'avais envie de me retrancher derrière mes saracames comme Milo, j'avais juste pris le partie de me battre pour mon honneur, de laisser libre cours à mon caractère emporté et de faire de ma colère envers mon frère ma nouvelle force.

Je n'étais pas désorienté, j'avais encore foi en ces idées que mon aîné m'avait inculqué avant de les trahir lui-même. Je savais qui était Athéna, je comprenais quel était mon devoir vis à vis d'elle et c'est pourquoi je décidais de lui dédier l'intégralité de ma vie. Elle était pour moi l'icône de justice que j'avais cru entrevoir en Aioros, et je savais qu'elle, ne me mentirait jamais, ne me laisserait jamais. Et elle était sans doute la seule personne à qui je redonnais cette confiance que je gardais pourtant jalousement.

Malgré tout, et à mieux y réfléchir, il restait un homme que je pouvais regarder dans les yeux et qui n'était pas comme les autres, comme ces chevaliers qui s'amusaient de ma condition et des propres tourmentes qu'ils me faisaient subir dans les éclats de rire et la confusion.

Fomalhaut. Longtemps, il avait été un ami de mon frère, au même titre que Saga que je ne voyais plus guère et qui fuyait probablement les remous qu'avaient engendré la mort de mon frère. Il ne voulait sans doute par prendre partie dans cette affaire où se retrouvait pris deux de ses plus proches amis. Mais ce n'était pas le cas du chevalier du Poisson Austral qui passait régulièrement voir mes progrès durant mon entraînement.

Il n'était pas mon maître à proprement parlé, ayant lui-même des disciples, en plus des incessants voyages que le Grand Pope lui confiait pour recruter de nouveaux chevaliers, il n'en aurait jamais eu le temps... mais il s'occupait de moi, tentant peut-être de me donner un exemple maintenant que je n'avais plus mon frère pour m'appuyer. Il n'a d'ailleurs jamais essayé de prendre sa place, et je lui en étais reconnaissant, car je ne voulais plus entendre parler d'Aioros, dont je payais trop lourdement la faute. Fomalhaut était maintenant celui dont je désirais suivre les pas, sans pour autant vouloir lui ressembler ou m'identifier à lui comme je l'avais autrefois fait avec le seul membre de ma famille -aujourd'hui disparu.

Je pense que je ne pourrais plus jamais connaître un amour comme celui que je portais à mon aîné, car il s'agit là d'une chose unique que très peu de personnes connaissent au court de leur existence car il n'est pas donner à chacun d'aimer au-delà de l'amour familial. Il n'était pas seulement mon frère, mais aussi ce que je voulais être, l'aboutissement de mes rêves que je voyais réalisés au travers de lui.

Mais comment! Comment avait-il pu me faire cela?

Quand j'y repense, un gémissement de douleur me monte aux lèvres, même si je suis endurci à cette souffrance que je me devais de côtoyer chaque jour. Il existe encore certains moments où je n'arrive pas à croire à ce qui s'est passé, à la manière dont le vent a tourné pour ne plus m'apporter que la solitude.

Pourtant, j'avais toujours quelques amis, même si le nombre s'était réduit si considérablement que je ne pouvais plus les compter que sur les doigts d'une main. Je trouvais en cet instant la nature humaine cruelle, sinon incompréhensible, car chacun m'abandonnait sans prétexte que certains m'avaient qualifié comme n'étant plus une personne que l'on se devait de fréquenter -et qu'il fallait même proscrire de ses relations.

Mais il me restait toujours Fomalhaut, et les fidèles Milo et Camus. Avec le premier, nous avions discuté de ce qu'il pensait de mon frère, et j'avais vu sa bouche se durcir, tout son visage prendre une expression sombre que je ne lui avais encore jamais vu, mais qui lui viendrait souvent lorsqu'il prendrait de l'âge.

-Ce qu'il a fait, Aiolia, personne ne doit le pardonner. Moi-même, je ne le peux pas... et pourtant, je le connaissais pas.

Un bref silence tomba entre nous où je l'observais avec une acuité accrue par ma peur de perdre sa si précieuse amitié.

-Mais enfin? s'écria-t-il, Qu'est-ce qui lui ait passé par la tête? Je ne l'aurais jamais cru capable de cela, d'un tel méfait. Je vais te confier une chose : il était bien la dernière personne que j'aurais pu imaginer comettre une telle trahison. Lui et Shura représentaient à mes yeux un idéal... mais maintenant, je me demande à qui l'on peut réellement faire confiance.

Milo se pencha ensuite vers moi, comme s'il s'apprêtait à me confier un secret de la plus haute importance avant de poser sa main sur mon épaule, en un geste amicale qu'il n'avait pas souvent et qu'il réservait aux instants difficiles.

-Ce qu'a fait ton frère ne t'enlève pas mon amitié, bien loin de là. Je serai là pour te soutenir et je compte bien continuer à te voir aussi souvent que possible.

-Mais que va-t-on dire de toi? répliquai-je vivement car je ne désirais pas voir la réputation de mon ami entâchée à cause de la mienne.

Milo haussa les épaules avec un royal dédain.

-Ce que l'on voudra. Si j'avais du faire attention à ce que les gens disaient de moi tout au long de mon existence, je te prie de me croire que je ne devrais pas être là.

Et nous en étions restés là.

Pour Camus, les choses étaient plus compliqués, non pas qu'il eut peur de se mouiller au scandale qui m'éclaboussait, mais il était entraîné si loin de la Grèce que nous n'avions guère l'occasion de nous fréquenter souvent.

Pourtant, j'avais réussi une lettre de lui quand la rumeur de la trahison de mon aîné lui était venu jusqu'aux oreilles et il promettait au travers de ses lignes de ne pas me retirer son amitié. Ce jeune garçon n'était pas de ceux qui avouait ou exprimait facilement leurs sentiments, et c'est pourquoi quelques mots bien choisis lui suffirent à me faire comprendre qu'il me soutiendrait autant qu'il le pourrait, quitte à ruiner sa propre réputation.

Tout comme Milo, je savais que durant leur plus tendre enfance, ils avaient du affronter l'hostilité des autres, de ceux qui se permettent de juger sans connaître et c'est pourquoi, maintenant que mon tour était venu de me frotter aux réalité de l'existence, ils resseraient les liens de notre amitié et m'épaulaient dans ces moments plus que difficiles.

Cependant, et malgré leur inébranlable soutien, je me sentais seul. Je n'étais pas de ceux qui s'appitoient sur leur sort, et je comblais généralement ces instants pour des exercices d'entraînement où je pouvais rejeter toute mon énergie. Je noyais mes idées parfois trop sombres sous un flot d'autres pensées, de perspectives dont celle, la plus fameuse, de recevoir mon armure d'Or.

Pourtant, quand je rentrais dans cette maison que j'avais autrefois habité avec Aioros et que je croyais deviner son ombre, devant l'encadrure de la fenêtre, je sentais un étrange froid envahir mon corps et engourdir tous mes membres. Je n'avais jamais réalisé combien sa présence auprès de moi était primordiale, et je goûtais maintenant à l'amertume de l'abandon.

Les souvenirs m'assaillaient parfois en plein milieu de la nuit, je revivais des instants que nous avions passés ensemble et nos éclats de rire, souvent provoqués par l'une de mes imbécilités, résonnaient dans ma mémoire avec dureté, écorchaient mes oreilles, et me faisaient me réveiller chancellant face à ce passé heureux qui avait été brisé sans que je comprenne réellement pourquoi.

La nostalgie n'était pas une notion qui faisait partie de ma personnalité de feu, et je ne me laissais généralement que peu de temps pour songer à ce que j'avais perdu. Car à quoi bon s'apesantir sur ce qui a disparu et que l'on ne peut plus guère obtenir? Le désir est une chose, mais je comprenais rapidement qu'il pouvait facilement nous égarer si l'on voulait quelque chose d'irréalisable. C'est pourquoi je guidais mon existence selon ce que j'avais décidé d'avoir, et que je savais réalisable.

Parfois, je m'interrogeais sur la violence de mon envie de l'armure du Lion. Etait-ce pour prouver à tout le monde que je n'étais pas mon frère, que je n'avais rien du traître que chacun voyait en lui, ou bien, au contraire, était-ce car je n'avais jamais cessé, malgré ce qu'il avait commis, de m'identifier à lui et de désirer devenir son égal? Cette dernière pensée me terrifiait généralement car je ne saisissais pas pourquoi j'aurais aimé ressembler à celui qui m'avait volé ma confiance, et la fin de mon enfance en rencontrant lui-même la mort sous les traits de Shura.

Je n'ai revu ce dernier que bien rarement, et il se trouvait toujours avec moi un bon nombre de personnes qui m'ignoraient et qui m'empêchaient de me diriger vers lui et de lui demander comment cela s'était passé. Pourtant, j'aurais voulu savoir ce que mon frère avait fait durant les derniers instants de sa vie, connaître ces derniers-mots, à défaut de ces dernières pensées. J'étais rongé par le désir de connaître cette scène, qui ne me fut jamais révélée.

Je me suis pourtant retrouvé seul avec le chevalier du Capricorne un après-midi, alors que le soleil se couchait à l'horizon, me rappelant irrémédiablement ce jour ou Aioros était parti pour ne plus jamais revenir. J'ai regardé Shura dans les yeux, comme pour déceller en moi une faiblesse qu'aurait pu engendré en moi la vision de l'assassin de mon frère. Ce n'était d'ailleurs pas un criminel, et chacun -y compris moi- s'accordait à dire qu'il était en réalité un justicier. Et en le voyant droit, noble et la mine orgueilleuse, ce jour-là, je n'avais pas la moindre raison d'en douter.

Nous n'avons échangé que quelques mots, alors que son aura remplissait tout l'air qui nous entourait. Il m'a expliqué qu'il était sans doute aussi surpris que moi par la trahison d'Aioros mais qu'il n'était pas de ceux qui me pensait mauvais, au contraire.

-Tu es courageux, Aiolia, me dit-il en me toisant sans laisser transparaître ses pensées secrètes que j'aurais pourtant tant aimé connaître. Je t'ai déjà vu, à plusieurs reprises, t'entraîner seul et ta force de caractère me souffle que tu ne suivras pas les traces laissées par ton aîné. Tu feras un chevalier d'Or de premier ordre, je le sens.

Et c'était sur ces mots qu'il m'avait laissés, l'estomac noué pour une obscure raison, des images de mon frère plein l'esprit et une étrange sensation de malaise au fond de la gorge.

J'aurais pu en vouloir au gardien de la dixième maison du Zodiaque, car n'était-il pas normal de maudir le bourreau de son frère? Cela l'aurait probablement été en d'autres conditions, mais j'étais assez âgé, à l'époque de la mort de mon frère, pour comprendre qu'il avait le bon droit, et plus encore le soutien du Grand Pope, de son côté.

Pourtant, alors que les années passaient, je me posais de moins en moins ces questions, je ne me tournais plus que de temps à autres vers ce passé que je voulais enfouir au fin fond de ma mémoire. Il n'était pas question de me donner le change en faisant semblant de ne plus me souvenir de mon frère, non, je voulais me servir de ce que sa disparition m'avait imposé pour en faire une arme. Sa trahison ferait ma force, ma colère nourrirait mon énergie, et au bout de mes efforts, je l'obtins.

L'armure du Lion.

Ce n'était pour moi pas qu'une simple récompense de mon entraînement, comme pour tous les autres disciples, mais bel et bien l'aboutissement de tout mon existence. Ma réputation changeait subitement, on pliait la tête sur mon passage et ceux qui m'avaient autrefois acculé à un mur en se riant de moi, souhaitaient à présent se fondre dans son ombre quand je passais près d'eux.

Il n'était pourtant plus question de vengeance -en avait-il d'ailleurs jamais été question?- mais bel et bien de justice. Je venais de gagner, de haute lutte, mon honneur et ma dignité volée et j'entrais maintenant orgueilleusement dans le Sanctuaire. J'étais un chevalier d'Athéna, et si Shura jurait être le plus fidèle défenseur de la déesse, je me promettais intérieurement dans être le plus courageux combattant.

Mais je ne savais rien. Je n'avais pas conscience de la réalité. J'avais été aveuglé, duppé, lesé. J'avais vécu dans le mensonge, comme un ennemi de ce frère qui n'avait fait qu'accomplir son devoir, qui était mort en martyr et je le comprenais.

J'avais envie de fermer les yeux devant ce gâchis qu'avait été la fin d'Aioros, et devant ma propre incompétence, devant ma propre follie à croire ces mensonges sur ce frère auquel j'aurais du rester fidèle corps et âme. C'était moi qui l'avait trahi et pas le contraire.

Maintenant que j'ai vu Saori de mes propres yeux, j'ai compris. J'ai saisi que si j'avais été fidèle à mon aîné, je ne me serai jamais senti seul, j'aurais pu m'appuyer sur son souvenir et j'aurais traversé autrement toutes mes épreuves.

J'avais honte de moi, mais je ne comptais pas rester ainsi, sans bouger, sans agir. J'étais trop longtemps rester dans l'inconscient collectif en songeant qu'Aioros n'était qu'un monstre et je devais lui rendre justice, comme j'y étais parvenu pour moi-même en devenant chevalier d'Or du signe du Lion.

Tout le monde haïssait mon frère, mais c'est lui que l'on aurait du adorer et non pas ce Grand Pope devant lequel je m'étais agenouillé en lui prêtant fidelité le jour où j'avais reçu ma cloth. Je n'arrivais toujours pas à croire que l'assassin de mon frère -car c'était lui qui l'avait condamné à mort, pas Shura qui n'était que l'innocent exécutant- m'avait regardé dans les yeux, se gaussant probablement intérieurement de ma propre innocence.

Il est maintenant pour moi temps, à présent que j'ai confié Shaina aux bons soins de Cassios, de monter à la Chambre Sacrée et d'affronter celui qui a brisé la vie de celui que j'avais tant admiré, en même temps qu'une partie de mon enfance.

Je sens mon emportement me gagner, et je me sais incapable d'attendre plus longtemps. Je veux le venger. Non plus encore, je me dois de laver son honneur.

Maintenant, c'est à mon tour de monter dans cette chambre où mon frère était allé un soir d'orage, tout comme aujourd'hui, pour sauver Athéna, tout comme je veux l'aider à présent.

Je me rends compte d'à quel point je lui ressemble, comme nos actions sont similaires. Mais il existe une différence majeure entre nous deux. Le Grand Pope ne pourra pas se jouer de moi.

Je ne finirai pas comme Aioros.


Leo Aiolia
"L'Appel des Etoiles"


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