Saga d'Arès

Episode 18: Le Sourire du Diable

© 2001 by Saori

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Dohko

Le temple de l'empereur était gigantesque, la bâtisse la plus fastueuse que je n'eus jamais vu de toute mon existence qui, pourtant, comportait de très nombreuses années. Rien de tel ne s'était encore jamais offert à ma vue et j'échangeais un regard médusé avec Nikè qui se tenait à côté de moi, devant les marches de marbre.

Je levais les yeux vers le ciel tandis que j'avais du mal à apercevoir le toit du temple tant il s'élançait vers l'azure de la voûte céleste. Au sommet, je crus pourtant distinguer une statue d'Or, probablement représentatif d'Arès puisque je devinais un homme de très haute stature se tenant sur un char qu'il guidait d'une main de fer. Cela dénotait déjà le dévouement et la fidélité que devait lui porter l'homme qui se tenait dans cette demeure.

Le métal brillant de la statue me fit baisser la tête et je jetais un regard aux alentours de la bâtisse... ceux-ci n'étaient que des champs d'une platitude reposante et d'une beauté rare... je n'avais d'ailleurs jamais songé trouver un pareil endroit au beau milieu de cette île où régnait l'horreur et une peur constante. Des fleurs d'une élégance sans précédent et embaumant jusqu'à amener l'ivresse s'étendaient à perte de vue... mais quelle était donc cette variété... des narcisses probablement...

-Dohko, pressons le pas, le temps ne s'arrêtera pas pour nous, murmura avec inquiétude la déesse de la victoire qui se tenait près de moi.

Mais elle n'avait pas besoin de me rappeler à l'ordre car je commençais déjà à gravir l'escalier qui me mènerait vers mon combat. Maintenant, c'était à mon tour de lutter et de vaincre l'un de nos ennemis... les berserkers...

Les armées d'Arès étaient réputées pour être les plus puissantes ayant jamais existé. C'était de leur entraînement que c'était inspiré la ville de Sparte pour former leurs soldats durant l'antiquité. Le dieu de la guerre avait lui-même entraîné certains de ses combattants et c'était sans doute pour cela que nos adversaires possédait une puissance que l'on jugeait, à juste titre, quasiment illimitée. Et puis, les Berserkers ne vivaient que pour une chose : la guerre, et c'est ce qui leur donnait un avantage flagrant sur nous autres les Saints. Pour notre part, nous vivions aussi pour les hommes. En ne pensant qu'à eux et leur soif incroyable de sang et de violence, ces hommes, si, bien évidemment, je pouvais me permettre de les appeler ainsi, les guerriers d'Arès s'octroyaient le droit d'un combat comme ils le désiraient car rien ne comptait que leur victoire... tandis que sur nous, reposait le sort de millions de personnes, ce qui pesait parfois sur nos solides épaules.

Mais il ne fallait pas oublier que les berserkers n'avaient d'hommes que le nom et qu'il s'agissait en effet de monstres prêt à tout pour vaincre et qui n'hésitait pas à abattre la moindre passant pour un rien.

Je secouais la tête alors que ma sagesse me soufflait de trouver le moyen de leur pardonner leur faute honteuse, tandis que ma jeunesse retrouvée faisait bouillir mon sang dans mes veines. Cela me faisait d'ailleurs un effet étrange que d'être dans ce corps qui avait toujours été mien, mais que j'avais fini par oublier à force des années.

J'entendis soudainement un bruit et retournais sur mes pas alors que je m'apprêtais à ouvrir la porte du temple. Je balayais du regard les alentours et découvris des fleurs en train de se balancer étrangement. On aurait pu croire que les narcisses étaient doucement bercés par le vent, mais il n'en allait pas de cette façon... j'aurais presque juré que quelqu'un allongé dedans venait de se relever et de partir. Pourtant, je n'avais pas entendu le moindre bruit de pas.

Je fronçais les sourcils et repartais vers l'entrée du colossale palais. Nikè me tenait déjà la porte grande ouverte.

-Je vais tenter de vous faire passer en occupant notre adversaire, murmurais-je, pour être certain de ne pas être entendu.

-Oui, je crois que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, me répondit-il en acquiesçant.

Pendant tout le temps que nous avions passé ensemble, à courir au travers du domaine d'Azura, la jeune fille avait été chaleureuse avec moi, rassurante avec Shiryu, Seiya, amicale avec Kanon... mais maintenant que nous étions proches du dénouement de la guerre, je découvrais chez elle une toute nouvelle attitude.

Elle parlait maintenant d'une voix monocorde et d'un calme profond, j'avais même la nette impression qu'elle se vidait lentement de tout sentiment, comme si, pareil à Shaka, elle rejetait toutes ses émotions pour atteindre la paix parfaite. Et elle devait avoir une bonne raison, que je ne connaissais pas, pour agir de cette manière. Car je ne voyais pas dans cette façon d'être quelque chose pour bien entamer une bataille, mais une véritable technique guerrière.

Je me gardais cependant de lui poser l'interrogation qui me montait aux lèvres tandis que je découvrais le hall du temple. Celui-ci était assez clair, et extrêmement vétuste, un simple autel, sur lequel avait été brûlé de l'encens à peine quelques minutes avant notre arrivée, de nombreux coussins et des banquettes sur lesquelles on pouvait se reposer, tout cela dans une atmosphère de recueillement assez mystique.

Mes pas résonnèrent alors que j'ouvrais les lourds battants de porte qui donnait sur ce que je supposais être la pièce suivante et principale. Je clignais des yeux et, alors que je rouvrais lentement mes paupières, je restai coi devant la beauté de la pièce.

Une ambiance tamisée régnait dans toute la salle dont la fraîcheur permanente devait procurer une sensation de bien être si l'on y restait assez longtemps pour en profiter. De nombreuses statues grecques, représentant diverses divinités, comme Artémis, Hermès, où encore Zeus, se trouvaient dans cette salle soutenue pour d'immenses colonnes entièrement recouvertes de plantes grimpantes. D'ailleurs, fleurs comme plantes se mélangeaient harmonieusement dans cette merveilleuse pièce que j'aurais plus imaginé chez Athéna que chez Arès lui-même. Tout n'était que beauté parfaite et harmonie quasi divine.

Je balayais du regard tout ce qui m'entourait. L'empereur n'avait pas l'air désireux de se montrer et avait sans doute choisi de se faire attendre. Je m'approchais insensiblement de Nikè qui observait de près une statue d'Apollon, assis sur un rocher, vêtu d'une simple toge courte et tenant à la main sa lyre tandis que son arc et son carquois reposait à ses pieds.

-Je me souviens de cette effigie, dit lentement la déesse de la Victoire, je l'ai déjà vu quelque part, mais tout ceci est si lointain que je ne saurai préciser où.

-Elle est d'une rare beauté, constatais-je alors que la matière dans laquelle elle était faite me semblait mystérieuse.

On aurait presque cru la statue vivante tant sa perfection choquait l'oeil.

-Et d'une valeur inestimable, ajouta Nikè en passant avec une légèreté aérienne ses doigts dessus. A première vue, je dirai qu'elle daterait même de l'époque où Apollon descendait de temps à autres parmi les hommes.

Je hochais lentement la tête, constatant que ma première impression était exacte. J'avais, en apercevant les statues, immédiatement cru déceler l'époque d'où datait ces oeuvres extraordinaires et je devinais sans peine l'auteur de ces pièces de collection tant leur réalisme était... surréaliste!

-Je me demande comment l'empereur de ce temple a pu se procurer de tels objets... qui viennent visiblement de la forge même où travaillait Héphaïstos! s'exclama à voix basse Nikè alors que je me penchais vers elle pour mieux entendre ce qu'elle me racontait.

L'interrogation m'avait traversé l'esprit mais je n'étais guère capable, malgré mon expérience, d'y trouver une réponse. Je tentais pourtant de résonner avec mon habituelle logique, et me retrouvais ainsi dans l'obligation d'arriver à la conclusion que le gardien de ce temple était probablement une personne particulièrement proche des dieux, si bien-sûr elle n'en faisait pas partie elle-même.

J'esquissais un lent sourire plein de sagesse et de calme. Le combat qui allait débuter promettait d'être unique.

-Je suis heureux de voir que mes statues vous plaisent. Et celle que vous observez est sans doute ma préférée.

Cette voix.

Nikè et moi nous figeâmes d'un même mouvement tandis que nous fermions en même temps les yeux. Il y avait quelque chose d'envoûtant dans ces simples phrases, tant le ton était chaud et caressant... c'était invraisemblable. Je rouvris les paupières tandis que ma comparse restait immobile.

-J'arrive dans quelques instants, précisa la voix du berserker.

Je n'avais jamais rien entendu de si beau et je sentis ma bouche devenir plus sèche, comprenant que j'étais sous un charme dont je ne saisissais guère la provenance. Je me fixais sur les bruits que je pouvais percevoir. Au dessus de nous, à l'étage supérieur donc, quelqu'un ramassait quelque chose et un bruit de cliquetis métallique se faisait entendre.

Je me sentais étrangement différent depuis quelques instants, et mon monde faillit basculer alors que j'entendis un rire d'une pureté incomparable teintée dans la pièce qui devait se trouver derrière celle où nous nous tenions. Un phénomène magique s'emparait de moi à chaque fois que j'entendais la voix de mon adversaire.

A côté de moi, Nikè esquissa un sourire ironique qu'elle se destinait probablement... et je devais dire que j'étais tenté de l'imiter car mon manque de contrôle sur moi-même m'hallucinait. Malgré mes 250 ans d'expériences, je me retrouvais comme hypnotisé par le simple éclat de rire de mon ennemi. Décidément, je ne devais pas avoir à faire à quelqu'un de normal.

Des bruits de pas, qui laissaient deviner une personne sûre d'elle et de sa force, se firent entendre et je sentis une étrange boule se former dans ma gorge. Je me savais dorénavant incapable de prononcer la moindre parole et ma respiration semblait s'affoler.

C'est alors que la double porte s'ouvrit sous nos yeux, livrant passage à un être que je devinais d'une telle beauté qu'il en devenait immatérielle.

Tout parut cesser son activité et le fil du temps lui-même stoppa la course effrénée qu'il conduisait depuis la nuit des temps. Ma bouche se décrocha presque tandis que Nikè ouvrait plus grand ses yeux devant cet homme qui s'offrait à notre regard. Je n'arrivais pas à y croire, je me sentais si différent, si... bien.

-Bienvenu dans mon temple, chevaliers... je suis le gardien du domaine que vous venez de traverser.

Il nous salua avec une grâce incroyable et ce, malgré sa haute stature. Je le jugeais un peu plus grand que moi à cause de sa taille qui devait atteindre sans grand mal le mètre quatre-vingt quinze. Tout son corps disparaissait sous sa cuirasse d'un rouge étincelant frisant avec l'écarlate et son visage que je supposais être la chose la plus parfaite ayant jamais existé, était caché par un masque de la même couleur. Ses cheveux étaient retenus par son casque et seuls ses yeux apparaissaient de cette tenue de protection.

Et ce regard... je ne pouvais plus respirer alors que je me fixais dessus. Tous mes muscles se relâchèrent, mon corps s'abandonnant étrangement à une langueur provoquée par ce simple regard... une aurore boréale, il n'y avait pas d'autre terme pour d'écrire ses yeux dépourvus de pupilles. C'était à couper le souffle, à perdre haleine.

Mais que m'arrivait-il?

Malgré la folie et l'envoûtement qui me submergeaient, mon âge avancé et mon expérience de l'improbable me permettait malgré tout de sauvegarder une infime partie de moi hors de portée de cet être divin.

-Qui êtes-vous? articulai-je avec difficulté alors que la salive me manquait.

Son rire retentit comme le murmure d'une cascade et un vertige s'empara de mon être. Sa simple voix était mystique... et je commençais d'ailleurs à me douter de son identité qu'il fallait que je vérifie cependant, car je me sentais incapable d'y croire. IL ne pouvait pas être réel... je n'avais jamais cru à son existence, ce n'était qu'une simple fable, la seule histoire de la mythologie qui m'avait semblé trop amplifié. Et pourtant, maintenant que je me retrouvais face à lui, je comprenais la véracité des faits rapportés.

-Je suis l'empereur Narcisse de la Contemplation.

Un silence tomba entre nous, fin comme un voile de soie et doux comme le regard de velours que le berserker me lançait.

-Alors tout est perdu, murmura Nikè.

Narcisse hocha lentement la tête, presque avec majesté, alors qu'il descendait silencieusement les escaliers qui se trouvaient dans le fond de la salle et sur lesquels il était apparu, brisant le contrôle que j'exerçais jusqu'alors depuis toujours sur moi.

-Allons, allons, pas de précipitation, déclara l'empereur de sa voix enjôleuse et aux intonations caressantes.

Je ne pouvais plus esquisser le moindre geste, ni même formuler la moindre parole. Je me sentais entièrement à sa merci, ce qui prouvait donc que les légendes à son sujet étaient basées sur la plus stricte des vérités.

Je tentais, malgré l'engourdissement où était plongé mon esprit, de retrouver des bribes de mon savoir, autrefois si étendu. Mais en face de Narcisse, et à l'instar de Nikè, je n'étais plus qu'un pantin désarticulé dont il pouvait faire ce que bon lui semblait.

Narcisse... oui, l'homme le plus beau ayant jamais existé. Dans la mythologie, il s'agissait d'un jeune thespien vivant loin de tout à cause de son incroyable, de sa subjuguante beauté. La moindre personne croisant son chemin, homme, femme, enfant où quoi que ce soit d'autres, en tombait éperdument amoureux. Et c'était d'ailleurs ainsi qu'une jeune nymphe s'était laissée mourir d'amour pour lui, car, effrayée par tant de beauté et de grâce, elle n'avait pas été capable de lui déclarer sa passion et avait été délaissée par le jeune homme, qui ne comprenait guère ce qu'elle désirait.

C'était tout ce que je savais à propos de cet être merveilleux, cette perfection de la création divine qui avait été aimée de tous et qui provoquait des réactions sans précédent chez chacun... y compris chez moi-même et ma compagne la déesse de la Victoire.

Narcisse était à présent en face de moi et la beauté de son regard me troublait plus que mes mots ou mes pensées n'étaient capables de le laisser entendre. J'étais subjugué par ce personnage alors même que je ne connaissais pratiquement rien de lui et que je ne voyais, en tout et pour tout, que son regard d'arc en ciel.

-Eh bien... dit-il en me toisant lentement de la tête au pied sans cependant faire preuve de condescendance, je suppose que je me trouve en face du chevalier d'Or du signe de la Balance à en croire par cette armure... vous êtes sans doute, Dohko, plus souvent appelé sous le nom de Vieux Maître.

Il plongea ses yeux dans les miens tandis que toutes mes émotions s'entremêlaient pour ne plus former qu'un épais noeud que je me savais incapable de démêler.

-Votre légende m'est venue jusqu'aux oreilles et je suis heureux de vous rencontrer. J'aurais tant à vous dire, à vous faire partager et je suppose que vous pourriez m'apprendre beaucoup de votre côté... j'en reviens presque à regretter ce que je dois faire. Cependant, et nous le savons tous deux, le devoir reste le devoir.

Il haussa les épaules comme si des remords s'emparaient soudainement de lui. Je devinais sous son masque sa bouche parfaite se dessiner en un sourire de tendresse que seul cet homme était à même d'esquisser. Il me semblait soudainement qu'une aura différente se dégageait de lui... elle n'était ni violente ni agressive, contrairement à la plupart des Berserkers, mais sereine et paisible, comme s'il possédait en lui des trésors de sagesse insoupçonnée. Il me ressemblait, mentalement cela allait de soi, peut-être plus que je ne l'avais cru.

Mon esprit ne fonctionnait pas comme je l'aurais désiré, et même très loin de là, et mon âme s'engourdissait tandis que les secondes défilaient lentement et inlassablement. J'espérais malgré tout, et ce grâce à mon habitude de l'existence, reprendre mes facultés et pouvoir retrouver mon caractère calme et harmonieux. Mais Narcisse me faisait un tel effet que je ne parvenais pas même à bouger les lèvres pour articuler un mot, si tant est que je savais encore parler!

-Et qui avons-nous là? interrogea avec douceur l'empereur alors qu'il se penchait vers ma compagne de route.

Il cligna des yeux comme pour se concentrer et se figea. Il porta gracieusement une main à sa bouche alors que l'expression de son visage changeait du tout au tout, passant de l'intérêt à... la joie! Une lueur de bonheur éclairait subitement toute sa physionomie sans que je comprenne ce qui se passait.

-Non! Non, s'exclama-t-il avec un ravissement qu'il n'arrivait guère à dissimuler. Nikè, la déesse de la Victoire... il y avait de cela si longtemps... quel plaisir de te revoir, même si les conditions sont plus que douteuses. Je n'aurais jamais pensé que nos chemins se recroiseraient... mais... tu es enfin revenue sur terre, on peut dire que tu ne te presses pas!

Narcisse se mit à rire, pencha son visage sur le côté alors que Nikè hochait lentement la tête car elle devait essayer de se maîtriser du mieux qu'elle le pouvait.

-J'aimerais pouvoir te dire que je suis heureux de te revoir -je l'ai même déjà dit, non?- mais ce n'est d'un côté pas le cas... nous ne sommes pas dans le même camp, à moins, bien évidemment, que tu ne veuilles rejoindre Arès...

Un bref silence s'installa entre nous où je devinais le farouche regard qu'avait dut lui lancer le bras droit d'Athéna.

-Ah... je vois que je t'ai fâché et que tu n'as pas l'air décidé à t'enrôler dans les armées des Berserkers... tu me diras, même en plusieurs siècles on ne change pas d'idéaux. C'est très bien dans un sens, car tu mérites toute l'estime du monde, surtout lorsque l'on sait ce qui est arrivé à ta soeur - n'oublie pas que je le déplore autant que toi.

Mais de quoi parlaient-ils? Apparemment, ils se connaissaient, et la manière dont Narcisse s'exprimait et bougeait ne laissait aucun doute sur l'amitié qu'il existait entre eux. Mais quelle était cette mystérieuse histoire de soeur dont je ne connaissais pas la provenance? Quelqu'un allait-il se décider à m'expliquer?

Nikè sembla deviner mes pensées et se tourna, avec mal car elle ne parvenait pas à décrocher ses yeux du sublime Narcisse, vers moi.

-Dohko, l'histoire de cet homme est bien particulière... nous avons ici affaire à un être proche des dieux, non pas de par sa sagesse... quoique maintenant... mais de par ses relations et son existence. Je pense qu'il voudrait probablement vous raconter lui-même sa vie... cela vous en apprendra encore plus que vous ne le désirez.

-Je suis né dans les temps antiques, à l'époque où les dieux vivaient encore sur la terre et côtoyaient les hommes avec le plus grand des plaisirs. Les êtres divins partageaient parfois leur table avec les humains, les mettant, du moins pour quelques heures, sur un pieds d'égalité avec eux. En ce temps là, l'existence était différente, les hommes respectaient les dieux avec ferveur, leur sacrifiant tout ce qu'ils désiraient tandis qu'Ils leur apportaient paix et harmonie. Tout n'était qu'échange et c'est ce que l'on appela l'âge d'Or. Un âge mythique et encore jamais retrouvé.

A cette époque, je naquis dans une région de la Grèce qui n'existe dorénavant plus et qui a été rebaptisé autrement... mais cela n'importe guère. Dès ma naissance, je fus reconnu comme étant quelqu'un de très spécial... de par ma beauté bien évidemment. J'étais l'être le plus parfait ayant existé jusqu'à ce jour tant les dieux m'avaient paré de toutes les qualités physiques envisageables. J'étais d'une telle perfection qu'il était même impossible de soutenir ma vision pendant plus de quelques secondes... et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je porte aujourd'hui un masque, car seuls les Immortels sont à même de m'observer sans ciller.

J'ai été abandonné dès ma naissance, car mes parents craignaient de ne s'éprendre de leur propre fils et je fus recueilli par un vieil ermite, aveugle, Dieux merci. Il n'a jamais su à quoi je ressemblais et me considérait simplement comme un enfant, puis un homme normal. Je l'aimais beaucoup et je ne l'ai jamais oublié.

A ma naissance, les dieux avaient prévenu mes parents que ma beauté était si grande et étendue que jamais je ne devrais me regarder, au risque de tomber éperdument amoureux, à l'instar de ceux qui croisaient ma route, de ma propre image. Et c'est ici tout le tragique de mon histoire.

Ne jamais savoir à quoi l'on ressemble est somme toute une chose assez déroutante lorsque l'on arrive à un âge de son existence où l'on se pose des questions, où l'on se cherche soi-même... mais ne jamais pouvoir rencontrer quelqu'un en est encore une autre. Je vivais en reclus, dans cette camisole qu'était mon propre corps... nul ne pouvait me voir et j'avais l'impression d'être prisonnier de mon enveloppe charnelle... à quoi me servait cette splendeur si elle se fanait dans l'ignorance de tous, y compris de moi-même?

Et puis, je n'avais aucun avenir devant moi, alors que je rêvais de participer aux manifestations nationales, tel que les jeux olympiques qui se déroulaient dans la ville même du grand Zeus. J'étais contraint de rester dans mes campagnes avec pour seul compagnie le vieil homme qui avait bien voulu me recueillir... pouvez-vous imaginer une seule seconde ce que cela fait d'être coupé de tout, de n'avoir aucun ami, aucune famille?

La peine est quelque chose de difficile à supporter... mais la solitude est un poison. Un poison auquel je goûtais chaque jour de façon irrémédiable. Dans mon enfance, j'avais été une personne enjoué, j'aimais rire, parler, la vie en général somme toute... mais en grandissant, alors que je comprenais lentement ce que me réservait mon futur, j'ai commencé à me lamenter, à me désintéresser de tout. Et ce n'était pas par faiblesse de caractère, mais par affliction. On ne peut pas connaître pire douleur que celle de l'isolement, je puis l'assurer.

D'autant plus qu'à l'âge de mes dix ans, celui que je considérais comme mon père est mort et je me suis retrouvé sans âme qui vive auprès de moi. Je ne connaissais que la nature dans laquelle je vivais, que j'avais appris à faire mienne. Je ne devinais pas ce monde qui était celui des hommes normaux, je n'étais qu'un être asocial et mis au rebut à cause de sa trop grande beauté.

Un jour, cependant, j'ai rencontré une jeune fille, une nymphe au caractère adorable et, bien évidemment, en m'apercevant, elle s'enticha de moi. Elle ne parvint jamais à me l'avouer tant mon allure trop parfaite l'effrayait, et elle préféra se laisser mourir dans une grotte plutôt que de venir me voir. Je n'ai pas fait de pas vers elle, car je n'avais rien à lui offrir et j'aurais préféré qu'elle vive normalement, auprès de sa famille. Car que pouvais-je lui donner hormis ma solitude et ma vie d'ermite?

Et puis un jour, à l'âge de quinze ans, mon destin bascula. J'avais été chassé et j'étais épuisé par ma journée où j'avais attrapé du gibier pour mon dîner du soir. J'avais couru à vive allure au travers de toute la forêt et je me sentais à bout de force et affreusement sale. Et c'est pourquoi, lorsque je vis un lac, que je n'avais encore jamais découvert dans l'étendue des campagnes, je ne pus résister à l'envie d'aller m'y baigner. Et c'est ainsi que ma vie s'arrêta.

Je me reverrais toujours me penchant au-dessus de ce plan d'eau, voulant m'y désaltéré et m'y rafraîchir, dans l'innocence de ce que les dieux avaient raconté à mes parents alors que je venais de naître. Et là, je me suis vu. Tout s'est arrêté autour de moi, le temps lui-même me parut suspendre son vol pour m'accorder cet instant d'éternité. J'étais plus que beau, je surpassais les dieux eux-mêmes tant j'étais perfection. Et je me suis aimé. Et j'en suis mort.

Je suis resté des jours entiers dans la même position, incapable de faire rien d'autre que de contempler avec ravissement ce reflet que j'aimais plus que tout. Plus rien ne comptait que cette image que je vénérais, plus rien n'avait de sens où d'importance. Et un jour, je me suis penché au-dessus du lac pour m'embrasser et je suis tombé dedans. Et je crois qu'il est inutile de préciser que je suis mort noyé.

Lors de mon décès, la nature elle-même porta le deuil et on raconte que les fleurs qui entouraient le lac, le bruissement des feuilles des arbres murmuraient mélancoliquement mon nom. A l'endroit où je perdis la vie, une fleur apparut, et on l'appela comme moi : Narcisse.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là, non. Après être mort de langueur, on m'amena devant Hadès aux enfers, et, en voyant ma beauté, il s'éprit de mon apparence et m'accorda la vie éternelle en m'emmenant à Élision. L'empereur des Morts est fasciné par ce qui est beau et je l'étais assurément. Il me fit oublier ce à quoi je ressemblais et me fit promettre de ne jamais chercher à découvrir mon reflet... et je respectais mon engagement à la lettre puisqu'il m'accordait une existence parfaite, entourée d'êtres qui pouvaient me regarder sans ciller.

Et puis, Hadès parla de moi aux autres dieux et Apollon vint un jour me chercher dans mon royaume enchanté, avec l'accord d'Hadès pour que je monte sur l'Olympe. Là, je connus le paradis, après avoir connus l'horreur de la solitude. Tous les dieux formèrent ma famille, ils m'entraînèrent pour faire de moi un combattant et j'acquis une force si phénoménale que l'on me comparait souvent aux deux dieux qui passaient le plus de temps auprès de moi, Apollon que sa nature d'esthète poussait à me fréquenter, et Hélios qui retrouvait en moi l'éclat de l'astre du jour. J'ai d'ailleurs la statue du dieu du Soleil sur le toit de mon temple, ainsi que celle d'Apollon juste à côté de vous.

Toujours est-il que je vécus comme un dieu parmi les dieux. J'étais l'un des leurs puisque Hadès lui-même, réputé pour détester les hommes, me reconnaissait comme tel. Et je les admirais tous avec tant de ferveur qu'ils ne pouvaient de toute façon que m'apprécier. Je les aimais plus que tout car ils étaient les seuls êtres que je connaissais et qui m'avaient aimé sans prendre compte de mon physique.

Et puis un jour, les dieux de l'Olympe se scindèrent en deux : ceux qui allèrent du côté de Zeus pour défendre les hommes et la terre, et ceux qui choisirent de suivrent le fils de ce dernier Arès, qui luttait farouchement contre les humains. Ma puissance était invraisemblable, parfois même supérieure à celle des dieux si bien que Zeus me prit dans ses armées... je ne sais pas si vous avez entendu parler de ses guerriers qui sont tout bonnement... les Anges! Et ce n'est pas par hasard qu'il m'a mélangé à ses créatures célestes : il a compris qui je serai un jour, par la force des choses.

Quand je suis né, bien-sûr, j'étais simplement Narcisse, un homme dont la beauté était miraculeuse, mais mon caractère, et je ne parle pas par vanité car c'est la un sentiment que j'abhorre plus que tout, était différent du commun des mortelles, je comprenais les hommes à un autre degré, j'analysais les choses avec une intelligence non pas supérieure mais différente... et le Dieu des Dieux a fait de moi son ange principale, celui qui dirigeait les quatre choeurs au-dessus de Gabriel, Raphaël et les autres. J'étais d'une nature marginale, son confident, l'être de toutes les situations qu'il employait dès que le besoin se faisait sentir.

Mais un jour, tout bascula en moi, comme si une partie de mon âme se révélait ou naissait, je ne sais pas, et j'ai compris ce qu'était vraiment les hommes à force de les observer, et lentement mon esprit a rassemblé tous les faits qu'il voyait, posant les pièces d'un puzzle peint de larmes de sang. Je ne voulais pas y croire, et pourtant, je me suis rendu à l'évidence même si cela me faisait souffrir. J'avais aimé les hommes, seulement, je les voyais réellement comme ils étaient, et quand j'ai parlé à Zeus, avec beaucoup d'emportement je dois l'admettre puisqu'il y eut un combat entre nous, il me destitua et me renvoya de ses armées.

J'ai erré pendant longtemps sur terre, devenant le plus grand danger des hommes, et je pense que je le suis toujours car si ils ont oublié les dieux grecques, ils ne m'ont jamais évincé de leur esprit. Mais je ne regrette pas mon choix, car justement, j'ai vu les hommes faire disparaître les divinités de leurs moeurs, j'ai vu ce qu'ils faisaient de la terre, la manière dont ils se traitaient les uns les autres. Oui, tout cela m'a fait comprendre que je n'avais finalement pas fait le mauvais choix.

Avez-vous vu les guerres qui se sont déroulés au fil de l'histoire, opposant des hommes... contre d'autres hommes? Avez-vous vu leur véritables nature, leurs crimes, du simple vol, en passant par le viol, le meurtre et tous les outrages envisageables? Est-ce donc cela l'humanité, un éclat de haine dans un écrin d'effroi? Moi, je n'ai rien à voir avec cela. Je ne veux pas avoir de rapport avec ces gens, que dis-je, ces monstres!

On me dira que certaines personnes sont innocentes, et je voudrais bien le croire, car l'enfant qui vient de naître est pareil à une toile vierge... mais combien de temps restera-t-il insouciant et candide? Combien de temps, dans ce tourbillon de violence qu'est l'humanité, parviendra-t-il à conserver cette fameuse innocence? Qu'on me le dise, en toute franchise, et alors, si l'on prouve qu'il sera bon et pur, alors seulement, je rejoindrai Athéna et les siens.

* * *

J'observais Narcisse dont le regard ne s'était jamais troublé au fur et à mesure que son discours avançait. Sa philosophie, sa manière de pensée m'avait en quelque sorte fait sortir de la torpeur où sa beauté m'avait plongé, et je me savais maintenant à même de réagir, et surtout, de rétorquer.

-C'est donc cela que vous pensez, dis-je, froidement, alors que je me concentrais sur son masque plutôt que sur ses yeux.

Qui était-il? Mais enfin... ce visage extraordinaire je l'avais déjà vu quelque part...

-Oui. Mais je serai heureux de changer d'opinion, bien que je ne vous crois pas capable de trouver des arguments face à mon discours. J'ai raison, je le sais. Je ne suis pas être à me battre ainsi, sur un coup de tête, à me jeter stupidement dans la bataille pour des raisons personnels comme l'ont fait Leech, Épiméthée ou encore Phaéton pour ne citer qu'eux. Pour déclencher quelque chose d'aussi effroyable qu'une guerre, il faut s'assurer de la solidité des raisons, et si Arès n' en avait pas eu, je ne serai pas là actuellement. Les hommes, même si à la naissance, se trouvent être semblables à des diamants dans leur pureté, deviennent tous des loups pour se manger entre eux. Nous en avons la preuve chaque jour.

Nikè secoua la tête à côté de moi et se tourna ensuite vers ma personne. Je voyais un sourire apparaître sur son visage, car, à mon instar, elle n'arrivait pas à détester Narcisse. Nous étions l'un et l'autre sous son charme, mais plus encore nous admirions cet homme réfléchi et dont les théories tenaient visiblement debout. C'était, j'en étais persuadé, le seul Berserker de toute l'île d'Azura à agir pour le compte d'Arès et pour des idéaux, plutôt que par vengeance ou dépit, et c'était en cela qu'il méritait le respect. Mais certainement pas l'admiration.

Et puis, je savais à présent, grâce à ce qu'il avait précisé en nous relatant son histoire, qu'il n'était pas un Berserker mais bel et bien un Ange de Zeus... un ange qui avait été banni des armées du dieu pour ses maléfiques desseins envers la race humaine... car j'avais compris à demi mots qu'en haïssant les hommes, Narcisse avait choisi d'agir contre eux.

-Eh bien Dohko, voilà un débat philosophique à votre mesure, déclara la déesse de la Victoire. Narcisse est un homme à l'intelligence pénétrante et assez hors du commun, et je crois me douter qu'il en va de même pour vous.

-Le compliment me touche, rétorqua l'empereur dont le sourire envoûtant était aisé à deviner sous son masque.

Je regardais mon opposant avec un certain recul. Étrangement, face à un homme de pensée tel que lui, je ne me jugeais pas plus âgé, mais sur un pied d'égalité qui me permettait d'enjamber le fossé que son physique aurait pu creuser entre nous. A force de me plonger dans mes réflexions, je commençais à retrouver le contrôle de ma personne.

-Narcisse, je dois dire que Nikè a raison à propos de votre esprit vif, cependant, vous vous trompez du tout au tout. Vous avez cessé de croire en l'homme à cause de tout ce qui se passe chaque jour dans le monde, à cause de personnes qui répandent la violence autour d'eux, mais votre erreur est de généraliser des cas. Et c'est ce qu'il ne faut pas faire au risque de devenir désenchanté.

"Il faut croire en l'humanité, en l'autre. Vous me parlez de l'enfant qui vient de naître, et vous avez raison, car il s'agit là de l'être le plus pur, le plus parfait existant, sans crime et sans tâche à l'âme... mais pourquoi prétendre qu'il sera corrompu dans l'avenir? Pourquoi ne pas croire en sa force et vous dire qu'il deviendra quelqu'un possédant un éclat aussi pur que le diamant dont vous parliez.

"Vous vous enfermez dans une chaîne lorsque vous déclarez que tout le monde se laisse aller à la haine, et il faut la briser en croyant en l'espoir, en l'espoir que l'homme renaîtra de ses cendres pour devenir meilleur. Moi, j'y crois depuis toujours, malgré les siècles de dureté que j'ai vu s'écouler.

"Regardez nous, Narcisse, regardez les chevaliers d'Athéna... nous sommes des hommes justes et loyaux, prêts à sacrifier nos vies pour les autres, à tout abandonner, à tout donner pour que notre prochain puisse vivre. Et tant qu'il y aura des personnes comme Mu, Shaka, Shura, Milo et tous les autres... alors, la vie sur terre méritera d'être préservée.

"Croyez-vous en la vie?

Narcisse plissa les yeux.

-Comment cela?

-Croyez-vous en le fait que vous méritez de vivre?

-Bien-sûr.

-Croyez-vous en le fait que l'enfant qui vient de naître mérite de vivre?

-Oui... oui, car il n'a pas encore mal agi.

-Vous croyez donc en la vie?

-Oui, oui... répliqua le Berserker qui ne saisissait pas où je voulais en venir.

-Alors si vous croyez en vous, si vous croyez en la vie, si vous croyez en l'enfant qui vient de voir la lumière du jour, alors, vous croyez en l'Homme. Et croire en l'Homme, c'est croire en Athéna... et donc renier Arès.

Narcisse hocha lentement la tête, alors que le bruit de ses cheveux frottant contre son casque se faisait entendre.

-Rien n'est si simple, chevalier de la Balance, dans notre monde. A mon tour de jouer aux questions et aux réponses, et vous allez découvrir que j'y excelle autant que vous. N'agissez-vous pas pour la majorité? Ne pensez-vous pas au plus grand nombre quand vous nous combattez, nous, les Berserkers? Par exemple, lorsque vous vous retrouvez face à un homme comme Esculape, qui a toutes ses raisons pour en vouloir à chacun, ne pensez-vous pas qu'il vaut mieux le tuer lui en pensant aux millions de personnes qui comptent sur vous?

-Bien évidemment.

-Et bien il en va de même pour moi. Je pense que la majorité des personnes est corrompue, c'est pourquoi je lutte pour Arès. Rien de plus simple.

Narcisse avait gracieusement incliné sa tête sur le côté et m'observait avec amusement, malgré le sérieux de ce dont nous discutions. Il avait des arguments, et même si je ne partageais pas ses vues, je saisissais qu'il était un homme de valeur.

Nikè nous effleura du regard l'un et l'autre avant de poser sa main sur mon bras.

-Partez, Dohko, sans discuter et sans me demander pourquoi. J'avais pensé que je pourrais rejoindre Athéna, mais c'était sans compter sur la présence de Narcisse dans ce domaine. Seul un dieu peut le vaincre et malgré votre force, vous mourrez dans un affrontement face à lui.

Nikè avait probablement ses raisons pour m'expliquer cela, et ma sagesse me poussait à exécuter ses ordres, même si mon jeune sang retrouvé ne faisait qu'un tour dans mes veines.

Cependant, le désir de rejoindre Athéna et de m'opposer à Arès lui-même me poussait vers la sortie. Et puis, nous ne savions toujours pas vraiment qui il était et je m'inquiétais de sa véritable identité dont je devinais à présent les contours sans pourtant y croire car c'était trop... trop... invraisemblable. Cependant, cette beauté si parfaite qu'elle en était irréelle, cette histoire d'ange banni...

-Qui êtes-vous? demandai-je lentement, alors que je me décalais discrètement sur le côté pour m'esquisser de la pièce.

-Ne posez pas cette question, Dohko, me répliqua Nikè. Ne restez pas, il ne doit pas s'approcher de vous, ni de quiconque d'autre.

Je plissais les yeux, comprenant alors que l'atmosphère venait soudainement de s'électriser, que si la personne à qui nous avions affaire était... mes yeux s'écarquillèrent alors que je songeais aux discours qu'il m'avait tenus, à son existence, à son service auprès de Zeus, à son subit changement de camp... non... non... pas le mal incarné, pas un être si fascinant et envoûtant, moi qui avait toujours voulu le voir laid et défiguré par les contours sombres et vils de son âme. Et pourtant, les choses ne sont pas si simples puisque l'on parle bien de la beauté du diable.

Évidemment, je connaissais Narcisse, tous les hommes sur terre, les femmes, les enfants s'étaient frottés à lui au moins une fois. L'homme trop parfait, au sourire trop doux n'était autre que...

Son rire chaleureux résonna dans toute la salle, comme pour la remplir et y laisser une trace de l'étrange bien être qu'il éprouvait. Il nous salua alors gracieusement, saisissant que le jour s'était fait dans mon esprit.

-Mon nom est...

Nikè et moi nous regardâmes à la même seconde avant d'ajouter, la voix tremblante :

-Lucifel.

-En garde! cria soudainement Narcisse en me voyant reculer sur le côté et saisissant que je désirais probablement partir, comme la déesse de la Victoire me l'avait ordonné.

Je mettais mes poings en avant alors que Nikè était soudainement entourée de son cosmos argenté. J'avais soudainement l'impression que tout allait trop vite, que chacun seconde se passait à la vitesse lumière.

-Personne ne sortira de cet endroit, ni même d'Azura, parole d'Ange.

-Je suis ton adversaire, rétorqua vivement ma compagne.

-Non, vous l'êtes tous, répondit Lucifel alors que ses yeux changeaient curieusement de teintes passant de la sublime aurore boréale à un camaïeu de rouge, orange et jaune qui tournoyait dans son regard comme si les couleurs n'avaient été que des volutes de fumée. -C'est parti!

Narcisse bondit subitement en l'air, au-dessus de nous, à une telle hauteur que je ne craignais de lui voir cogner le plafond de son temple, et, tout à coup, de sous la cape accrochée à sa Cuirasse sortirent... des ailes... non pas des ailes comme sur l'armure d'Athéna, mais de véritables faites de plumes épaisses et soyeuses d'un blanc immaculé.

Je reculais, concentrant mon énergie entre mes mains, prêt à lui faire face alors qu'il redescendait à toute allure vers moi. Il était entouré d'une lumière d'une pureté éclatante, se mêlant à du doré... comment le mal pouvait-il avoir un cosmos si irradiant de beauté?!

-Final Prayer! hurla Narcisse en se précipitant sur moi.

Et alors que je bandais mes muscles, prêt à recevoir le coup du mieux que je le pourrais, intensifiant ma cosmo énergie au maximum et m'élevant au sommet de ce que j'étais à même de faire, tout autour de moi devint noir.

Les ténèbres s'étendaient dans la pièce, chassant la lumière qui semblait même n'avoir jamais existé et je ne savais plus où je me trouvais jusqu'à ce que... une fulgurante douleur s'empare de moi. Je me sentais projeté à des kilomètres, à des milliards de kilomètres de toute vie et mon âme vacillait aussi bien que mon corps...

Mon existence défilait sous mes yeux. Je revoyais mon enfance en Chine alors que ma mère m'avait abandonné sur un chemin, ne pouvant plus supporter mon encombrante présence, je me voyais arrivant au Sanctuaire grâce à un Saint d'Or qui m'avait retrouvé, ma première rencontre avec Sion passait devant moi, notre entraînement, l'ancienne Athéna qui se nommait alors Madeleine... et puis venait la période sanglante de notre guerre sainte suivie de ces centaines d'années d'attente, marquées par l'introspection, la médiation mais aussi une indissoluble mélancolie. J'entendais la cascade de Rozan couler indéfiniment, je voyais toutes mes mauvaises actions, la façon dont j'avais tué Rhadamanthe à l'époque, l'horreur des guerres, la violence, le sang envahissait ma vision et je me sentais pris à la gorge... ma sagesse de maintenant n'avait pas toujours été. J'avais ri, aimé, pleuré, haï mes ennemis, j'avais vécu en somme mais maintenant, à l'heure dernière tout me semblait vain.

Et le noir continuait de s'étendre autour de moi alors que je revivais mon destin en une fraction de seconde qui se transformait en une éternité. Je n'étais finalement qu'un homme, je m'en rendais parfaitement compte et n'en avais même jamais douté, mais je l'avais peut-être oublié. Il n'était pas question de me croire supérieur aux autres bien entendu, mais je me jugeais plus sage, car j'avais eu plus de temps.

Mais j'avais pêché, souvent, principalement par orgueil, car j'avais été un chevalier plein de vigueur, d'ambitions et de zèle, et ensuite par colère, comme durant les guerres saintes, quand la dernière Athéna était morte sous mes yeux, dans mes bras... et maintenant que j'étais face à mon passé, je ne pouvais plus m'en sortir, et Lucifel venait de m'enfermer dans cette vision où je devais expier mes crimes avant que le jugement final ne me soit rendu.

Étais-je déjà mort? Peut-être, et même sans doute puisque je me trouvais dans un état proche du purgatoire, mais en même temps loin encore des enfers qu'Hadès gouvernait autrefois.

Tout devenait de plus en plus sombre autour de moi et je disparaissais dans le néant, prêt à mon repentir et à assumer mes fautes d'autrefois.

* * *

Nikè

Le chevalier de la Balance était à terre, inanimé, et je relevais la tête avec rapidité vers l'empereur, qui me sourit avec douceur. Je connaissais depuis l'Olympe ce personnage, Narcisse qui était devenu Lucifel par la force des choses, au bout de longues années au service de Zeus et avait renié les hommes. Cependant, il ne s'agissait pas de l'un de ces êtres irréfléchis et irrationnels car toute sa personnalité était marquée d'une sagesse hors du commun. Et c'était bien ce qui le rendait si différent.

Mais où m'égarais-je? Ne devais-je pas plutôt songer à Dohko, qui gisait sans plus bouger contre le sol marbré du temple?

-Et bien, déesse de la Victoire, maintenant que nous sommes entre nous, je puis entièrement me révéler, puisque tu seras capable de supporter ma vue.

-Qu'as-tu fais à Dohko? l'interrompis-je sans ménagement.

-Je lui ai donné de quoi s'occuper pendant que notre affrontement. Mais ne t'inquiètes pas, je ne l'ai pas tué. Du moins pas encore.

-Pourquoi?

-Pour une raison qui ne regarde que moi.

Et sur ces dernières paroles énigmatiques, il leva l'une de ses mains vers son visage pour retirer son casque, et enfin, ce masque qui cachait son visage.

Il se dévoilait devant moi et je devais supporter cette vision, qui faisait périr tous les hommes, sans vaciller. Je restais de marbre et ne clignais pas même des yeux, tentant de garder mon contrôler alors que son envoûtante beauté se révélait à moi : sa peau de porcelaine à la fois transparente et scintillante, sa bouche parfaitement dessinée, son nez droit, et ses immenses cheveux raides et dont la teinte semblable à ses pupilles laissaient pantois. Ils lui arrivaient jusqu'à la moitié de la poitrine et était semblable à une aurore boréale, d'une couleur d'arc en ciel dont les teintes se mélangeaient à chacun mouvement qu'il exécutait. Ainsi, tel était le visage du mal... parfait.

Je hochais lentement la tête, alors que je m'habituais à la luminosité qui se dégageait de lui.

Lucifel, l'ange maudit, celui qui avait tenté de tromper Jésus alors qu'il se trouvait dans le désert, je m'en souvenais encore... c'était lui qui lui avait murmuré, au creux de l'oreille, de renier Dieu pour quitter sa souffrance, qui s'était présenté sous la forme de la tentation et lui avait proposé d'utiliser ses pouvoirs divins pour se sortir de sa condition et ainsi renier sa nature d'homme qu'il clamait partout. Et si Jésus avait été prêt d'accepter, il n'avait cependant pas céder à la voix de miel, ou plutôt de fiel, qui le poussait vers la mauvaise route.

Je ne savais exactement pourquoi je me souvenais de cela, peut-être à cause de cette apparence qui trompait sur sa nature véritable.

-En garde, dis-je, alors que je sentais Athéna de plus en plus proche du temple d'Arès, si même elle n'y était pas déjà introduite.

Lucifel se crispa sur ses jambes, esquissant un sourire amusé devant mon empressement.

L'air parut se suspendre et le silence me parut pesant aux oreilles, comme si il était palpable comme une atmosphère imbibée d'eau.

Les larges ailes de Lucifel s'ouvrir et il s'éleva dans les cieux tandis que je retirais mon épaisse toge, sous laquelle était cachée, depuis le début, ma kamui, mon armure divine. Cette dernière brillait d'un éclat d'argent, pareil à mon cosmos, même si je ne l'avais guère revêtue depuis bien des années, en fait, depuis la dernière guère sainte contre Arès où j'avais perdu la personne qui m'était la plus chère.

Je fermais les yeux, chassant cette pensée de mon esprit, et suivais l'empereur dans son envol, grâce à immenses ailes qui avaient été incorporés au dos de mon armure. Nous étions déjà sur un pied d'égalité grâce à cette avantage qui nous permettait de quitter le sol.

Le temps s'arrêta, la tension porta son intensité à l'extrême limite, et je sentais cet émoi, cette excitation que seuls les combattants peuvent vivre... oui, j'éprouvais cet étrange pincement qui hésitait entre la peur de la défaite, et l'envie de vaincre...

Subitement, je me précipitais vers Lucifel, sans prévenir, et il disparut dans la même seconde pour mieux réapparaître derrière moi et tenter de m'attraper. Je m'esquissais sur le côté, frappant vainement sa poitrine avant de me rendre compte que je brassais de l'air. Il tendit sa main pour saisir ma cheville mais je sautais par dessus lui formant une boule d'énergie entre mes mains.

Notre combat ressemblait pour l'instant à un véritable ballet aérien et nos déplacement dans les airs laissés des traînés dorées et argentés.

J'envoyais sur mon opposant mon énergie, mais il la réceptionna, avant de la faire en un clin d'oeil disparaître entre ses doigts. Il riposta de la même façon, me visant au coeur sans la moindre hésitation mais j'arrêtais son attaque à sa manière désinvolte. Il semblait oublier que j'étais la déesse de la Victoire et que ce simple échauffement n'était guère à ma mesure.

-Je vois que tu n'as pas changé, me déclara l'archange en esquissant ce sourire qui lui était coutumier et qui faisait tant battre le coeur des hommes.

-Il en va de même pour toi... mais je crois que les compliments n'ont décidément pas leur place ici.

Nous stagnions en l'air, nous affrontant mutuellement du regard, alors que quelque chose en mon adversaire me dérangeait, créant un étrange malaise. Peut-être était-ce cette lumière blanchâtre et laiteuse qui se dégageait de lui, alors qu'il était le mal absolu... comment pouvait-on utiliser la teinte de la pureté alors que l'on représentait tous les maux des hommes?

J'allais jusqu'à lui poser la question, soutenant son regard sans la moindre crainte car j'étais une divinité, et je savais qu'il était impossible de m'ôter la victoire puisque je la personnifiais.

-Tu te trompes, Nikè... crois-moi. Je ne suis pas ce qui perverti les hommes, ils n'ont pas besoin de moi pour cela, et personne ne les pousse dans la mauvaise voie. Ils sont simplement trop faibles pour admettre qu'ils sont les unique fautifs et rejettent la faute sur l'icône maléfique que je suis. Mais je n'ai rien à voir avec la façon dont ils me représentent, je n'ai ni cornes ni queue fourchue, ni sabots à la place des pieds.

Et Narcisse éclata de rire, avec cette sincérité et cette candeur qui me choquait tout en m'envoûtant. Je comprenais pourquoi Hadès l'avait pris auprès de lui, pourquoi les dieux l'avaient accueilli parmi eux, mais je ne saisissais pas comment il avait pu devenir Lucifel. Car à la base, ce jeune homme n'était rien d'autre qu'un Thespien à la beauté subjuguante, mais ni meilleur ni pire que ses congénères les hommes.

Je me figeais soudainement alors que l'ange banni paraissait se concentrer, prêt à faire fondre sur moi une attaque dont je ne connaissais pas encore le secret.

Était-il possible qu'il ne s'agisse finalement que d'une possession qui durait depuis des millénaires? Car l'adversaire qui se trouvait devant moi n'avait pas la force d'un empereur normal, bien loin de là puisque le puissant Dohko n'était pas à même de le vaincre. Narcisse était l'empereur... et Lucifel son possesseur... il fallait simplement que je trouve le moyen de les scinder en deux, car une fois l'esprit du mal sans enveloppe charnelle, il ne serait plus à même de m'affronter... mais je ne savais guère comment m'y prendre.

Une aura diaphane entourait mon opposant, le rendant opalescent alors que sa peau devenait presque transparente et scintillait étrangement. Je bandais tous mes muscles, assez inexistants étant donné ma frêle constitution, et je laissais mon bouclier divin se former autour de moi pour me protéger à amoindrir l'énormité du choc que je m'apprêtais à réceptionner.

-Final Temptation! hurla Lucifel alors que sa voix était à la fois aigu et grave, à la fois forte et faible, comme si elle emplissait toute la salle, la faisant sienne, comme si ce son provenait du fond de l'univers, ou bien de moi-même.

Il n'était pas un être normal, mais une entité, je le réalisais alors que j'étais aveuglée par son énergie. Je ne clignais pourtant pas des yeux, comme seuls les dieux savent le faire, et tout à coup, au bout d'une fraction de second, la puissance déferla sur moi.

J'eus l'impression d'être engloutie dans une intensité que je ne pouvais contenir, comme submergée par une force qui allait au-delà d'une puissance de dieu, car c'était celle du mal universelle et je sus à ce moment que mon bouclier ne résisterait pas.

Je poussais un cri pour m'aider à tenir, à ne pas me noyer dans cette vague étouffante, mais rien n'y faisait, il était déjà trop tard et je m'étais préparée à l'explosion qui se fit en moi. Je fus projeté sur des mètres et des mètres dans les cieux, brisant le toit du temple et frôlant la statue d'Hélios qui s'écroula dans un bruit de fracas qui fit trembler l'île entière. Je sentis la pesanteur du ciel rejaillir sur moi alors que le sang ruisselait sur ma peau qui se veinait de plaies et je mordis mes lèvres, autant à cause de la souffrance qui me poignardait chaque particule de mon corps que pour m'aider à stopper cette ascension dans les cieux.

Mes ailes avaient été endommagées et c'est pourquoi je me rabattis en direction du temple aussi rapidement et violemment que je m'étais envolée. La souffrance de l'atterrissage, alors que mon enveloppe charnelle se brisait contre le sol dallé de marbre ne se fit pas même sentir tant les blessures étaient si graves qu'elles ne pouvaient être agrandies davantage.

Je restais à terre quelques secondes, sans plus bouger alors que j'entendis un cliquetis devant moi. Lucifel venait de poser pied à terre, me jugeant probablement incapable de me relever, ce qui était bien mal me connaître, car il aurait beau me frapper autant qu'il le voudrait, il ne connaîtrait jamais la victoire qui était mienne.

Cependant, comment le vaincre? Sa puissance était supérieure à la mienne, et seul le Divin en personne aurait pu en arriver à bout... la seule manière qui m'aurait permise de me débarrasser de lui aurait été d'exorciser Narcisse pour qu'il redevienne lui-même.

J'avais connu ce jeune homme, sa bonté, ses grâces et sa générosité, et c'était d'ailleurs pour toutes ces qualités qu'il avait été choisi par Zeus pour venir commander ses légions d'Anges. Je savais donc que jamais il ne se serait engagé de lui-même sur l'île d'Azura, barbare, sanguinaire et méprisable. Il fallait donc que je le fasse reparaître et chassant l'ange déchu, Lucifel, qui avait choisi le plus beau corps existant pour ce réfugier, cachant ainsi sa noirceur d'âme sous une enveloppe lisse et parfaite. C'était à cause de cela, que l'on parlait de la beauté du diable, car les rares personnes à l'avoir aperçu s'étaient retrouvées nez à nez avec la pureté du visage du jeune Thespien, mort des siècles auparavant et dont un humain ne pouvait pas même soutenir la vue.

Je détournais à peine la tête vers Dohko, autant car mes vertèbres m'en empêchaient que pour ne pas me faire remarquer du regard de mon ennemi. Si Lucifel quittait le corps de Narcisse, alors le chevalier de la Balance serait délivré de son emprise et pourrait continuer sa route dans l'aide qu'il devait porter à Athéna. Je ne pouvais pas laisser un élément aussi sage, aussi réfléchi et puissant se perdre, et je bondis subitement sur mes jambes en hurlant à mon tour, à l'instant où il s'y attendait le moins :

-Supreme Defeat !!!

Et le sol trembla de nouveau, les murs du temple se mirent à vaciller et la lumière envahit une nouvelle fois ce lieu entaché de violence et de douleur. J'étais debout, tenant encore quelques secondes mon attaque entre mes mains avant de l'envoyer de plein fouet sur l'empereur, ruisselante de mon sang qui veinaient toute ma peau, sous ma Kamui qui se collait à moi, retenant ce liquide rouge que je perdais abondamment et qui allait se sécher contre le métal magique de ma protection. Cette armure divine me transmettait d'ailleurs de sa force tandis que je n'apercevais plus Lucifel et me contentais de me laisser guider par son hurlement.

Il apprenait à ces dépends qu'un Dieu n'était pas un Homme, et qu'il était même proche de l'invincibilité. Surtout lorsqu'il s'agissait d'un dieu habitué au combat. Ce n'était pas véritablement mon cas car je ne me réincarnais que peu souvent sur terre, et uniquement dans les cas extrêmes comme celui que nous traversions, mais quand enfin je me trouvais face à un ennemi, je déployais ma force avec une violence inattendue. Je me savais pourvue de courage, de loyauté et de force et mon envie de faire triompher la justice m'avait toujours rapproché d'Athéna dont j'avais embrassé, des millénaires auparavant, la cause.

La fumée qu'avait fait jaillir mon coup se dissipait lentement, pour me laisser découvrir mon opposant, toujours de bout et avançant en vacillant à peine vers moi. Il avait l'air d'avoir souffert, mais beaucoup moins que moi-même ce qui n'avait pas lieu de m'étonner. Un filet de sang barrait sa joue diaphane et ses yeux d'arc-en-ciel paraissaient toujours aussi lumineux. Il avait été touché et paraissait fort bien le supporter.

Lucifel me sourit.

-Eh bien, je vois que tu n'as guère changé depuis les entraînements que nous partagions sur l'Olympe.

-Non, répliquai-je, ce n'est pas toi que je combattais, mais Narcisse.

-Et où se trouve être la différence? Je possède son corps et dispose de sa mémoire... il est moi et je suis lui à présent, Nikè, et tu le sais aussi bien que moi.

-Ce n'est pas certain, répliquai-je sans me dépareiller de mon sang froid.

Le Diable se mit subitement à rire, et à nouveau, il me parut que sa voix emplissait tout le temple, provenant à la fois du fond de l'univers et de mon propre être, allant de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Était-ce donc vrai? Le diable était donc bel et bien dans chaque chose de notre monde, y compris en les dieux, en les hommes, en tout?

-Oui, me dit-il lentement, car chaque chose m'appartient comme elle appartient en égal partie au Bien. Au départ, au commencement de l'univers, tout n'était qu'équité, il n'y avait pas plus de méfaits que de douces actions, l'équilibre régnait et ainsi l'univers fonctionnait... mais regardes bien, mon amie Nikè, ce qu'est devenu le monde. Crois-tu vraiment que les hommes forment le dualisme d'autre fois où ne songes-tu pas plus tôt que le mal à gagné depuis longtemps la partie?

Et tout ceci, ils l'ont fait sans mon aide, sans rien de plus que leurs mains et leurs esprits qui les guidaient vers moi. La nature humaine est vicieuse, sadique et violente de naissance, et si les sages existent, ils sont en telle minorité que le monde les oublie ou ne les écoutes plus...

Lucifel posa à ce moment son divin regard sur Dohko avec un sourire à la fois cynique et tendre. Le Mal était beau à voir, et je me sentais troubler de cette pensée, tout comme son discours me touchait car il n'avait guère tort. Cependant, il ne pouvait pas me convaincre, car tant qu'un homme resterait pur, la Terre méritera d'être sauvée, et cela, il ne l'avait pas compris.

Je faillis répliquer ce que je venais de songer, mais il m'arrêta d'un mouvement royal et gracieux. Il y avait de la noblesse dans ce terrifiant personnage... c'était peut-être pour cela que les hommes le craignaient autant qu'ils l'appelaient à eux.

-Je lis dans tes pensées, déesse de la victoire, et il est bien inutile de m'en révéler plus car je ne connais que trop bien tes doctrines. Mais n'oublie jamais que pour dix mille loups, un agneau...

Il sourit de nouveau, et de par cette simple expression, il aurait pu mettre le monde à ses pieds. Mais celui-ci y était déjà presque... presque mais pas encore.

-Et je vais te confier un secret, Nikè, un secret de taille : la façon de me vaincre.

J'eus un mouvement instinctif de recul, avant de lever les yeux avec une ironie que je ne possédais que peu souvent. Il se jouait de moi, même si sa sérénité ne le trahissait pas... enfin, que perdais-je à l'écouter?

-Non, je ne te mentirai pas, et ouvres bien tes oreilles. Ce sont les hommes qui me font vivre, eux et toutes leurs haines, leurs mépris, leurs envies, leurs jalousies, leurs tromperies... plus ils sont violents et arrogants, plus ils me rendent puissants et la seule manière de vaincre serait que plus une seule personne sur terre n'éprouvent une émotion qui flirtent avec le mal. Alors, et seulement alors, je ne serai plus.

J'inclinais la tête. Le vaincre était donc impossible, car demander aux hommes d'arrêter d'éprouver de pareils sentiments revenaient à leur demander de ne plus être humain, or, c'était bien là leur nature.

Je ne devais pourtant pas perdre le fil de mes pensées et ne pas laisser le découragement me gagner... exorciser Narcisse... exorciser Narcisse... ah mon Dieu, c'était le seul moyen que j'avais pour rejoindre Athéna et Saga et délivrer...

Je me figeais. Se pouvait-il que j'ai eu depuis le premier instant la réponse sous les yeux sans même l'entrevoir? Était-ce si simple?

Le Diable me faisait presque oublier ce pourquoi j'étais venue sur l'île, pour la guerre bien évidemment, mais pour faire sortir des prisons d'Arès la personne qui me tenait le plus à coeur et qui avait bercé chacune de mes nuits depuis des siècles et des siècles sans que je ne puisse plus jamais la revoir. J'avais même cru qu'elle était morte, j'avais pleuré, prié pour elle, attendant que le morbide dieu de la guerre revienne à la vie pour venir la chercher et nous réunir à nouveau, formant ainsi la trinité parfaite avec l'aide d'Athéna, cette trinité qui nous permettrait probablement de vaincre.

Mais avant d'en arriver là, je devais abattre Lucifel, et pour cela entrer en contact avec elle, par delà les prisons dans lesquelles elle était captive depuis des millénaires... mais était-ce possible? Était-elle capable de m'entendre par delà sa méditation, au travers des gigantesques cloisons des prisons où elle avait été enfermée au cours de la dernière guerre sainte? Je savais que notre amour fraternel était plus fort que tout, je savais qu'elle était mon second moi et que cela avait créé, au fil de notre séparation, des liens d'une force inestimable qui passait au travers de son cachot. Mais il était temps à présent de l'appeler, tandis que le sang coulait sur tout mon corps, y déposant sa marque venimeuse tandis que Lucifel était à peine ébranlé. Mais la vengeance allait venir.

-Nous n'avons plus de seconde à perdre! s'exclama subitement le diable de sa voix pénétrante en me regardant avec son éternel sourire aux lèvres.

Et pourquoi n'aurait-il pas souri après tout? Ne songeait-il pas être le maître de la situation, lui qui était l'une des deux entités qui régnaient sur le monde, et même au-dessus des dieux puisqu'il se trouvait être le Mal et des parcelles de son être étaient placées dans chaque créature vivante?

J'intensifiais mon cosmos, décidant de choisir la position de défense non pas par peur de l'affronter, car l'épouvante était un état que je n'avais jamais connu, pas même en face des dieux maléfiques au cours des anciennes guerres saintes, mais car je devais envoyer des ondes messagères qui ménageraient ma survie.

L'empereur s'éleva dans les airs à nouveau, et je partais à sa suite, tandis que mes ailes me paraissaient pesantes et ralentissaient chacun de mes mouvements. J'espérais encore pouvoir tenir assez longtemps et je me mis à prier, fermant les yeux au plus grand étonnement de mon ennemi.

"Est-ce que tu m'entends? Ma soeur, reviens vers moi et le monde des vivants... sors de la torpeur où tu t'es toi-même plongé au cours des siècles passés... j'ai besoin de ton aide pour venir te délivrer et il faut que tu me prêtes ta force. Écoutes-moi, toi qui ne fut que sagesse et qui m'a tant manqué, nous devons venir en aide aux hommes et enfin à nous-mêmes, je te tends ma main, il suffit de la prendre."

Aucune réponse ne me venait et Lucifel concentrait son énergie dans ses mains avec la malice que seule le Malin était capable d'avoir. Il paraissait aussi espiègle que le jeune Narcisse que j'avais connu alors qu'il était encore lui-même, mais chez cette ange maudit et banni de tous, cela prenait une tournure terrifiante. Le diable riait devant moi, et même si cela semblait impossible à croire, c'était bel et bien Satan que j'avais en face de moi.

"Ma soeur, je t'en prie, l'heure est grave. Fais en sorte que ta puissance vienne à moi où je mourrai sans jamais pouvoir te retrouver. Écoutes-moi, entends-moi par pitié, pour nous, pour Dohko, pour ta déesse Athéna et pour les êtres humains..."

Le silence fut mon seul écho.

De savoir Lucifel en face de moi m'empêchait probablement d'atteindre le summum de ce que je pouvais faire, et son rire m'empêchait de rejoindre par pensée cette prisonnière d'éternité.

Je comprenais subitement le problème... Arès créait une barrière entre elle et moi, nous empêchait de nous joindre et...

Je sentis un cosmos d'une puissance incommensurable s'unir au mien pour percer ce bouclier et Lucifel lui-même se figea.

-Athéna.

Nos voix s'étaient élevées à l'unisson dans le silence qui gagnait ce temple en ruine, que nous avions nous-même détruit à force de nous battre l'un contre l'autre, oublieux de tout ce qui nous entourait.

-Tant pis pour toi, Nikè, tu as perdu trop de temps à demander de l'aide à ta soeur que je ne connais guère, du moins point que je ne me souvienne... il faut maintenant payer le prix de cette erreur...

Je sentais le mur d'Arès céder sous le joug d'Athéna et posais brutalement mes yeux du diable à l'horizon, de l'horizon au diable. L'intensité de nos sentiments n'avait de cesse d'augmenter, moi ma crainte de ne pas emporter la victoire, lui la haine qu'il éprouvait pour les hommes, pour ces êtres impurs dont il faisait parti.

Les ailes du temps cessèrent de battre pendant quelques secondes, à l'instant même où le mur du Dieu de la guerre s'abattit brusquement et j'eus l'impression que tout se passait au ralenti, en noir et blanc : Je tournais la tête sur le côté... j'appelais ma soeur en hurlant son nom pour qu'elle me prête sa force... Lucifel se jetait sur moi avec la titanesque puissance dont il était pourvu... un cosmos doré pareil au mien venait m'entourer... et alors qu'une nouvelle force me traversait le corps, il me parut que les choses se remettaient à bouger rapidement, que tout autour de moi était pourvu à nouveau d'odeurs, de couleurs, de son et de goût...

-Extrême-Onction! hurla le Diable en envoyant une énergie déferlante vers moi.

-Que la lumière de la Justice te frappe! répliquai-je alors que mon cri éclatait en dizaine de milliers d'échos contre les murs, le toit, le sol de ce temple, comme si la voix divine s'exprimait par moi-même.

Et alors que la lumière envahissait tout autour de nous, comme aux temps de la création, comme au commencement des choses, comme lors de la naissance du Mal, je comprenais que ma soeur et moi avions vaincu le mal, non pas par notre force ou notre ingéniosité, mais par notre foi, parce qu'à aucun instant nous n'avions fléchi ni plié genoux devant cette morbide représentation de l'homme, la lumière du Bien nous avait guidé, comme si la Main de Dieu guidait la nôtre.

J'aperçus le corps de Narcisse, pareil à celui d'une poupée de chiffon glisser à terre alors qu'une âme gigantesque, aussi noir que le jais s'élevait au-dessus de nous, mais le sang qui barrait mes yeux m'empêchait de voir ce spectacle de terreur. Un froid de mort envahissait toute la salle, et des ondes de violence, de sang et de haine emplir, me sembla-t-il pendant une brève seconde, le monde. Tel était le départ du diable, mais guère sa mort, car personne ne peut vaincre le Mal, pas même un dieu, et étrangement, j'eus le sentiment que rien n'était fini et que tout allait commencer. Comme si l'ange maudit ne partait que pour mieux revenir.

Au travers des gigantesques volutes sombres, représentative de Satan, je sentis comme un sourire se poser sur moi, comme une promesse de retour...

Et soudainement, j'étais projetée à terre, ma tête fracassant le mur avec violence, puis plus rien.

Le Noir.

Comme au début de tout.

* * *

Dohko

Je tapotais sa joue, la secouant pour qu'elle revienne à elle.

-Nikè, revenez à vous, dis-je, alors que je sentais peu à peu son esprit investir de nouveau son corps.

Le soulagement que provoqua en moi son premier mouvement de tête fut indescriptible. Pendant quelques secondes, je l'avais cru morte... moi aussi, j'avais d'ailleurs cru mourir, mais subitement, mon expiation avait pris fin, les justifications que je devais donner à chaque acte de mon existence n'avaient plus eu lui d'être et mon esprit s'était retiré de l'ébène pour retrouver la lumière, que Nikè avait provoqué en tuant le Diable.

Mais je doutais que ce dernier ne soit mort. Le Mal ne mourrait pas comme ça.

-Dohko; murmura la déesse de la Victoire...

Elle se projeta subitement sur ses pieds, dans une position de combat d'une rapidité sans précédent, avant de constater le désert de l'immense salle, troublé seulement par elle, moi et le corps de l'empereur. Elle frissonna, comme si un souvenir glacial venait troubler son âme avant de se précipiter vers la dépouille inerte de son ennemi. Je la suivis calmement.

-Il n'est pas mort, me dit-elle dans un soupir de contentement.

Je ne bougeais, comprenant ce qui s'était passé, la possession du jeune homme m'apparaissant comme par trop évidente. J'avais beaucoup lu sur le Diable et je savais que ces représentations sur terre n'étaient que des possessions, et qu'il choisissait, à l'instar d'Hadès, des êtres d'une pureté sans égale pour revenir sur terre, jouant avec l'ironie jusqu'au bout.

-Il vivra, sans doute pour Athéna et le bien, me dit doucement Nikè alors qu'elle glissait à terre, épuisée, le sang tâchant sa superbe Kamui, et l'épuisement se lisant sur son fin visage.

Ainsi, pareil à Saga frappé du bouclier de la Justice, Narcisse avait pu retrouver sa véritable âme, celle de Lucifel se dissipant dans l'infini, je le saisissais parfaitement... seule une interrogation restait entière : comment Nikè était-elle parvenue à re-créer la lumière de la Justice? Je me retins de lui poser la question, le temps ne le permettant pas.

Elle posa les yeux sur moi, et la gravité de nos regards nous évitèrent de parler, comprenant immédiatement ce que l'autre voulait signifier.

Il me fallait partir, rejoindre Athéna et la défendre.

Je saluais la déesse de la Victoire avec dévotion avant de partir en courant. C'était maintenant à moi de combattre, enfin, au bout de près de 250 ans, j'allais à nouveau prouver que je méritais mon titre de chevalier de la Balance, car je n'avais pas prouvé ma force depuis mon affrontement face à Rhadamanthe, durant la dernière guerre sainte.

Mais tout se jouait à présent.

* * *

Tous les empereurs étaient morts. Tous. Sans exception, et il ne pouvait le tolérer. Il projeta avec une violence non contenue le trône sur lequel il était assis, le brisant en milliers de morceaux. Un accès de violence prenait possession de lui, le rendant plus sanguinaire que toutes ses armées réunies.

-Les chiens galeux, que la peste leur dévore la face et qu'ils mangent la terre dans laquelle ils sont mort!

Il semblait que tout son être prenait possession de la salle, qu'il devenait gigantesque, autant de ses mouvements que dans sa violence, sa soif de haine et de mort. Pourtant, derrière lui, tandis qu'il maudissait avec une rage divine ses serviteurs, deux ombres ne bougeaient pas, constantes et calmes, elles attendaient l'heure depuis longtemps, et le moment était enfin venu.

Le Dieu de la guerre se tourna vers eux, oecuménique dans sa haine, imparable dans sa force, implacable dans sa violence :

-Allez-y et supprimez-les. Je veux qu'il souffre, que leurs sangs abreuvent cette terre que j'ai crée et fais mienne, je veux entendre leurs cris et que leurs souffrances imbibent l'air que je respire. J'ai parlé!

Et les deux ombres sortirent de la salle, passant dans un couloir où les colonnes projetaient des ombres sur eux et leurs visages impassibles.

A suivre


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