Du Sang sur les Doigts

© 2001 by Saori

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Mime

-Mais que s'est-il passé? Comment est-ce possible puisqu'on le prétendait le plus grand guerrier de tout l'Asgard? demanda un garde en se penchant par dessus le corps de mon père.

Il gisait devant ce qui avait été notre maison, mais aussi, et surtout, ma geôle. Pendant des années j'étais resté à l'intérieur, attendant son retour dans la peur et la fébrilité, maudissant chaque fois un peu plus l'heure de son arrivée et maintenant, il était mort. Je n'arrivais pas à y croire. J'avais réussi à commettre l'improbable, et cela grâce à lui.

Je fermais les yeux alors que les gardes du palais se regroupaient autour du corps de celui que j'avais toujours cru mon géniteur. J'entendais à peine leurs voix s'interroger sur ce décès si soudain et étrange tant les émotions qui se succédaient en moi étaient tumultueuses et m'empêchaient de garder l'esprit clair. J'avais l'impression que ma lucidité s'était envolée en même temps que la vie de mon père.

Et pourquoi continuais-je à l'appeler comme cela? Pourquoi nommais-je "père" cet homme qui m'avait berné, qui s'était joué de mon innocence et de ma naïveté d'enfant pour me faire croire n'importe quelle fadaise? Il n'était rien de plus qu'un assassin, un monstre qui avait supprimé ces parents que je ne connaissais pas et qui étaient pourtant miens.

Je soupirais en m'appuyant contre la large porte d'entrée de notre maison alors que mon teint devenait de plus en plus blême. Un garde se retourna et s'approcha lentement de moi alors que j'étais soudainement agité de tremblements.

-Le pauvre enfant, il est en état de choc... ne le laissez donc pas dehors, il a déjà trop vu cet odieux spectacle.

Ma respiration était de plus en plus saccadée alors que je sentais une vague de sueurs me parcourir. Il était mort et j'étais délivré... c'était si simple, et pourtant, si difficile. Je n'arrivais pas à comprendre ce qui m'arrivait, je sentais que la terre allait se fondre dans le ciel, que j'allais m'évanouir si je ne m'accrochais pas avec plus de force à cette porte devant laquelle je me trouvais.

-Rentre donc mon garçon... me déclara l'homme qui s'était approché de moi.

Je secouais la tête. Non, je voulais assister à mon triomphe, je voulais les voir emmener son corps pour comprendre que ces années de tourmentes que j'avais vécu étaient bel et bien terminées. Si je ne les regardais pas faire cela, je saisissais que jamais je ne pourrai connaître la paix.

-Non, non excusez-moi, j'ai eu une défaillance mais maintenant cela va mieux. Je voudrais au moins les regarder l'emmener... murmurai-je de façon presque inaudible.

Comment pouvais-je rester debout, à observer le corps de ma victime être emporté? Je ne le savais pas mais un intense sentiment de puissance m'envahissait subitement. C'était mon père adoptif qui m'avait appris, ou plutôt forcé, à assimiler toutes ces techniques de combat, c'était lui qui m'avait entraîné toujours plus durement, c'était finalement lui qui avait formé son propre bourreau et je ne manquais pas de relever l'ironie du sort.

Cependant, quelque chose m'inquiétait... et si l'on découvrait que j'étais le meurtrier de Volkel? Un tremblement me parcourut subitement mais je restai sans bouger face à ce brusque accès de frayeur. Aucun garde n'avait la possibilité de comprendre ce qui s'était produit, mes amis ne me soupçonneraient jamais, moi, le gentil, le doux fils du guerrier le plus brave... mort au combat, eus-je envie d'ajouter avec un sourire presque carnassier qui ne ressemblait guère à ma nature.

Seulement, il s'était passé un évènement redoutable alors que je venais juste d'ôter l'existence de mon soi-disant père. J'avais été vu.

Le corps de celui que j'avais tant haï était tombé à terre dans un bruit sourd qui se répercutait encore en mon esprit et j'étais resté quelques secondes sans plus bouger, tentant d'analyser ce que je venais de commettre. J'avais essayé de reprendre mon souffle, de calmer les battements affolés de mon cur et je m'étais retourné, lentement.

Et là, à la lisière des bois, je l'avais vu. Le garçon, à peu près de mon âge, se tenait debout, entres les arbres. Il ressemblait à un animal d'après la position de son corps, d'après son attitude de félin prêt à bondir sur sa proie, et je n'avais remarqué qu'après qu'il était entouré de loups.

J'avais croisé son regard jaune et longtemps, nous étions restés ainsi, à nous dévisager mutuellement, chacun n'osant croire au spectacle que lui offrait l'autre. Il n'avait rien dit, pas prononcé une parole ni même esquissé un geste et pourtant... je devinais qu'il avait assisté à la scène depuis le début. Alors, cela signifiait peut-être qu'il avait entendu mon discours, qu'il avait compris pourquoi j'étais allé aussi loin. En tous cas je l'espérais de toutes les forces de mon âme.

Cette scène m'apparaissait maintenant comme dans un rêve, comme si nous avions été entourés de floue. Le jeune homme aux vêtements élimés avait posé une main sur la tête d'un énorme loup à la fourrure grisâtre et avait lentement fait passer ses doigts dans sa fourrure alors que celui-ci fermait les yeux de béatitude.

Je faillis ouvrir la bouche, demander ce qu'il avait aperçu et ce qu'il avait compris de la scène mais aucun son ne franchit mes lèvres. J'étais comme paralysé par la peur, car entièrement à la merci de ce témoin gênant... je n'allais tout de même pas commettre un seconde meurtre même si l'idée n'avait pas manqué de me traverser l'esprit!

Cependant, il se dégageait de ce garçon aux allures de loup une certaine aura qui forçait le respect, je m'en rendis compte alors qu'il se retourna vivement et qu'il s'enfuit au milieu de sa meute de loups vers les profondeurs de la forêt près de laquelle j'habitais.

Et maintenant, que devais-je penser de tout cela? Je secouais la tête pour chasser ce souvenir qui ne manquerait pas de mettre un terme à toutes les nuits de sommeil que j'aurais pu avoir. Je baissais brusquement mon regard sur mes mains, comme pour vérifier que je n'avais pas du sang de mon père sur les doigts. Mais non, elles étaient impeccablement blanches, de la même couleur diaphane que le reste de ma peau.

Je poussais un soupir de soulagement alors que ma panique se dissipait pour quelques secondes. Je ne pouvais plus que prier pour que ce garçon ne révélât rien de ce qu'il avait vu. Et puis, ce serait ma parole contre la sienne et à en croire par ces vêtements et son aspect sauvage, l'opinion publique se montrerait sûrement plus favorable à mon histoire.

Tous les gardes avaient maintenant monté son corps dans un fiacre que je regardais partir. J'étais débarrassé du monstre de mon enfance, de celui qui avait sali chaque instant de ma mémoire et que j'avais finalement châtié pour tout ce qu'il avait commis.

Maintenant, je pouvais enfin vivre.

* * *

-Volkel est mort? interrogea Albérich en esquissant un sourire... Tiens, tiens... voilà qui est intéressant.

-Pardon? demanda Siegfried alors que l'un de ses sourcils formait un arc de surprise autant que de soupçons.

-Non, je disais voilà qui est atterrant, enchaîna le jeune homme aux cheveux roses sans pour autant détourner son regard vers son compagnon.

Siegfried secoua la tête avec suspicion avant de se tourner de nouveau vers Syd dont l'expression du visage trahissait son effarement. La gravité de la situation l'avait laissé sous le choc et il se demandait bien quel homme était capable de commettre un tel méfait.

-Mais d'ou as-tu appris cette nouvelle? demanda Siegfried en croisant ses bras sur sa poitrine alors qu'Albérich tendait une oreille attentive à ce qui allait se dire.

-J'en ai été informé par l'un des gardes du château. Je passais dans la cour intérieure pour vérifier que les oraisons de la princesse Hilda se passaient pour le mieux quand j'ai découvert un groupe de soldats discuter, commença Syd, j'ai entendu quelques bribes de leur conversation. Et lorsque j'ai demandé plus de précisions, ils n'ont pas manqué de me raconter toute l'histoire.

Albérich esquissa un sourire amusé avant de demander :

-Mais à quelle heure tout cela s'est-il produit?

-Durant la nuit, si je ne m'abuse... il y a à peine quelque heures en somme.

-Ah... fit Albérich d'un air entendu... et ou était Mime à ce moment? Peut-être aura-t-il aperçu l'assassin de son père...

Syd haussa les épaules avec une nonchalance qui lui était presque coutumière.

-Il n'a découvert son corps que plus tard dans la nuit, il était parti pour jouer de la lyre près du lac qu'il aime tant à regarder. Je ne peux que trop bien imaginer le choc que celui lui a fait.

-Le choc en effet a du être terrible, poursuivit Albérich alors que son sourire s'élargissait sur son visage, tout en se cachant bien de révéler son expression à ses deux compagnons.

Un bref silence tomba entre eux car chacun avait ample matière à réfléchir. La mort de Volkel laissait supposer qu'un assassin à la puissance impressionnante courrait toujours dans le royaume et qu'il fallait de toute urgence le retrouver.

-Mais, quelqu'un sait pourquoi Volkel est-il mort? On connaît peut-être le mobile du malfaiteur... avança Albérich alors que ses yeux brillaient soudainement de la lueur d'intelligence qui lui était coutumière.

-En fait, non, constata Syd... mais Mime pense qu'il s'agirait d'hommes jaloux de sa gloire, ce qui me semble tout à fait probable, qu'en penses-tu Siegfried?

Le jeune homme hocha la tête pensivement alors qu'un air de sérieux et de gravité se peignait sur son visage.

-L'histoire semble en effet tenir debout et il est arrivé affaire similaire à l'un de mes ancêtres. Cela n'aurait finalement rien d'étonnant étant donné l'auréole de gloire dont bénéficiait le père de Mime.

Syd acquiesça d'un geste de la main alors qu'Albérich eut une moue dédaigneuse. Ce dernier songeait que s'il entendait encore parler des ancêtres de Siegfried, il se sentirait certainement incapable de continuer à écouter la conversation. De toute manière, à en croire par les attitude contrariées de ces deux interlocuteurs, la discussion était terminée. Mais ô combien n'avait-elle pas été instructive!

Albérich attendit d'être seul dans l'immense hall de marbre du palais pour faire retentir son rire qui vint se répercuter contre toutes les parois.

Décidément, il n'avait jamais songé Mime capable de cela.

* * *

Mime

J'arpentais le long couloir qui menait au salon particulier de la princesse Hilda alors que chaque personne qui croisait ma route prenait immédiatement un visage contrit et me souriait avec indulgence et presque pitié.

Les violentes émotions de la veille avait maintenant fait place à un calme absolu qui m'inquiétait autant qu'il me soulageait. J'avais dorénavant l'impression que plus rien ne pouvait m'atteindre et je me demandais pourquoi, alors que j'aurais du ressentir la peur et me trouver déstabilisé par cet acte que j'avais commis. N'avais-je pas fait après tout que me venger?

Je secouais la tête alors que je fixais le plancher du regard avec intensité. J'avais agi au mieux et je ne regrettais rien de l'évènement que j'avais moi-même orchestré. Mais alors, dans de telles conditions, pourquoi avais-je tant de mal à appeler cela un meurtre? Peut-être parce que...

Je coupais court à mes pensées. Il s'agissait d'une vengeance et la mort de cet homme odieux ne faisait que me remplir d'allégresse ou tout du moins de tranquillité. J'avais enfin retrouvé cette paix de l'esprit que j'avais toute ma vie recherchée et cela, uniquement grâce à la mort de mon père adoptif.

Ma mémoire faillit brusquement rouvrir ses portes pour laisser un douloureux souvenir d'entraînement au combat sortir mais je les claquais brusquement. Il n'était pas question que mon passé vienne envahir mon existence, pas maintenant que je pouvais savourer ce bien-être absolu que je ne devais qu'à moi-même.

Je m'arrêtais enfin devant le salon d'Hilda. Peut-être la souveraine du royaume n'était-elle pas encore rentrée de l'extérieur?

Je cognais doucement contre les battants avant de jeter un regard par la fenêtre. La neige tombait doucement, presque délicatement et ne manquait finalement pas de me faire songer à des plumes d'oiseau légères et duveteuses... si j'avais eu ma lyre, j'aurais sans doute pu composer quelques accords sur cette nature qui n'avait de cesse de m'inspirer.

Lorsque je me retournais, je découvris Hilda entrain de m'observer, non sans une lueur de compassion dans le regard. D'un geste gracieux de la main elle me fit signe d'entrer.

Qu'allait-elle pouvoir me dire? Je n'avais de cesse de me le demander alors qu'elle prenait place en face de moi, sur un canapé de velours rouge... cette couleur... je jetai un nouveau regard à mes mains, juste pour vérifier qu'elles étaient toujours d'un blanc immaculé.

-Cela ne va pas Mime...

Hilda se mordit les lèvres comme si ses mots avaient été plus vite que ses pensées. Je la regardais quelques instants sans comprendre d'ou provenait cette attitude contrit avant de saisir. Oui, bien-sûr, elle m'imaginait atterré par la mort de mon soi-disant père, et mon attitude, ma façon de me comporter n'aurait guère pu la contredire car quiconque se retrouvait sur mon chemin ne découvrait que l'ombre de ce que j'avais été avant.

Durant toute mon enfance, j'avais été un garçon discret, sérieux, pensif qui, lorsqu'il était invité au palais aux côtés de son père, se contentait de regarder rêveusement par l'une des immenses fenêtres qui se découpaient sur les murs de la vaste salle de réception. On m'avait toujours considéré comme une personne particulièrement réfléchie, calme et je devais admettre que l'opinion publique n'avait pas tort.

Mais maintenant, je n'étais plus rien de tout cela, j'étais comme... disparu, comme si une partie de mon caractère avait été engloutie par la mort de l'assassin de mes parents. J'étais, depuis hier, méfiant de tout, à me retourner sans cesse alors que je marchais, comme pour vérifier que je n'étais pas suivi et je n'osais pas même évoquer ma nuit...

Je n'avais pas fermé l'il, j'étais resté là, dans ma chambre, allongé sur mon lit à fixer du regard le plafond avec intensité, comme si j'y voyais quelque chose de passionnant alors que j'observais en réalité une scène qui se rejouait à l'infini devant moi.

En y repensant simplement, j'étais exténué, et pourtant incapable de dormir, ce qui signifiait bien que ma personnalité était aussi complexe que contradictoire.

-Princesse, vous vouliez sans doute m'entretenir de... de...

Je ne trouvais plus mes mots mais soutenais pourtant son regard. Pourquoi avais-je tant de mal à prononcer le mot "meurtre"? Hilda me regarda avec compassion et esquissa un sourire aussi doux que chaleureux.

-Oui... Mime, je te connais depuis maintenant plusieurs années, et je pense pouvoir me vanter d'être une personne assez proche de toi, même si depuis quelques temps, nous espacions nos rencontres, faute de temps.

"Je devines combien cela doit être difficile pour toi... vivre la douleur de l'absence est ce que l'on souhaite le moins et sache que je comprends ton état d'esprit. Alors, je voulais seulement te proposer de passer quelques semaines au palais, pour te reposer, pour changer de cadre de vie et quitter une demeure ou il y a peut-être trop de souvenirs pour toi...

Sa gentillesse me touchait mais avivait encore plus cet étrange sentiment qui me déchirait l'âme sans que je puisse pour autant lui donner un nom. Je me sentais différent, comme en apesanteur et c'était inexplicable car j'avais l'impression d'avoir quitté la terre, de regarder le monde derrière des yeux qui n'auraient pas été les miens. Plus rien ne semblait clair dans mon esprit, tout se brouillait et je n'avais pas vraiment la force de chercher ma route...

Que pouvais-je répondre à Hilda qui me tendait la main? Devais-je la saisir ou simplement refuser son offre si généreuse? N'avais-je pas peur de vivre parmi les gardes du palais qui pouvaient découvrir, grâce au garçon qui m'avait surpris, d'un instant à l'autre; qui était le véritable meurtrier?

Je secouais ma tête et portais mes mains à mes tempes comme pour les protéger. Je devais admettre qu'il était difficile de continuer à vivre dans une demeure ou avait vécu ma victime -comment pouvais-je qualifier autrement Volkel? J'arpentais des heures entières ces pièces ou vivait maintenant avec moi un spectre, simple fantôme sortit de mon imagination qui avait pour visage ce père menteur et faux que j'avais si longtemps suivi aveuglément.

J'esquissais un sourire ironique. Décidément, je n'arrivais plus à me comprendre moi-même. Je n'avais fait que me venger après tout.

Je me rappelais encore parfaitement de ce sentiment douloureux, que d'autres appellent haine et qui engloutit tout ce qu'il y a d'humain dans l'être, se répandre dans mon âme, sur les traits de mon visage. Je le revoyais m'avouer sans ciller qu'il avait achevé de ses propres mains mes parents. J'entendais encore sa voix s'ébaudir de moi car je ne pouvais contenir mes larmes devant l'annonce de cette nouvelle. Et tous ces souvenirs qui ravivaient la flamme de ma haine, de mon envie de vengeance me firent relever la tête.

-Princesse, je vous remercie de votre amabilité mais je préfère sincèrement rester dans ma demeure. Il y a encore trop de choses que je n'ai pas envie d'oublier.

* * *

Siegfried

Je n'avais de cesse de repasser indéfiniment les informations que le chef de la garde du palais m'avait apportées. Évidemment, j'allais en instruire la princesse Hilda, simplement, avant, j'essayais de comprendre ce qui s'était passé, et je devais bien avouer que ce n'était pas facile.

Le père de Mime était mort au début de la nuit, d'un coup de poing dans le cur... cela, nous en étions certains, et le mobile de la jalousie me semblait tout à fait tenir debout. Simplement, ce qui manquait dans cette histoire était un coupable... un meurtrier assez puissant pour abattre son ennemi d'un seul coup.

Et qui était capable de cela dans le royaume d'Asgard? Seulement une poignée de quelques hommes, dont je faisais parti. Et je devinais déjà qu'il faudrait soupçonner tout le monde.

Je hochais lentement la tête en suivant le flot de mes pensées. Les assassinats dans notre nation étaient loin d'être répandus, bien au contraire. La pauvreté était trop grande en ce pays, les gens trop épuisés pour pouvoir se permettre de porter la main sur son voisin et c'est pourquoi le décès de Volkel attirait toute mon attention.

Des gardes du palais n'auraient jamais pu venir à bout d'un combattant tel que le géniteur de Mime, non, il fallait une puissance supérieure pour abattre un homme comme lui.

Je fermais les yeux de dépit. Hagen, moi-même, Albérich, Syd et Mime... nous étions les seuls hommes, à ma connaissance, capables de surpasser Volkel et de le conduire jusqu'aux portes de la mort, seulement, chacun d'entre nous étaient au-dessus de tout soupçon. Tous sauf...

Je me levais vivement. Non! Non! Je n'avais pas le droit d'émettre pareille hypothèse sous prétexte que je ne m'entendais guère avec lui et que nous étions en désaccord la plupart du temps. Pourtant, je devais bien regarder dans toutes les directions si je voulais rendre justice à Volkel, ou tout du moins à celui qui le pleurait, autrement dit Mime.

Le soir ou le meurtre avait été commis, je m'étais trouvé avec Syd et Hagen dans l'une des salles principales du palais ou nous parlions pensivement de la dernière guerre qui avait eu pour théâtre notre nation. Je me rappelais encore de leur vivacité et de leur passion devant ce sujet et je comprenais que je n'avais pas même le droit de mettre la moindre ombre sur leur réputation sans tâche et sur leur honneur. Jamais, ô grand jamais, ils n'auraient pu lever la main sur un innocent, sur un brave qui avait servi notre patrie pendant de nombreuses années.

Je savais aussi que le malheureux Mime se trouvait, durant l'agression, près du lac ou il aimait temps à jouer. Je l'avais déjà vu à plusieurs reprises là-bas, regardant pensivement son reflet dans l'eau tout en grattant les cordes de son instrument, et il me semblait assez aisé à deviner que jamais il n'aurait levé la main sur celui qui l'avait élevé. Et puis, Mime était pourvu d'une des natures les plus calmes qu'il m'ait été donné de voir et je voyais depuis maintenant plusieurs heures, sa peine et sa douleur à avoir perdu son unique parent.

Restait Albérich. J'avais presque honte de porter mes soupçons sur un homme venant d'une famille aussi éminente que la sienne, seulement, il ne restait plus que lui. Ou était-il ce jour là? Que faisait-il à l'heure de la disparition de Volkel?

J'étais de toute manière déjà persuadé qu'il n'avait rien fait, car il n'était pas homme à exercer impunément sa force sur autrui, d'autant plus qu'il n'avait rien à gagner dans cette disparition alors qu'Albérich n'aurait jamais agi sans raison, si tant est qu'il fusse capable de commettre un acte aussi abjecte.

J'arpentais la salle des armes de long en large tout en laissant couler mon regard sur les anciennes armures que tous les prêtres et prêtresses d'Odin avaient accumulées depuis des siècles.

La princesse Hilda venait rarement dans cette pièce qui lui rappelait trop cruellement qu'Asgard n'avait pas toujours été la terre de paix qu'elle gouvernait.

J'esquissais un sourire en pensant à elle. Notre pays n'avait probablement jamais connu une paix aussi limpide, car jamais troublée, depuis des siècles, et je comprenais que c'était uniquement grâce à sa souveraine.

Je secouais la tête pour m'éloigner de ses pensées car mon esprit allait peu à peu à la dérive. Volkel... Volkel.. bien-sûr, j'allais trouver son meurtrier, mais il fallait simplement me donner un peu de temps.

* * *

Fenrir

Je n'arrivais pas y croire alors que j'étais assis sur un haut rocher qui surplombait tout le royaume d'Asgard. Je n'avais d'ailleurs jamais eu peur de la hauteur et j'aimais à observer la citadelle alors que je n'en faisais moi-même pas partie.

Jing se trouvait couché près de moi tandis que ma meute, que j'étais plus tenté d'appeler ma famille, restait calmement derrière et prenait quelque minutes de repos avant que nous ne repartions trouver notre dîner du soir.

Depuis quelques temps, je me demandais qui était ce garçon qui avait commis ce meurtre... un humain tout simplement, eus-je immédiatement envie de répondre. Enfin, cela m'avait encore donné une preuve éclatante de ce que je savais déjà.

L'humanité n'était formée que d'hommes dépourvus de foi ou de loi, et j'en avais presque honte pour eux... cependant, je ne manquais pas de relever l'ironie de la situation. La seule fois ou je suivais la lisière du bois il fallait que je tombe sur une scène déplorable qui ne faisait que raviver ma haine pour ces peuples maudits.

Le jeune garçon ou cheveux d'un blond virant un peu au roux, avait tué de sang-froid le grand brun portant une moustache fourni. Je ne savais pas pourquoi, je n'avais pas entendu ce qu'ils se disaient avant, mais je comprenais sans peine qu'il n'y avait probablement pas de raison valable.

C'était toujours comme cela. Les êtres n'étaient pas capables de faire preuve de sentiments purs, de rester tranquillement à leur place, non, il fallait toujours qu'ils viennent briser la vie des autres, pas comme les loups.

Je leur jetai un regard entendu alors que Jing vint allonger sa tête sur mes genoux. Maintenant, je ne connaissais plus les affres d'une existence sans cesse troublée par les autres, non, j'avais le droit à l'amitié la plus intense qui soit et qui ne serait jamais remis en cause. J'étais fier de pouvoir me vanter de faire parti d'eux, d'avoir appris les sentiments comme ils les pratiquaient, c'est à dire, comme ils les ressentaient. Eux, ne s'encombraient pas du côté vil des êtres humains, ils ne saisissaient pas les notions de peur, de lâcheté, et c'est en cela qu'ils étaient meilleurs. Que j'étais meilleur puisque semblable à eux.

Je hochais gravement la tête. J'étais persuadé que l'assassin que j'avais surpris songeait que je pouvais le dénoncer... mais il avait grand tort! Premièrement, je ne savais pas même à qui j'aurais du m'adresser, ensuite, personne ne m'aurait cru puisque je n'étais sensé plus exister pour les autres et enfin, parce que je ne voulais pas passer de l'autre côté de la barrière. Par là, j'entendais que je ne désirais par rejoindre le monde des hommes et de leur mesquinerie. Ils n'avaient qu'à se débrouiller sans moi, comme ils l'avaient fait depuis toujours et comme ils le feraient tous les jours qui viendraient.

Seulement je constatais, non sans un sourire sarcastique, qu'ils ne s'en sortaient pas très bien.

* * *

Albérich

Je me tenais, presque comme toujours, dans la bibliothèque du palais d'Hilda, que je jugeais un rien plus vaste que celle que je possédais dans ma demeure. Je me sentais parfaitement à ma place parmi tous ces ouvrages que je n'avais de cesse de consulter. Les livres parlaient bien plus que les personnes et nous apprenaient, si l'on savait comment les manier, des secrets que certains n'auraient pas voulu voir révéler. C'était d'ailleurs peut-être pour cela que j'affectionnais autant les mémoires et les biographies dont je ne me lassais jamais...

Mais pour une fois, je n'étais pas venu en ce lieu par pur plaisir, mais pour traquer quelques menus détails qui auraient pu permettre à ma thèse d'être prouvée. Je parlais du meurtre de Volkel bien entendu.

Je feuilletais compulsivement un ouvrage, ne m'arrêtant que lorsque l'on évoquait les hommes ayant fait partis des combattants dans les rangs de l'armée d'Asgard durant les dernières années. Je lisais inlassablement des noms, qui généralement, ne m'étaient pas inconnus, sans pour autant trouver l'ombre d'un meurtrier potentiel pour Volkel.

Je constatais, avec une joie presque malsaine tant cela m'amusait de voir mon soupçon se confirmer, que le père de Mime ne possédait que des amis, voire même des admirateurs. Et ensuite, quand bien même l'un d'entre eux n'aurait été qu'un traître, qui pouvait se vanter de le terrasser d'un seul et même coup?

Je prenais un nom en note et griffonnais quelques dates en haut de la page que je noircissais depuis déjà plus d'une heure. Évidemment, je n'avais pas écarté la possibilité que les agresseurs de Volkel fussent plusieurs, et cela aurait même du être probable pour venir à bout de lui...

Je tapotais mon menton du bout de ma plume. Oui, mais alors, pourquoi n'y avait-il eu aucune trace de lutte? Cela ne tenait pas debout enfin, si plusieurs hommes avaient essayé d'agresser Volkel, ce dernier ne les aurait pas passivement regardé, étant donné son incroyable expérience guerrière.

En admettant, ce qui était déjà presque impossible, que celui que l'on nommait le plus grand guerrier d'Asgard n'ait pas bougé face à ses assassins, comment ces derniers auraient-ils pu savoir que Volkel serait seul au moment ou ils viendraient? Comment auraient-ils pu se douter, qu'à une heure aussi tardive que celle ou le meurtre avait été commis, Mime aurait été absent de la demeure?

Cela ne tenait pas debout. Personne n'était capable d'avoir fait cela... Personne sauf Mime.

Le problème était maintenant de comprendre pourquoi avait-il commis un tel acte. J'esquissais un sourire pensif tout en cherchant ce qui aurait pu pousser un garçon aussi calme que Mime à devenir un meurtrier... et je devais avouer que j'étais en face d'une véritable énigme que j'étais impatient de résoudre.

La porte s'ouvrit soudainement mais je ne sursautais pas. J'étais toujours sur mes gardes, et je m'attendais bien à être dérangé dans ce palais ou l'activité était généralement assez débordante. Je n'aimais pas d'ailleurs le fait d'entendre autant de bruits car j'appréciais particulièrement le repos et le silence, que je retrouvais dans ma demeure, mon havre de paix.

Je levais vaguement les yeux de mes livres avant de découvrir Siegfried s'avançant vers moi. Il me salua et je répondis par un son que l'on ne pouvait pas véritablement identifier comme étant une parole. Il s'assit à ma table alors que je retenais la grimace qui voulait se répandre sur mes traits.

Je n'avais jamais aimé Siegfried, mais j'en connaissais la raison car je n'étais pas ceux qui se voile la vérité. Il avait toujours été l'homme le plus puissant du royaume, celui étant considéré comme le plus juste et le plus loyal, la personne que l'on cherchait dans les situations critiques et qui était aussi considéré comme le meilleur ami de la princesse Hilda... Était-ce de la jalousie que je décelais en moi? Probablement, pour ne pas dire certainement.

Mais il était une chose que l'on ne pouvait m'enlever, mon incroyable, ma redoutable intelligence qui faisait de moi une personne hors du commun. Ce qui ne m'empêchait pourtant guère d'être énervé par Siegfried et les exploits de bravoure dont faisait preuve sa famille.

Je me souvenais avoir lu, il y avait de cela un long moment, que l'ancêtre de l'homme qui se tenait assis en face de moi et qui avait terrassé le Fanfir, avait eu pour meilleur ami l'un de mes propres aïeux... et combien n'avais-je pas été dégoûté par cette nouvelle?

Je retranscrivais un nouveau passage de l'ouvrage que je consultais avec gravité et sérieux. Il n'était pas question que je me détourne de ma tâche à laquelle je m'attelais avec tant de plaisir.

Mime... Mime, qu'avait-il bien pu lui passer par la tête à l'instant ou il avait commis ce délit qui aurait du le conduire tout droit vers les portes des cachots du palais. Dès que je l'aurais découvert, je me demandais comment allais-je aviser? Préférais-je le dénoncer immédiatement à la justice ou devais-je, au contraire, préserver cette information et la ressortir au moment voulu, lorsque j'en aurai besoin? Je songeais déjà qu'il valait mieux jouer sur la prudence plutôt que sur le fugace plaisir de voir son enquête aboutir et se terminer dans les prisons d'Asgard.

Jusqu'à présent, je ne m'étais jamais véritablement intéressé à Mime, même s'il était probablement, celui de tout l'entourage d'Hilda et de sa sur Freya, l'homme que j'appréciais le plus.

Siegfried toussota et je relevais brusquement les yeux sur lui. A force de réfléchir, j'en avais presque oublié sa présence pourtant dérangeante.

-Albérich? Qu'es-tu donc entrain de faire?demanda Siegfried avec intérêt mais aussi, eus-je l'impression, suspicion.

-Cela ne se voit pas? Je m'instruis... pourquoi? Mes activités auraient-elles une raison de te troubler?

Il n'y avait personne autour de nous pour nous entendre, et je pouvais donc me permettre de ne pas donner de forme à ce que je lui dirai. Mon compagnon sourit sans paraître déstabilisé et je haussais vaguement les épaules en me replongeant dans mon oeuvre.

-Que penses-tu de la mort de Volkel?

Je relevais de nouveau la tête et posais ma plume avec une pointe d'agacement, comme s'il me dérangeait dans un travail que je jugeais beaucoup plus important que lui. Je passais ma langue sur mes lèvres pour me donner le temps de choisir et de peser longuement mes mots.

-Je la trouve bien inutile.

-Comme chacun d'entre nous, simplement... je me demandais ce que songeait l'homme le plus intelligent du royaume sur cette énigme difficile à résoudre.

Il me regarda avec attention, comme si mon avis avait une importance capitale. Qu'était-il entrain de faire? Voulait-il me faire parler en usant de la flatterie? Non, cette méthode ne ressemblait guère à un homme de la nature de Siegfried. Je ne sus pas vraiment pourquoi, mais j'eus subitement l'impression qu'il se tramait quelque chose sous cette conversation que nous allions avoir.

-Hmm... pour tout te dire, j'étais entrain d'y travailler, répliquai-je avec un ton faussement pensif qui laissait supposer que je n'étais plus sur mes gardes. Je ne sais qui soupçonner étant donné que chacun est y irréprochable. Je pense simplement que pour commettre cet assassinat, il a fallu plusieurs personnes bien informées sur les heures ou Mime sortait et aussi d'une force incroyable, non?

Je tentais de dissimuler, avec brio, la lueur rieuse qui traversa mon regard. J'étais ravi de ma propre virtuosité et je me félicitais d'avoir trouvé la clé de l'énigme pendant que tout le monde cherchait désespérément une réponse.

Je n'écoutais plus que d'une oreille les propos de Siegfried alors que je comprenais peu à peu qu'il fondait un soupçon sur moi. Bien-sûr, il préférait ne rien me dire de face et se montrait toujours courtois, mais, sans même qu'il eut à formuler ce qu'il pensait secrètement, je compris immédiatement son hypothèse. Simplement, j'avais eu, ce soir-là, le plus merveilleux des alibis : je m'étais tenu en compagnie de la princesse Hilda pendant de longues heures de discutions pour la préparation des réformes sur les lois du pays.

Lorsque je l'appris à mon interlocuteur, je ne pus déceler dans son regard s'il était rassuré ou plus simplement déçu, et j'ai patiemment attendu la fin de la conversation pour me replonger dans mes réflexions.

Je savais déjà que je serai le premier à découvrir la fin mot de toute cette histoire... et je ne manquerai pas de le mentionner à Mime.

* * *

Mime

Le repos, j'avais fini par le trouver dans l'indifférence. Je le constatais alors que je marchais dans les plaines glacées du royaume d'Asgard ou j'avais grandi. La neige tombait toujours et je me demandais quand l'hiver prendrait fin... celui de la nature ou celui de mon âme?

J'esquissais un sourire pensif tout en tenant plus fermement ma lyre contre moi. J'allais composer toute la nuit, chercher un refuge dans ses notes de musique qui me rendaient invincible car plus rien ne m'atteignait.

Que pensais-je, deux jours après, de ce que j'avais commis? Plus rien, je me sentais comme groggy, ballotté au gré des vents dans une agréable apathie que je ne voulais plus quitter. Tout se passait comme dans un rêve, comme si tout devenait plus vivable, et j'avais l'impression de mieux respirer maintenant que le premier choc était passé.

De toute manière, je n'avais fait que me rendre justice moi-même, cela ne faisait aucun doute et je ne devais pas voir dans ce meurtre un délit, mais bel et bien une façon de me délivrer de la prison dans laquelle il m'avait enfermé. Je n'avais plus même envie de prononcer son nom.

Une bourrasque de vent fit danser mes cheveux alors que le froid de m'atteignait pas.

Je trouvais ironique le fait que mon père adoptif est formé son propre bourreau, car c'était grâce à ces entraînements où je subissais tous ses coups sans broncher, du sang dans la bouche ou coulant sur ma peau, que j'étais parvenu à devenir plus fort que lui. Et c'était donc grâce à sa propre personne que j'avais pu me délivrer de ma geôle. Cela finissait par devenir paradoxale!

Je fixais mon ouïe sur le bruit de mes pas s'enfonçant dans la neige. Qu'avait-il ressenti alors qu'il tombait à terre, inanimé? S'était-il repenti de quelque chose vis à vis de moi? S'était-il rendu compte de ce qu'il avait commis? Cela n'avait maintenant plus grande importance simplement... j'aurais aimé qu'il comprenne ses erreurs, qu'il réalise combien il m'avait fait souffrir durant tant d'années.

Je soupirais. Je supposais qu'il était mort sans rien voir, les yeux voilés par sa propre raison qui lui soufflait la vérité qu'il avait inventée. Mon père adoptif s'était toujours montré intransigeant, plus avec moi que quiconque d'autre par ailleurs! Il était impossible de le faire changer de position, il refusait toujours la discussion car il se trouvait être le prisonnier de ses propres pensées.

Je me souvenais lui avoir expliqué, avec plus ou moins de calme, que je ne désirais pas combattre, que je ne voulais pas devenir le combattant qu'il rêvait de former. Combien de fois ne prit-il pas ma lyre pour la casser? Et combien de fois ne dus-je pas la réparer aussi silencieusement que secrètement dans ma chambre, alors qu'il vaquait à ses activités et que les larmes me montaient aux yeux?

Il avait abîmé bon nombre de mes souvenirs et encore une fois, je me sentais incapable de lui pardonner. Pourquoi ne voulait-il pas saisir que je détestais plus que tout lever la main sur les gens?

Je me figeai. Il avait finalement réussi, oui, il était parvenu à mener à bien son entreprise puisque j'étais devenu un meurtrier, à ses dépends.

Un frémissement me parcourut alors que mon indifférence ne vacillait pas sous le joug de ses découvertes. J'apprenais à faire abstraction de tout ce qui m'entourait, de toutes les nouvelles et les évènements qui auraient pu me faire réagir avec vivacité.

J'entendis soudainement derrière moi le hurlement d'un loup. Peut-être que le garçon sauvage qui m'avait observé accomplir ma vengeance me cherchait-il... de toute manière, cela n'avait plus tellement d'importance et je ne devais pas m'alarmer pour si peu.

J'avais découvert une nouvelle paix intérieure et il n'était pas question que je la perde! Je faillis me cogner dans quelque chose et je reculais brusquement d'un pas.

-Excusez-moi, je ne vous avais pas vu...

-Il n'y a pas de mal, il semblerait même que cela soit une habitude, me répondit un jeune garçon, dissimulé sous une cape car il voulait probablement se protéger du froid nocturne.

-Pardon? Je n'ai pas du bien comprendre ce que vous disiez? répliquai-je en le regardant comme s'il avait été transparent.

Je ne m'adressais plus aux gens comme autrefois, maintenant, ils m'étaient tous indifférents et je trouvais cela merveilleux car je comprenais que plus personne n'étaient en mesure de me faire souffrir.

-Non, je marmonnais pour moi-même...

L'homme qui se tenait près de moi me rappelait étrangement une autre personne, particulièrement sa voix mais je n'aurais su préciser qui. Peut-être était-ce encore là l'un des innombrables effets de mon imagination fertile.

-Êtes-vous perdu? me demanda mon interlocuteur dont je distinguais à peine les traits du visage.

C'était étrange mais il avait visiblement une certaine noblesse dans le port, même s'il semblait tout droit venir des campagnes environnantes.

-Nullement, je rentrais chez moi. J'habite à la lisière de la forêt dans laquelle nous nous trouvons.

-Vous seriez donc le fils de Volkel?

Je hochai vaguement la tête. Je n'aimais pas être qualifié ainsi et je savais que si je n'avais pas atteint cet état apathique dans lequel je me laissais flotter de bon gré, j'aurais probablement été froissé de ce qu'il venait de dire.

Nous nous mîmes à marcher l'un près de l'autre, accordant nos pas aux mêmes rythmes. J'avais une curieuse sensation de déjà-vu en la compagnie de ce garçon et je me demandais ce qui pouvait bien m'arriver.

-Mon père est mort... murmurai-je. Je n'aurai jamais cru que cela puisse arriver un jour. On croit souvent les gens éternels, n'est-ce pas?

Mes phrases étaient assez ambiguës car à double de sens. On aurait pu croire que j'étais sincèrement, et du fond de mon être, blessé par cette disparition soudaine alors qu'en réalité, je me demandais à voix haute si j'avais un jour supposé que je parviendrai à le tuer.

Mon ami d'un soir hocha la tête avec lenteur.

-Je comprends ce que vous voulez dire. Seulement, il me semble parfois que les gens oublient bien vite les autres.

Je ne pus m'empêcher de déceler de l'amertume dans sa voix et je le regardais avec un sourire sur les lèvres. Ce garçon refermait un secret dont il n'osait pas véritablement évoquer la nature et ma curiosité en était piquée.

-Pas ceux que l'on aime en tout cas, répondis-je de ma voix posée.

-Non, en effet. Pas ceux que l'on aime.

Il y avait quelque chose de dur dans les mots qu'il venait de prononcer mais aussi de plus profond, de plus mystérieux... peut-être était-ce tout simplement de la peine et de la douleur. J'aurais aimé pouvoir donner à cet inconnu quelques mots de réconfort mais j'avais oublié toutes les notions et les sentiments humains en même temps que j'effaçais lentement mon père de ma mémoire.

-A-t-on retrouvé le meurtrier de votre géniteur?

Je secouais la tête et jetai un rapide coup d'il à mes doigts... juste pour vérifier.

-Non, pas encore, mais je pense que cela ne saurait tarder étant donné que chacun est sur le pied de guerre. Mais je ne sais pas si l'on pourra rendre justice, car une fois que la personne est morte, plus rien ne peut la ramener.

J'eus envie de rire devant la propre virtuosité de mon mensonge et de mon ton de voix tremblant à souhait. Comment faisais-je pour garder mon calme en de pareilles conditions? Mon compagnon hocha la tête et commença à s'éloigner.

-Comment vous appelez-vous?

Le ton fut incisif, tranchant.

-Bud.

* * *

Le lendemain matin, je me suis rendu au château assez tôt car Freya et Hagen m'avait demandés de les accompagner pour une promenade à cheval, car ils avaient l'un et l'autre sans doute l'intention de me changer les idées.

Leur attention me touchait et me prouvait qu'il me restait des amis, et je me sentais flatté. Simplement, j'aurais préféré rester seul avec moi, même si je savais ce tête à tête avec ma propre personne assez néfaste. Je n'avais de cesse de m'enfoncer dans mon propre esprit et j'étais finalement fatigué de mes incessantes réflexions qui me volaient mes nuits.

Je venais juste de terminer la randonnée qui m'avait si aimablement été proposée et je devinais que mes joues avaient été rosies par le vent du Nord. Cela ne m'avait peut-être pas détourné de tous mes songes, mais au moins avais-je l'air un peu moins fatigué, du moins d'après ce que me dit Hilda lorsqu'elle me croisa dans le couloir qui menait à la bibliothèque.

J'y allais pour y lire quelques ouvrages sur la musique, sur l'histoire des plus grands compositeurs, et j'allais ainsi pouvoir me prélasser sans être dérangé le moins du monde. Ces rangées de livres étaient pour moi comme une barrière entre le monde réel et celui de mes rêves et je pouvais, lorsque je parcourais des yeux les lignes d'écriture, m'échapper de la logique et de la raison pour me réfugier dans les remparts de mon imaginaire.

J'ouvrais les doubles portes de chêne massif et je me dirigeais directement vers les grosses encyclopédies reliées de cuir et écrite mains qu'Hilda avait laissées à ma disposition depuis des années. Elle connaissait ma passion pour les instruments mieux que personne et nous avions eu, depuis que nous nous connaissions, plus d'une occasion de discuter de notre amour des mélodies.

Je n'entendis pas immédiatement qu'il se trouvait quelqu'un dans la même pièce que moi et je me retournais seulement lorsque j'eus déposé toutes les oeuvres que je désirais consulter sur une large table de bois verni.

-Albérich? dis-je avec un étonnement feint car j'étais indifférent à sa personne.

-Lui-même, me répliqua celui-ci d'une voix un peu traînante qui trahissait ses origines patriciennes.

Je me glissais prestement dans un fauteuil foncé avant d'ouvrir le premier livre qui me tombait sur la main. Je ne savais pas si mon compagnon était disposé à parler, mais pour ma part, je n'aurai pas été fâché de bénéficier d'un peu de silence.

-Mime...

Je relevais la tête et découvris Albérich entrain de fermer à double tour la porte de la bibliothèque avant de se retourner vers moi avec l'air du félin prêt à bondir sur sa proie.

Il s'approcha à pas lents et mesurés de moi avant de plonger son regard dans le mien.

-Qu'est-ce que cela fait-il de tuer son propre père?

* * *

Albérich

Mime ne bougeait plus et ses joues perdirent la couleur rosée qu'elles avaient jusqu'alors. J'esquissais un sourire alors que je sentais la force que me donnait mon intelligence et la découverte que j'avais fait. Je le sentais à ma merci et j'en tirais presque plaisir... la puissance, la domination avait toujours eu un attrait que je ne pouvais nié aimer.

J'avais mis un certain temps à comprendre les motivations de Mime, jusqu'à ce que je mène mon enquête plus loin, que j'approfondisse le sujet dans le but d'éclairer cette énigme qui ne pouvait pas résister à mon génie. Et j'avais compris les mobiles de mon compagnon en interrogeant les amis de Volkel, en apprenant ce que l'on racontait de lui, de la carrière de musicien que Mime n'avait guère pu embrassé... et tout m'était apparu limpidement que de l'eau de source. J'avais même eu l'impression que le puzzle se reconstituait devant moi sans même que j'aille à en toucher les pièces.

Il l'avait tué par désespoir, parce qu'il ne supportait plus ces incessants entraînements, parce qu'il ne voulait pas devenir ce que Volkel rêvait de le voir être et enfin... parce qu'il n'était pas son père. Il suffisait de les voir pour cela, de les observer mais aussi de regarder le registre des naissances d'Asgard, que j'avais consulté en me doutant du pot aux roses grâce à ce qu'un ami du soi-disant père de Mime avait laissé échappé, se demandant à voix haute qui était la mère de l'homme qui blêmissait devant moi.

Et alors, je n'eus plus besoin de poursuivre mes recherches.

Volkel avait tué les parents de Mime durant une guerre qu'il menait et le jeune homme l'avait sûrement appris trop tard. Triste histoire pour lui mais magnifique pour moi.

J'étais de ceux qui prévoient leur avenir et je savais que maintenant, Mime était sous ma coupe, que je pourrai compter sur lui à la moindre occasion étant donné que j'aurai pu le dénoncer d'un instant à l'autre. J'avais toutes les cartes en main et j'étais donc maître de la situation.

-Pardon? lâcha soudainement Mime alors que ses yeux ne laissaient pas transparaître la moindre émotion.

-Tu l'as tué, n'est-ce pas? Et autant te dire qu'il ne sert à rien de nier étant donné que j'ai toutes les preuves, ton adoption, tes entraînements et puis... ton alibi est loin d'être excellent.

Un silence tomba entre nous alors que l'air ambiant devenait de plus en plus lourd, épais.

-L'homme le plus intelligent du royaume... commença mon interlocuteur. Ce n'est finalement peut-être pas faux.

Il soupira et tourna doucement l'une des pages concernant Wagner.

-Quand comptes-tu me dénoncer?

-Quand le besoin s'en fera sentir.

-C'est à dire? Dans une heure, trois jours, dix ans? Tout ceci n'est guère précis.

Mime faisait preuve d'un calme digne du miracle alors qu'il saisissait que son avenir était très nettement compromis, mais au moins n'avait-il pas l'indignité de nier ou de se traîner à mes pieds, bien que j'aurais sans doute apprécié le voir faire l'un et l'autre.

-Je ne me servirai pas de cette information, Mime, à la condition que tu m'accordes toute ton aide le jour ou j'en aurai besoin. Cela ne se produira peut-être jamais, mais la prudence est mère de sûreté, non?

"Je veux donc que toute cette histoire soit bien claire entre nous. Quel que soit ce que je te demanderai, tu devras l'exécuter car sinon, tu finiras dans l'un des cachots du palais, là où vont les assassins comme toi.

-Et ou vont les maîtres chanteurs d'après toi? me répliqua Mime, un sourire ironique aux lèvres alors que son regard était vide.

Je me mis à rire devant son panache et je secouais la tête. Il pouvait me répondre par tous les sarcasmes du monde, je le détenais au creux de ma main, et il ne tenait qu'à moi de la refermer.

-Là ou ils le désirent, déclarai-je en appuyant ce que je venais de dire d'un geste amusé. Et là ou tu m'emmèneras quand je te le demanderai.

Mime claqua brutalement la couverte de cuir de son livre et se leva.

-Je n'ai pas le choix, n'est-ce pas? Mais sache aussi une chose, quand on a connu comme moi une prison mentale durant toute son enfance, ce n'est pas un cachot qui peut effrayer. Et puis, tant qu'il n'y a pas de témoins, nulle ne sait si tu n'as pas tout forgé de toutes pièces, non?

-Fais attention, Mime, tu t'attaques à beaucoup trop fort pour toi.

-Je n'ai pas peur, Albérich, ni de toi, ni de personne. Ma terreur est morte, et je l'ai tué de ma main.

Sur ces derniers mots il s'éloigna tranquillement, comme s'il venait de passer une heure agréable dans cette pièce. Je souriais. Il avait beau garder sa superbe, je devinais que le jour venu, il serait un allié de taille.

* * *

Mime

Volkel était mort depuis déjà deux mois et j'arpentais de plus en plus souvent les couloirs du palais.

J'avais compris qu'Albérich serait le seul à découvrir la vérité mais qu'il ne s'en servirait pas. Évidemment, Siegfried n'était pas stupide mais il était bien trop bon pour mettre ma parole en doute et préférait donc ne pas trop approfondir son enquête. Hagen et Syd avaient d'autre chose à penser que ce meurtre, probablement commis par un homme d'un pays voisin d'après eux. Je ne manquais jamais de m'accorder à leur thèse par ailleurs.

J'aimais de plus en plus à écouter Freya et Hilda parler, et je venais souvent, sur leur invitation, pour discuter avec elles. Je ne manquais jamais une occasion de les voir car j'avais compris que la vie est finalement quelque chose de bien superficielle.

J'étais maintenant délivré, paisible et surtout... indifférent, presque mélancolique. Je regardais tout, la nature, les gens, la vie avec des yeux désenchantés. J'avais compris beaucoup de choses depuis que j'étais capable de tuer : les hommes peuvent éprouver la haine à n'importe quel instant et quand chacun se croit à l'abri de la folie, il a tort. Cela peut prendre n'importe où, n'importe quand, n'importe qui... la haine est un sentiment incontrôlable mais aussi bénéfique, car il ne sert finalement qu'à révéler la vraie nature de l'être.

Je faillis rentrer dans un pot de peinture posé à terre. Le couloir du palais était en ce moment restauré sur ordre d'Hilda car elle avait découvert qu'une partie de la fresque représentant le dieu Thor parmi les Géants commençait à s'émailler.

Je passais habillement entre les échelles pour ne pas faire tomber de plusieurs mètres les peintres. J'avais fait ma part de choses, j'étais maintenant quelqu'un de différent, de plus serein...

Je me cognais à un sceau de peinture mais je me rattrapais à temps en m'appuyant sur le mur fraîchement refait. J'avais bien failli me retrouver avec une partie de mes vêtements en bleu.

Je regardais soudainement mes mains et reculais des quelques pas sans plus prendre garde à rien. Elles étaient maculées de rouge, du rouge écarlate le plus vif que je n'eus jamais vu... comme si du sang s'était répandu sur mes doigts.

Je mis plusieurs secondes à comprendre qu'il ne s'agissait que de peinture.

Fin


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