Une petite flamme sous la glace

Chapitre 2: Tsakalatos

© 2001 par Seiiruika

This page was last modified: 2001/07/29


Back to Stayka's Saint Seiya Index | FanFics | Site Index


English Version


Camus errait au milieu d'antiques ruines de constructions grecques, contemplant parfois les vestiges d'une colonnade qui restait obstinément dressée. Ce n'était pas ceux qui les avaient érigées qu'il admirait mais le fait que malgré le temps, ces pierres continuent à rester debout comme défiant le temps, les éléments et les humains.

Quoi qu'en disait les autres, même s'ils affirmaient qu'ils étaient les plus forts, pour lui, enfant de quatre ans, la force brute calme et compacte était en réalité représentée par ces colonnes toujours dressées, même après des millénaires d'existence, et qui seraient toujours droites même après la mort des soit disant hommes puissants. Une force dure compacte, calme que rien n'ébranlait. Il savait que les choses ne souffraient pas, ne ressentaient aucune sensation, et pour cela, il les enviait.

Il posa sa main sur la pierre grisâtre et ferma les yeux. Un an plus tôt il ne savait pas ce qu'était un sentiment. Il ressentait des choses mais il n'en avait pas conscience car il était seul et ne connaissait pas les noms de ces émotions. Mais depuis qu'il avait rencontré Serge, il avait appris que les humains possédaient des sentiments, mais en découvrant cela il avait eu conscience de sa propre souffrance. Il souffrait parfois et il souhaitait de toute son âme de plus rien ressentir. Il souhaitait aussi de n'avoir jamais rencontré le Saint de la Grue, mais l'instant d'après il était reconnaissant de l'avoir croisé sur sa route et de l'avoir suivi.

Malgré une année à comprendre ce qu'était un être humain, il n'avait toujours pas de réponses claires. Ce qui l'ennuyait le plus c'était les émotions et les sentiments. Il avait fait un choix parmi ceux qu'il avait ressenti, et il préférait ceux engendrant le plaisir, la joie et le bonheur aux autres. Mais Camus était parfaitement conscient que la vie ne se résumait pas à cela, qu'il n'y avait pas que le plaisir. Il avait souffert et il souffrirait encore. Il voyait la souffrance autour de lui. Il voyait la souffrance et le désespoir parmi les 'candidats' à une armure. Lui aussi allait bientôt connaître le même sort. Il allait partager la Souffrance et le Désespoir. Son jeune âge avait été un sursis pour lui. Seulement un sursis.

Il soupira et sentit sous ses doigts la froideur de la pierre que le soleil d'hiver de Grèce n'avait pas réussi à réchauffer dans la journée. Il posa son front contre une cannelure de la colonne et réprima un autre soupir. 'Deux mois et demi. Bientôt trois. Je ne pensais pas que je souffrirais comme ça.'

Son coeur se serra et il sentit ses yeux devenir humides. Il ferma les paupières encore plus étroitement. Il savait ce qu'il allait se passer s'il continuait à songer à la seule personne qui lui avait témoigné de l'attention puis de l'affection. Non, il ne voulait pas pleurer. Les larmes ne résoudraient rien. C'était inutile. Les larmes étaient seulement pour la disparition d'un être cher. Mais il savait qu'il était toujours vivant. Il le savait, il le désirait. Qui pouvait être plus fort que lui à part les quelques Saints qui se trouvaient un rang plus élevé dans la hiérarchie du Sanctuaire? Alors pourquoi ces larmes? Regrets, nostalgie?

"Serge, reviens vite s'il te plaît" murmura-t-il.

Un frisson le parcourut et Camus ouvrit les yeux. Il retrouva la dure réalité et il regarda autour de lui. Le soleil avait disparu derrière les pentes escarpées qui entouraient le Sanctuaire. La température avait soudain chutée. Le ciel s'assombrissait. Déjà à l'Est, la planète Vénus également appelée l'étoile du berger brillait. Il s'arracha de la colonne. Il avait besoin de Serge, de sa présence et de son savoir. Cela faisait maintenant près de trois mois que le Saint était quelque part dans le monde et il ne savait où. Désormais, il était conscient de l'importance que le Saint avait pris dans sa vie et dans son coeur et il en avait peur. Il était vraiment effrayé de cette dépendance et le pire était qu'il ne pouvait en parler à personne.

Camus serra ses petits poings s'enjoignant à ne plus penser au Saint de la Grue et se mit à bouger lentement, les yeux clos. Il se mit à donner des coups de poing à un ennemi invisible, puis il donna des coups de pied en tournant assez vite sur lui-même. Il recommença encore et encore en essayant de se concentrer sur l'action et non sur ses pensées et ses souffrances.

Il ouvrit soudain les yeux et s'arrêta net. Quelque chose avait perturbé son harmonie mais il ne savait pas quoi. Il était sûr d'avoir senti une présence près de lui. Il observa les environs avec attention pour découvrir la cause de ce malaise. Mais il ne trouva rien. Il secoua lentement la tête et il changea de mouvement. Il se mit à bondir sur un morceau de colonne avant de sauter en bas avant de recommencer.

* * *

Pas très loin de l'endroit où l'enfant s'entraînait tout seul, sur une falaise assez escarpée mais pas très élevée, deux hommes regardaient le garçon.

"Il a une capacité d'adaptation étonnante" constata un homme très grand portant un masque bleu.

"Oui, je pense qu'il s'est habitué à la vie du Sanctuaire" dit un autre vêtu d'une tunique vert émeraude couvrant en partie son pantalon blanc. Ses cheveux, attachés en une queue de cheval sur la nuque, étaient d'un noir de jais et ses yeux vairons luisaient dans le crépuscule. "Mais il ne parle avec quiconque, seulement pour poser des questions. Il évite de se mêler aux autres et le seul qu'il tolère près de lui est Serge, le Saint de la Grue."

"Ornytos, il n'y a pas beaucoup d'enfants de son âge, ici" répliqua l'homme d'une voix grave.

"Il n'a aucune affinité pour les enfants de son âge. J'ai entendu dire qu'il évitait le plus souvent possible d'être en présence d'Aiolia, et en ce qui concerne les autres enfants de deux ou trois ans plus âgés que lui, il assure qu'ils ne sont pas intéressants. Certains disent qu'il est froid et insensible. Il ne recherche que la solitude. J'ai comme l'impression qu'il cache quelque chose, mais quoi, je n'en sais rien."

"Seul Serge doit avoir une idée sur ce qu'il veut cacher. De toute façon, beaucoup ici ont eu des expériences difficiles et douloureuses."

"Croyez-vous qu'il puisse un jour devenir un Saint en conservant cet état d'esprit?"

"J'ai confiance dans le jugement de Serge. Camus possède déjà un petit cosmos qui a juste besoin d'être vraiment éveillé. Mais même s'il s'éveille, je doute qu'il puisse être un bon Saint, ou tout du moins un puissant..."

"Alors, pourquoi l'avez-vous accepté au Sanctuaire?"

"Une intuition. De plus, il était déjà à l'intérieur du Sanctuaire. Nous devons lui apprendre et lui donner un aperçu de ce qu'est un Saint et quelle est sa mission." L'homme grand et masqué observa silencieusement l'enfant pendant un très long moment. Puis il tourna le dos à la scène et s'éloigna en direction de son temple. "Demain je dois me rendre à Rodario. Je n'irai pas seul. Fais savoir à Camus que je veux qu'il soit avec moi demain."

Ornytos était sur le point de poser une question mais il décida de n'en rien faire. Le Grand Pope pouvait agir comme il le souhaitait. Il était le représentant d'Athéna sur Terre et tous lui devaient obéissance. S'il désirait que l'enfant soit près de lui demain, alors il devait s'exécuter.

"Oh... Ornytos, laisse-le s'entraîner, mais surveille le quand même. J'ai promis à Serge qu'il n'arriverait rien à son 'petit protégé'. Je dois songer à lui trouver très rapidement un maître."

"Il sera fait selon votre désir" répondit-il en se courbant. "Mais Camus n'en fait qu'à sa tête vous savez..."

"Il est jeune mais déjà très mature. Il est temps pour lui de comprendre ce qu'est l'Humanité ou alors..." L'homme laissa sa phrase en suspens et continua son chemin en silence escorté par Ornytos qui le suivait comme une ombre fidèle et dévouée.

* * *

Camus s'arrêta lentement et ouvrit les yeux. Il était en sueur et son souffle était court, mais il se sentait mieux. Le poids qu'il ressentait dans son coeur depuis ce matin avait disparu, mais l'enfant savait pertinemment qu'il reviendrait le lendemain, et ce, tant que Serge ne serait pas revenu. Il soupira et frissonna malgré le fait qu'il fût en sueur. Il leva la tête et il s'aperçut qu'il était tard. La nuit était déjà bien avancée. Saul allait s'inquiéter. Il rebroussa chemin non sans avoir jeté un dernier regard sur les colonnes rendues fantasmagoriques par la faible clarté d'une demi-lune.

Il entra dans la petite maison appartenant à Serge et ferma la porte derrière lui lentement.

"Tu es enfin là! Je commençais à m'inquiéter!"

Camus leva les yeux et regarda l'adolescent de dix sept ans l'examiner de haut en bas pour s'assurer que tout allait bien. Quand il fut rassuré, ses lèvres laissèrent passer un soupir de soulagement et un sourire y apparut. Camus connaissait Saul depuis qu'il était arrivé au Sanctuaire, mais il ne s'était jamais lié d'amitié avec lui. Cet adolescent aux yeux noirs trop expressifs et les cheveux d'un vert olive était une bonne pâte, c'était peut-être pourquoi il n'avait jamais réussi à devenir un Saint.

"Le dîner est prêt" dit Saul en désignant la table et en s'éloignant vers le coin cuisine, vers une marmite posée près du foyer.

Camus ne put s'empêcher de fixer des yeux l'infirmité de l'adolescent. Il boitait. Sa jambe droite était plus courte d'une bonne dizaine de centimètres que celle de gauche et à chaque pas, Saul menaçait de s'effondrer. Mais par un miracle que Camus n'arrivait pas à expliquer, il restait debout et le petit garçon avait l'impression qu'en fait l'adolescent devait se mouvoir comme s'il se trouvait sur le pont d'un bateau dont le roulis était très fort. Gêné de fixer cette jambe, Camus détourna le regard et se mordit les lèvres.

"Qu'y a-t-il?" interrogea Saul perplexe et anxieux.

"Tu n'es pas de garde ce soir?"

"Normalement oui, mais j'ai reçu l'ordre de rester près de toi.

"L'ordre? Pourquoi?"

"Tu es trop jeune. Serge ne me pardonnerait pas s'il t'arrivait quelque chose. Ornytos le sait, c'est pourquoi il m'a dit de rester ici. Je dois tout à Serge..."

Camus n'écouta plus le flot de parole de Saul et se dirigea vers son lit qui se trouvait sous la fenêtre Ouest de la grande salle. La maison était très petite et ne comprenait que deux pièces. La pièce principale qui était à la fois le foyer, la cuisine, la salle à manger, la salle où se déroulaient les leçons et là où Camus et Saul dormaient. La deuxième pièce était la chambre du Saint de la Grue.

Camus soupira. Il connaissait l'histoire de Saul par coeur, mais celui-ci ne semblait pas s'en rendre compte. Il savait que vers l'âge de neuf ans, alors que l'adolescent avait commencé à s'entraîner, il eut un grave accident, ce qui avait provoqué son infirmité. Mais Serge l'avait sauvé d'une mort certaine et depuis l'adolescent servait ce Saint comme s'il était un dieu.

"Camus? Tu ne manges pas?"

Camus ne se tourna pas vers Saul et se mit au lit sans une réponse.

"Tu devrais manger. Tu es maigre et tu as encore maigri."

Camus tourna le dos à Saul. "Je suis fatigué" déclara-t-il et il se tut. Il entendit l'adolescent soupirer puis clopiner vers le second lit de l'autre côté de la pièce. Quelques instants après, la lumière fut soufflée et Camus se pelotonna dans la couverture. La chaleur du corps de Serge lui manquait. Il avait dormi près d'un mois auprès du seul être qui lui avait témoigné de l'attention et de l'affection. Il avait aimé cette chaleur si douce et puissante, ces battements de coeur réguliers qui le berçaient et qui l'accompagnaient dans son sommeil. Puis Camus avait décidé de dormir seul ayant peur d'une chose qu'il ne connaissait pas, une peur de l'avenir plus ou moins irraisonnée. Il eut peur que Serge prenne mal sa décision. Au contraire, il semblait satisfait. Depuis, il ne s'était plus endormi dans les bras du Saint. Mais ce soir, cette présence chaleureuse lui manquait et cela l'effraya encore plus. Il savait maintenant de quoi il avait eu peur, d'être privé de cette chaleur humaine. Il ferma les yeux après qu'il eut adressé une prière muette à la déesse à qui il devait fidélité.

Ornytos regarda Camus qui lui rendait son regard sans qu'aucune émotion ne transparut dans ses yeux couleur indigo. Cet enfant était une énigme à lui tout seul. L'enfant n'avait pas peur de lui malgré le fait qu'il ait des yeux vairons. Son regard intimidait la plupart de ceux qu'il rencontrait et il avait toujours effrayé les enfants. Son oeil droit couleur lavande et son oeil gauche d'un vert très pale était hors du commun, mais Camus n'avait jamais eu peur et ce même lors de leur première rencontre.

* * *

Ornytos se tenait derrière le Grand Pope qui regardait le Sanctuaire du haut de son large balcon. Il aimait tout particulièrement contempler les couleurs du ciel qui passaient par toutes les teintes bleutées avant de s'embraser dans un feu allant du jaune au rose très pâle puis du rouge au pourpre avant de s'éteindre et d'être remplacé par un bleu et noir de velours piquetés d'étoiles. Le représentant d'Athéna aimait contempler le Domaine Sacré en cette heure où tout allait s'apaiser et s'endormir.

Ornytos vit le Grand Pope lever légèrement le visage vers le ciel bleu qui dans quelques instants allait se parer de toutes les couleurs du couchant.

"Il est là" annonça-t-il dans un souffle.

Perplexe, le chef des soldats du Sanctuaire haussa ses sourcils ne comprenant pas ce que son maître voulait dire. Mais il ne demanda rien. D'ailleurs lui avait-il parlé? Il n'en était pas sûr, c'était comme s'il s'était parlé à lui-même.

Un très long moment passa avant que la porte monumentale ne s'ouvrit et qu'un garde en faction devant celle-ci n'y pénétra. "Qu'y a-t-il?" demanda Ornytos en se tournant vers l'homme qui s'était agenouillé.

"Le Saint de la Grue est là et désire parler au Grand Pope."

"Serge?" questionna le chef des soldats surpris. Il comprit alors ce que le Grand Pope voulait dire. Et en repensant à cette phrase prononcée, il ne put s'empêcher d'y déceler une trace infime de soulagement. Il ne connaissait que trop bien les liens entre le Saint d'argent et le chef suprême du Sanctuaire.

"Faites le entrer" dit le Grand Pope abandonnant sa contemplation et baissant la tête en direction des quelques temples qui jalonnaient le chemin menant à son palais.

Ornytos savait que le Saint de la Grue était le seul que le Grand Pope autorisait à venir le déranger à tout moment, même durant cet instant qu'il appréciait tout particulièrement. Il vit le garde ouvrir la porte et hocher la tête permettant ainsi au Saint d'entrer. L'homme vit le Saint aux cheveux tirant sur l'argent pénétrer dans l'immense salle et la porte se referma derrière lui. 'Non, eux' constata-t-il lorsqu'il vit une petite silhouette marcher près du Saint. Il fronça les sourcils et leva les yeux pour croiser ceux couleur ambre de Serge. Il n'eut aucune réponse à sa question muette. Serge posa simplement et brièvement sa main gauche sur la tête de l'enfant qui n'accorda aucun regard à l'homme qu'ils dépassaient. Son attention se portait sur l'homme masqué qui se tournait vers eux.

Serge mit un genou à terre et baissa la tête reconnaissant par ce geste l'autorité de cet homme. Camus haussa légèrement les sourcils mais ne bougea pas.

"Je pensais que tu serais de retour plus tôt..."

"Malheureusement quelques petits incidents ont fait que je n'ai pu revenir à la date prévue."

"Est-ce un des petits incidents dont tu parles" demanda le Grand Pope faisant référence au garçon qui se tenait immobile près de lui.

"Non. C'est la meilleure nouvelle que j'ai pu vous ramener."

"Alors les nouvelles sont mauvaises."

"Je vous laisse juge de décider si elles sont bonnes ou mauvaises" déclara Serge en se relevant. "Je vous présente Camus. Il est Français et il n'a que trois ans, mais il possède déjà un léger cosmos qui se manifeste inconsciemment."

Le Grand Pope tourna légèrement la tête vers le garçon et l'observa. "Pourquoi l'avoir amené ici? Il est trop jeune..."

"Aiolia l'est aussi. Camus n'aurait peut-être pas pu survivre tout seul. J'ai préféré l'emmener que de perdre un candidat plus que probable."

"Je vois... Bon, de toute façon c'est trop tard." Il se tourna vers Ornytos et lui fit signe d'approcher. "Prends cet enfant et occupe-toi de lui."

"Bien votre majesté." Ornytos s'approcha de Camus qui regardait toujours fixement le représentant d'Athéna sur Terre.

Serge poussa légèrement le garçon vers le chef des soldats. "Je n'en ai pas pour longtemps. Reste avec Ornytos."

Camus se dirigea vers l'homme et le suivit.

Ornytos jeta un coup d'oeil à Camus et le fit sortir de l'immense salle. Il lui fit monter quelques marches. "Ainsi tu t'appelles Camus" dit-il dans un français très hésitant. "Tu sais où tu es?"

"En Grèce. Au Sanctuaire. Serge m'a expliqué" répondit laconiquement le garçon.

"Alors, il t'a expliqué les règles."

"Oui."

Il arrivèrent sur une plate-forme et une immense statue féminine drapée d'un long chiton ample et tenant dans sa main droite une statue ailée et dans sa main gauche un bouclier apparut devant eux. Ornytos s'arrêta et contempla la réaction du petit garçon. Celui-ci ouvrit grands ses yeux et observa la statue. "Sais-tu qui c'est?" L'enfant secoua la tête négativement. "Athéna..."

"La déesse de la Guerre. Les Saints s'entraînent pour la servir et faire régner l'ordre et la paix dans le monde" coupa le garçon levant les yeux vers Ornytos.

Ornytos fut étonné de voir que l'enfant ne cillait pas du tout lorsqu'il vit ses yeux vairons. Non aucune trace de peur, de crainte. Juste un besoin de voir sa réponse être confirmée. "Serge t'a déjà enseigné les bases à ce que je vois. Oui et tu es un potentiel candidat."

"Je le sais" répliqua-t-il sans se démonter. "Mais comment une déesse de la guerre peut-elle représenter le contraire?"

"Te l'expliquer en français est au-dessus de mes moyens. Serge ne l'as pas fait?"

"Si, mais je n'ai pas tout compris" révéla Camus tout simplement.

Ornytos se mit à sourire avant d'éclater de rire. "Tu es encore bien jeune! On t'enseignera cela. Rome ne s'est pas faite en un jour."

"Mais..."

"On t'apprendra, du moins Serge le fera. Je pense que la première chose que tu devras apprendre ce sera le grec ancien et moderne."

"S'il y une statue si grande c'est qu'elle est très vénérée..."

"Oui, du moins ici. Et dès l'instant tu as posé ton pied dans l'enceinte sacrée, tu appartiens à Athéna."

Camus hocha la tête signifiant qu'il en était conscient.....

* * *

Ornytos cessa de ressasser ce souvenir, vieux d'une année. Camus n'avait absolument pas changé. Il était toujours égal à lui-même, calme, sérieux indifférent à ce qui pourrait lui arriver, froid, curieux intellectuellement. 'Toujours égal à lui- même. L'esprit d'un adulte emprisonné dans un corps d'enfant. Tu as un curieux pouvoir dont tu n'es pas conscient, petit. Tout le monde y succombe et je comprends que le Saint de la Grue y ait succombé aussi. Tu regardes le monde sans crainte, sans le juger, tu parles rarement et cette étrange chaleur émanant de toi envahit ceux qui se trouvent près de toi, et nous donne envie de rester près de toi... Curieux garçon, étrange énigme...'

Camus se sentant observer leva ses yeux indigo vers le chef des soldats et l'observa un moment sans un mot. Comme souvent Ornytos frissonna lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de Camus. 'Il est trop adulte, beaucoup trop...'

L'enfant regarda du côté du monumental escalier qui menait vers le palais du Grand Pope. "Pourquoi?" demanda-t-il soudain.

"Le Grand Pope veut que tu viennes avec lui. C'est tout ce que je peux te dire." Il entendit un bruit de pas et il aperçut le chef suprême du Sanctuaire descendre les dernières marches. Ornytos baissa la tête mais Camus leva la sienne et essaya de percer de ses yeux indigo le masque bleu porté par cet étrange homme. Mais il n'y parvint pas. Il ne pouvait rien lire dans ces orbites peintes en rouge sang.

"Ornytos, je te laisse t'occuper de tout. Camus, es-tu prêt?"

Camus se demanda s'il devait suivre le Grand Pope mais il savait qu'il n'avait pas d'autre possibilité. Il acquiesça de la tête. La seule façon de savoir ce que cet homme voulait de lui était de le suivre et donc de lui obéir. Le Grand Pope passa près de lui, suivi par deux serviteurs. Camus leur emboîta le pas.

Ils sortirent de l'enceinte sacrée sous le regard respectueux des gardes. Le petit groupe descendit le sentier qui menait au village de Rodario. Ils avançaient en silence et cela ne dérangeait aucunement Camus. Il écoutait les bruits qui l'entouraient et il se rendit compte qu'ils étaient exactement les mêmes qu'à l'intérieur du Sanctuaire. Seuls les cris de douleur, de souffrance ou d'encouragements manquaient. Cela lui manqua, au début, puis il apprécia ce relatif silence où il se sentait plus libre et plus léger.

Cette sensation de liberté l'envahissait. Il n'était pas prisonnier dans le Sanctuaire, il pouvait aller n'importe où sauf vers le camp d'entraînement des femmes et près de la montagne où se situait le palais du Grand Pope. Sinon le Sanctuaire était immense et il était libre de tout mouvement. Mais il se rendait compte que l'interdiction de sortir de l'enceinte sacrée lui pesait et l'appel de la liberté était plus forte qu'il ne l'avait d'abord imaginé. C'était pourquoi maintenant il appréciait ce sentiment.

Au détour du chemin, le petit garçon aperçut les toits du village en contre bas. Le village lui parut petit. Il ne se souvenait pas de l'avoir vu si petit. Il est vrai que lorsqu'il était arrivé, il avait vu de grandes villes et ce petit village, situé dans une vallée encaissée mais quand même soumis au climat marin, lui avait paru insignifiant. En réalité, il ne l'avait pas remarqué. Mais là aujourd'hui, il y fit plus attention. Un village semblait seulement n'avoir que quelques centaines de personnes mais il semblait accueillant.

Camus perdit de vue le village pendant un instant et lorsqu'il descendit une pente plus raide, les plus proches maisons entrèrent dans son champ de vision, de même que des cris et des rires atteignirent ses tympans.

"Le Grand Pope! Le Grand Pope est là" criaient des gens. La joie se devinait à leur voix. Ils couraient en tous sens et les enfants riaient. Ils n'osaient pas s'approcher du représentant d'Athéna mais Camus comprit qu'ils désiraient le faire. Il ne comprenait pas pourquoi l'homme masqué était si populaire auprès des habitants du village et cela le rendait perplexe.

Un enfant, quelques fleurs en mains et plus courageux que ses semblables, sortit de la foule qui s'était rassemblée autour du Grand Pope et de Camus et courut vers l'homme grand. Il tendit ses fleurs, une lueur d'espoir dans ses yeux. Le Grand Pope accepta les fleurs sauvages et passa sa main dans les cheveux de l'intrépide garçon. Celui ci eut un sourire jusqu'aux oreilles. Ce fut le signal pour les autres enfants qui se précipitèrent vers le Grand Pope sollicitant son attention.

Camus cligna des yeux lorsque le Grand Pope accepta toutes ses marques de gratitude de la part des enfants et fut encore plus étonné de constater qu'il ne les repoussait pas, au contraire. Il trouva que ce n'était pas digne du représentant d'Athéna, mais il ne dit mot et n'en fit pas la remarque. Le Grand Pope était libre d'agir comme il l'entendait. Les enfants s'écartèrent pour laisser le passage à cet homme illustre et le Grand Pope se mit à avancer s'arrêtant parfois pour répondre à un salut ou pour s'enquérir de la santé d'autres personnes ou bien encore pour savoir si tout allait bien dans les hameaux alentours.

Puis le Grand Pope s'arrêtait dans quelques maisons, passait quelques instants auprès de personnes blessées ou malades et les soulageait.

Camus suivait le Grand Pope ne comprenant pas où il voulait en venir et la raison pour laquelle le Grand Pope avait exigé sa présence. Ne parlant pas, Camus observait mais il était de plus en plus perdu. Les serviteurs du Grand Pope et les gens du village ne lui adressaient pas la parole et Camus eut tout le loisir de réfléchir à ce qu'il voyait et entendait.

Les gens semblaient plus accueillants et plus ouverts que n'étaient ceux qu'il avait aperçu alors que sa mère l'abandonnait. 'Peut-être que maintenant que je connais quelques sentiments, que j'en ai conscience, je suis capable de voir les choses de façon différente. Peut-être parce que vivant dans un endroit où la souffrance est présente, j'arrive à voir le bonheur des autres quand je le vois. Est-ce pour préserver ce bonheur que les Saints existent? Les Saint doivent-ils souffrir pour que les autres vivent?'

Le Grand Pope s'approcha de Camus et mit sa main sur sa tête pour lui signifier qu'ils devaient sortir. Camus suivit docilement et sans un mot le représentant d'Athéna sur Terre hors de la demeure. Il plissa les yeux lorsque les rayons du soleil l'agressèrent à la sortie de la maison. Le chef du Sanctuaire continua son chemin et Camus s'élança derrière lui. Cependant, il regarda autour de lui et observa les enfants de son âge qui jouaient ou qui se pourchassaient en criant ou en riant, mais en tout cas dans la joie et la bonne humeur. 'C'est si différent de la France' pensa Camus. Il eut un pincement au coeur lorsqu'il se souvint de son pays natal. La France signifiait pour lui la trahison et l'abandon. La France représentait sa mère qui n'avait eu aucun scrupule à l'abandonner un jour d'hiver et dont il voulait oublier. Mais la France représentait aussi Serge, le pays natal de celui qui l'avait recueilli et l'endroit où tout avait commencé.

Camus cessa de penser à son passé et regarda autour de lui. Le Grand Pope venait de pénétrer dans une des maisons mais il ne le rejoignit pas. Il s'arrêta et en profita pour regarder où il était. Il se trouvait dans une petite rue bordée de maisons mais près de l'endroit où il était, à sa gauche se trouvait un terrain plutôt vague où quelques vestiges d'une immense maison antique ou d'un temple étaient visibles de ci de là parmi les quelques touffes d'herbes et les quelques buissons qui y poussaient. Sachant que le Grand Pope en aurait pour un moment, Camus, attiré par ces pierres, se dirigea vers des colonnes couchées. Il marcha parmi les ruines pendant quelques minutes puis il grimpa sur une colonne qui s'étendait sur toute sa longueur sur le sol caillouteux. Il la suivit en maintenant son équilibre avec ses bras avant de s'arrêter net.

Des voix. Il entendait des gens qui criaient. Camus, intrigué plissa les yeux et avança de quelques pas. Puis il aperçut un groupe d'enfants entourant un autre de son âge et ayant des cheveux ondulés et bleus qui tombaient sur ses omoplates.

"Pourquoi je n'ai pas le droit de jouer avec vous!" criait-il en regardant tour à tour les quatre autres enfants âgés de huit neuf ans.

"Tu es trop petit! On ne veut pas de toi!"

"Je suis fort!" cria le garçon. "Nikolaios! J'ai droit de jouer avec vous!"

"Retourne à la maison! Tu es trop petit!"

"Stephanos! Je t'en prie."

"Retourne tout de suite à la maison!"

"Non! Je viendrai avec vous!"

"Ça suffit maintenant! Obéis tout de suite!"

"Je le dirai à Dimitrios!"

"C'est ça, c'est ça! Vas-y si tu veux, bébé!"

"Je veux venir! Je suis fort! Je peux le prouver!" dit le garçon en prenant une position d'attaque.

"Hahaha! Le petit est hargneux" dit un garçon aux cheveux bleus et il poussa négligemment le garçon qui perdit l'équilibre et tomba au sol, le nez dans la poussière.

"Dis! Apprends d'abord à te tenir sur les jambes avant de défier quelqu'un, petit frère!" Il se mit à rire et il s'éloigna en laissant à terre le garçon. Les autres le suivirent et furent bientôt hors de vue.

Le garçon à la chevelure bleue, le nez toujours dans la poussière frappa rageusement le sol de ses poings et se releva lentement, la tête baissée. Des larmes furent visibles même si ses mèches cachaient une grande partie de son visage. "Vous me le paierez! Vous allez voir!" cracha-t-il en frappant de ses poings le sol. Il se releva péniblement et se mit à renifler tout en essayant d'essuyer ses larmes.

Camus resta immobile à regarder le garçon qui reniflait et à l'aide de sa main gauche il essuyait ses larmes. Tout en essuyant ses yeux avec ses mains sales, il se barbouilla la figure de poussière et de terre battue rendant encore plus visibles les sillons laissés par ses larmes. Camus continua à l'observer.

L'enfant jurait entre ses dents et ses yeux étaient rouges. Il était tellement en colère et il serrait les poings si fort que les jointures étaient blanches. Dans le même temps, il donnait rageusement des coups de pied dans des cailloux qui jonchaient le sol, soulevant par la même occasion un nuage de poussière et de sable.

"Pourquoi pleures-tu?" demanda Camus d'une voix neutre et se surprenant à s'adresser au garçon.

Le garçon se raidit et leva la tête pour voir qui lui avait parlé. Il aperçut un garçon de son âge et qui avait des cheveux bleus très foncés parcourus par quelques reflets d'un vert tirant sur le bleu. Il remarqua que les yeux indigo de l'enfant étaient froids et n'exprimaient rien. "Ce ne sont pas tes affaires" cria-t-il piqué au vif. "Et puis je n'étais pas en train de pleurer!"

"Désolé" répliqua d'une voix neutre le garçon, "je l'avais cru. J'ai fait une erreur." Camus sauta de la colonne où il était et tourna le dos à l'enfant aux cheveux bleus. Il s'éloigna sans jeter un regard en arrière.

"Eh! Attends!" appela l'enfant intrigué. "Qui es-tu? Je ne t'ai jamais vu ici! Où vis-tu?" demanda-t-il en courant derrière Camus et en se portant à sa hauteur.

L'interpellé continua son chemin et n'accorda pas un seul regard au Grec, mais ce dernier le suivit curieux, sa rage complètement oubliée. Le garçon aux cheveux bleu-vert s'arrêta et soupira avant de se tourner vers l'autre. "Mon nom est Camus" répondit-il d'une voix où aucune émotion ne transparaissait.

"Camus?" répéta l'enfant intrigué par l'accent du nouveau. "Tu n'es pas d'ici. Tu as un drôle d'accent. Ce n'est pas un nom grec. D'où es-tu?"

"Pourquoi poses-tu toutes ces questions?"

"Pourquoi m'as-tu demandé pourquoi je pleurais?" demanda du tac au tac le Grec.

Camus ne répondit rien et il observa plus attentivement le garçon. Il pouvait maintenant voir la véritable couleur des yeux du Grec. Ils étaient turquoise. Il ne savait pas pourquoi, mais il lui semblait que c'était une couleur froide et qui ne possédait pas de coeur. Une couleur qui représentait ce qu'il souhaitait être en réalité. Mais en les examinant plus attentivement il aperçut une étincelle de curiosité et quelque chose dont il n'arrivait pas à définir. Les yeux étaient plus chaleureux et plus vivants que lors de la première approche. De plus le visage du Grec exprimait toute une panoplie de sentiments allant de la curiosité à l'étonnement. Il pouvait lire l'âme du garçon comme s'il lisait un livre ouvert. "De France" répondit-il simplement en ne quittant pas des yeux de l'autre.

"France? C'est où ça? Loin?"

Camus haussa simplement les épaules signifiant qu'il ne savait pas. "Ton nom?" questionna-t-il laconiquement.

"Tsakalatos" répondit l'enfant en bombant le torse et croisant ses bras sur le torse, le défiant, ayant peur de quelque chose.

"Tsakalatos" répéta lentement Camus.

Le garçon s'assit les jambes croisées sur un bout de colonne comme s'il désirait discuter. "Je déteste mon nom" dit de bout en blanc Tsakalatos. "Je le hais! Je ne sais pas pourquoi mon père m'a donné ce nom! J'aurais aimé Nikolaios ou Stephanos ou un autre, mais non! Tout le monde se moque de mon nom, à commencer par mes frères. Eux ils ont des noms normaux! Ce n'est pas juste!"

Camus ne répondit rien et fixa le garçon aux cheveux ondulés. "Au moins tu as un nom" souffla-t-il doucement.

Tsakalatos, intrigué, haussa les sourcils. "Qu'est-ce que tu veux dire?"

Camus secoua la tête de droite à gauche. "Rien d'important."

"Vraiment?"

Camus acquiesça seulement de la tête. 'Le passé est le passé' se dit-il.

"Tu es nouveau non? Je ne t'ai jamais vu avant. Où vis-tu?"

"Pas dans le village."

"Dans une ferme alors? Tu semble être trop raffiné et pour être le fils d'un fermier..." constata franchement Tsakalatos en observant de haut en bas le Français.

"Non, je vis au Sanctuaire" répondit Camus d'une voix neutre.

"Au Sanctuaire?!" s'écria le garçon en sautant sur ses pieds et ayant désormais un équilibre précaire sur le bout de marbre." Tu rigoles?!" continua-t-il en sautant de son perchoir et regardant le Français dans les yeux. Camus secoua la tête. "Je ne peux pas y croire!" Camus haussa les épaules se demandant pourquoi le Grec réagissait ainsi. Il fut sur le point de lui poser la question lorsqu'une voix grave et chaude atténuée par un masque l'en empêcha.

"Camus."

L'enfant se tourna et vit le Grand Pope qui l'attendait. Il connaissait le règlement du Sanctuaire et maintenant qu'il avait pénétré sur le Territoire Sacré, il ne pouvait plus en ressortir librement à moins de devenir un Saint. S'il n'y parvenait pas, il devrait alors y rester toute sa vie. Il fit un pas en direction du représentant d'Athéna sur Terre mais il s'arrêta. Il se tourna vers l'enfant avec qui il discutait. Ce dernier ouvrait de grands yeux et il était bouche bée de surprise.

"Tu connais le Grand Pope?" demanda-t-il d'une voix empreinte de considération et regardant Camus respectueusement.

Camus hocha la tête et se dirigea vers le Grand Pope.

"Camus!" cria Tsakalatos. "On se reverra?"

Camus regarda en arrière et il haussa les épaules ne sachant s'il allait pouvoir sortir de l'enceinte sacrée encore une fois. Il emboîta le pas au Grand Pope et aux serviteurs.

"J'aimerais te revoir!" cria Tsakalatos.

Camus ne se tourna pas vers le garçon et suivit les trois hommes. Mais avant qu'ils ne tournèrent le coin de la rue, il jeta un regard en arrière et il aperçut Tsakalatos qui le fixait. Lorsqu'il le vit se tourner vers lui, le Grec leva la main et l'agita. Inconsciemment Camus leva la main pour répondre au garçon qui l'observait toujours.

"Camus" appela un des serviteurs. Camus baissa son bras rapidement et continua son chemin en direction du Sanctuaire. "Alors Camus, tu t'es fait un camarade?" questionna le serviteur.

Camus leva les yeux et haussa les épaules. "Qu'est-ce qu'un ami?" demanda-t-il sérieusement. Serge lui avait déjà expliqué qu'un ami était une personne avec qui il pouvait jouer avec et partager ses pensées. Mais avec ce garçon, il n'y avait rien de tout cela, il l'avait juste rencontré. 'Y a-t-il une autre définition de l'amitié?' se demanda-t-il.

Le serviteur baissa les yeux et le fixa du regard. La surprise se lisait sur son visage. "Tu ne sais pas?"

Camus haussa les épaules. "Qu'est-ce que l'amitié pour vous?"

Le serviteur secoua la tête de façon désespérée.

"L'amitié est un des sentiments les plus nobles qui existent dans l'univers et que les humains possèdent, Camus" répondit soudain le Grand Pope sans se retourner vers le garçon. "C'est une force, qui comme l'amour, ne connaît pas de limite. C'est une affection que l'on porte à quelqu'un d'autre, un sentiment irréfléchi et dénué d'arrière-pensées."

Camus baissa la tête réfléchissant à ce que le Grand Pope venait de dire. "Non. Ce n'est pas un ami" avoua-t-il un moment après. "Je viens juste de le rencontrer."

Personne ne lui répondit et ils continuèrent leur chemin vers le Sanctuaire. Camus se retourna vers le village et il s'aperçut que la journée était bien avancée. Il reporta son attention sur l'homme grand qui ouvrait la marche. Il ne comprenait pas pourquoi il l'avait emmené. 'Pourquoi? Dans quel but?' Camus eut beau essayer d'y réfléchir, il n'y parvint pas. Il fronça les sourcils et soupira silencieusement. Il continua de suivre le Grand Pope en se disant qu'il avait encore beaucoup de choses à apprendre et à comprendre et Serge lui manquait.

Camus pénétra dans le Sanctuaire et se rendit compte qu'aujourd'hui il avait très peu pensé à Serge. La journée avait passé très rapidement et il avait connu de nouvelles expériences. Serge lui manquait ce soir parce qu'il voulait des réponses à ses questions. Serge semblait avoir toutes les réponses. Mais ce manque qu'il ressentait depuis plusieurs jours était bien moindre ce soir. "Pourquoi?" murmura-t-il alors que le Grand Pope se tournait vers lui.

"Merci Camus, je n'ai plus besoin de toi. Tu es libre de faire ce que tu veux maintenant." Sur ce, il s'en alla laissant un Camus encore plus perplexe que jamais.

Camus le vit parler avec Ornytos puis regarder dans sa direction. Ornytos fit de même et hocha la tête lorsque que Grand Pope lui parla. Ce dernier se mit à gravir l'escalier monumental. Le petit garçon s'éloigna en direction de son lieu favori où pratiquement personne n'y allait. Il croisa des jeunes recrues totalement épuisées mais qui devaient continuer leur entraînement jusqu'à ce que leur maître décidât que c'était assez pour aujourd'hui et dans le meilleur des cas, ce ne serait que dans deux heures voire plus.

Camus les passa aussi rapidement que possible. Il se sentait mal à l'aise. Il venait de passer une bonne journée et il avait eu le droit de sortir du Sanctuaire, ce qui n'était pas le cas de tout le monde. Il se sentait mal à l'aise parce qu'il ne connaissait pas la même souffrance que les autres et il ressentit une sorte d'injustice au sein même du Sanctuaire. Il s'arrêta près des colonnes orgueilleuses et s'y adossa regardant le soleil disparaître lentement derrière les pitons rocheux. Il devait exécuter les mouvements quotidiens qu'il s'imposait depuis que Serge était parti, mais ce soir il n'en avait pas le courage. Cette gêne était plus présente qu'il ne le pensait. Pourquoi la ressentait-il aujourd'hui? Le contraste entre la joie du village et la souffrance ici parce qu'il savait maintenant qu'il était en quelque sorte privilégié? Etait-ce pour cela qu'il s'était décidé à commencer à s'entraîner ou parce qu'Aiolia s'entraînait avec son frère? Etait-ce pour d'autres raisons? Comme celle de faire plaisir à Serge, pour qu'il soit fier de lui? Pour le remercier de l'avoir amené ici? Il ne savait pas et il ne savait plus. Pourquoi les gens le faisaient douter de lui ainsi et brisaient toutes ses vérités? Il ne savait pas.

Camus leva les yeux au ciel et soupira quand il aperçut les premières étoiles apparaître. 'Pourquoi ai-je adressé la parole à Tsakalatos? Qu'est-ce qui m'a poussé à le faire? Je ne le reverrai sans doute jamais...' La silhouette de Tsakalatos lui disant au revoir lui revint en mémoire et le sourire de ce dernier lui mit du baume au coeur chassant ses pensées noires. "Etrange garçon" murmura-t-il alors qu'il prit la direction de la maison. "Vraiment étrange" confirma-t-il.

* * *

Camus s'entraînait comme tous les soirs. Il s'exerçait de plus en plus longtemps. Il ne faisait pas attention au fait que Saul pût s'inquiéter de son absence. Il était maître de sa vie et il n'avait aucun compte à rendre au soldat. Il leva d'un mouvement brusque sa jambe. Mais il la leva trop haut et il tomba lourdement sur le sol. Il se mordit la lèvre inférieure et la déception traversa l'espace d'un éclair ses yeux indigo.

"Tu mets trop de puissance quand tu lèves la jambe. Si tu y mettais moins de force, tu pourrais conserver ton équilibre, même lorsque tu sautes" constata quelqu'un adossé à une colonne, les bras croisés et qui regardait le garçon avec attention.

Camus tourna brusquement la tête au son de cette voix. Il la connaissait et à la seconde où il l'avait entendue son coeur s'était mis à battre plus fort et ses yeux pétillèrent. Mais il reprit son impassibilité lorsqu'il aperçut la personne adossée à la colonne. Il l'observa en silence n'en croyant pas ses yeux.

L'homme le regardait et ses yeux couleur ambre luisaient sous la faible lueur que diffusait les étoiles. Les cheveux gris acier flottait librement dans son dos. Serge. Il était de retour, il était là. Le coeur de Camus devint plus léger. Ils se regardèrent pendant quelques instants, aucun des deux ne voulant briser ce silence. Puis le Saint de la Grue s'avança près de Camus. "Alors comme ça tu t'entraînes?" dit-il en s'arrêtant à quelques pas du garçon. "Il est un peu tard pour cela. Saul est inquiet" continua-t-il en lui tendant la main.

Camus la regarda mais ne la prit pas. Il se leva tout seul et épousseta ses vêtements. "Tu étais là?"

Un sourire apparut sur les lèvres du Saint d'argent. "Depuis un bon moment. Tu ne m'as même pas remarqué. Si cela avait été un vrai combat, tu serais mort à l'heure qu'il est. Tu dois certes te concentrer sur ton ennemi mais tu dois toujours avoir un oeil sur ce qui se passe autour de toi. Un ennemi pourrait se trouver caché et t'attaquer lâchement."

"Je n'y avais pas songé" révéla Camus en fronçant les sourcils. Il étudia le visage du Saint et une soudaine envie de se jeter dans ses bras le prit. Mais il se retint et continua d'observer Serge qui s'était accroupi devant lui. Il n'avait jamais connu les retrouvailles après une longue séparation et il ne savait comment se comporter.

"Tu as l'air d'être en forme, mais tu as maigri..." lui reprocha gentiment Serge en lui posant sa main sur la tête. "Tu devrais faire plus attention à toi" murmura-t-il en l'attirant à lui et le pressant contre lui.

Camus lutta contre les larmes qui perlaient au coin de ses yeux. "Tu es resté longtemps" avoua Camus en posant sa joue contre la poitrine du Saint.

Serge sourit lorsqu'il entendit la confession indirecte de son 'protégé'. "Tu m'as manqué aussi" lui avoua le Saint en passant sa main dans ses cheveux. "Ils sont plus longs, Camus."

"Dis, Serge, tu m'apprendras?"

"Je ne suis pas ton maître, mais je t'apprendrai certaines choses qui feront de toi un Saint exceptionnel."

"Tu repars bientôt?" demanda Camus en se dégageant de l'étreinte du Saint et reprenant son attitude froide.

"Non. Je ne le pense pas. Je dois attendre les ordres du Grand Pope." Il se leva et regarda le ciel. "Rentrons, veux-tu?"

Camus hocha la tête et suivit le Saint. "Comment était ton voyage?"

"Comme d'habitude. Tu meurs d'envie de connaître certaines choses, non?"

Camus regarda droit devant lui avec un petit sourire. "Tu avais promis."

"Oui j'ai promis et je tiendrai parole. Tu es vraiment insatiable."

"Je veux tout connaître."

"Je te dirai tout ce que tu dois savoir. Demain nous irons à Rodario tous les deux. Je suis sûr que tu vas adorer ce village."

"J'y suis déjà allé plusieurs fois." Sentant Serge se raidir, Camus leva les yeux et vit la surprise dans les yeux du Saint. "Oui, une fois avec le Grand Pope, et une autre fois avec Ornytos."

"Je vois que tu ne t'es pas ennuyé."

"Pourquoi me serais-je ennuyé? Il y a tant de chose à apprendre et à connaître."

"Toujours aussi insatiable" sourit Serge en ébouriffant la chevelure de Camus. Ils restèrent silencieux et aperçurent la maison près des contreforts d'un piton rocheux. "Il est agréable de rentrer chez soi" murmura-t-il. "Surtout quand on est attendu..."

Camus leva la tête et vit que Serge avait fermé les yeux et semblait écouter les bruits de la nuit, sentir les odeurs comme si tous ses sens à part la vue voulaient confirmer qu'il se trouvait bien près de chez lui. Le garçon pencha la tête sur le côté, intrigué, ne comprenant pas ce que Serge voulait dire. Pour lui sa maison c'était la maison de Serge. Là où il avait habité avec sa mère n'était pas un endroit qu'on pouvait appeler son chez soi. N'ayant plus quitté la maison de Serge et ne regrettant pas celle de France, il ne pouvait comprendre ce que ressentait son mentor.

"Rentrons, maintenant" proposa Serge en se dirigeant vers la porte que Saul venait d'ouvrir. "Rentrons, chez nous."

Camus aurait bien aimé rester encore un peu dehors seul avec Serge, mais il comprit que le Saint n'aspirait qu'au repos lorsqu'il aperçut les cernes et les traits tirés de Serge grâce à la lumière qui s'échappait de la grande pièce par la porte ouverte. Il comprit que les instants de joies et de bonheur étaient d'autant plus précieux qu'ils étaient rares et donc intenses. Il laissa Serge entrer et il ferma lui-même la porte derrière eux, interdisant toute intrusion autre que les trois membres vivant dans la maison.

* * *

Rapidement et en silence, Camus descendait le chemin escarpé avec Serge. Il se sentait bien. Il était auprès de celui qu'il respectait le plus au monde et il était relativement libre. Il appréciait cette semi-liberté qu'il avait déjà connue par deux fois, mais celle-ci était plus douce à son coeur. Il leva les yeux sur Serge et fut heureux de constater que les cernes n'étaient plus que des souvenirs. Serge s'était pratiquement couché tout de suite après le dîner. Mais il avait tout d'abord raconter à Camus et à Saul quelques coutumes de certains pays qu'il avait traversés, puis il avait couvert Camus avant de s'enfermer dans sa chambre.

Serge lui rendit son regard mais il ne dit rien. Il lui ébouriffa juste les cheveux avant de reporter son attention sur le chemin caillouteux et tortueux menant à Rodario.

Camus ne s'offusquait pas lorsque Serge passait sa main dans ses cheveux. C'était le seul qu'il autorisait à le toucher. Il aimait ce geste d'affection mais également de reconnaissance entre eux. Un léger sourire apparut sur ses lèvres et lorsqu'il aperçut les toits des premières maisons de Rodario, il s'élargit encore plus. Peut-être allait-il revoir Tsakalatos.

Le petit Français ne comprenait pas pourquoi il était devenu si attaché à ce garçon turbulent à la fois si simple et si compliqué. Le petit Grec laissait transparaître ses émotions et ses pensées, mais parfois les paroles qu'il prononçait le faisaient paraître plus âgé. Camus préférait le garçon à la chevelure bleue lorsqu'il parlait sérieusement, mais avec Tsakalatos, cela ne durait pas très longtemps.

Les bruits du village parvinrent à leurs oreilles et Camus trouva que c'était un bruit agréable. Il leva la tête et vit Serge regardait le premier groupement de maisons et secoua la tête en proie à des pensées étranges. Il baissa les yeux et aperçut Camus qui le regardait avec intérêt. "Allez, il faut y aller avant qu'il n'ait plus rien au marché." En disant cela, il accéléra le pas.

Les conversations, les rires les pleurs, les jurons les accueillirent lorsqu'ils atteignirent la place où se tenait le marché. C'était à croire que tout le village et les alentours s'étaient donné rendez-vous ici et en même temps. Camus, tout en suivant Serge, observa à la dérobée les gens vêtus d'habits multicolores qui se pressaient ou parlaient.

"Ils représentent la Vie, l'Humanité, Camus" dit Serge qui s'était arrêté à un étal et regardait les poissons. "Les Saints doivent préserver ce monde..." Camus regarda plus attentivement la foule bigarrée essayant de comprendre ce que le Saint de la Grue venait de lui révéler. Il soupira et suivit son mentor vers un autre étal. 'Les humains. Je suis humain mais je suis différent d'eux. Ils peuvent rire, crier et pleurer, parler sans complexe. Ils ressentent des émotions. Je ne crois pas que je sois humain. Le suis-je? Maman était-elle humaine quand elle m'a abandonnée? Qu'est-ce que l'hu...'

"Serge?!" appela quelqu'un interrompant Camus dans ses réflexions. Il se tourna et vit un homme qu'il n'avait jamais vu s'approcher tout sourire de l'interpellé. Un homme aux cheveux bruns et courts ayant à peu près la stature de Serge s'arrêta près d'eux.

"Josué!"

"Il y a longtemps que tu es revenu?"

"Hier. Où étais tu passé?"

"Par-ci par-là. J'attends que le Grand Pope me donne une mission à accomplir. Je commençais à me demander si..."

Camus respectueux et comprenant que cette conversation ne lui était pas destinée, s'éloigna un peu et resta dans les environs à attendre que Serge ait fini de discuter. Ne sachant que faire, le petit garçon regarda autour de lui, son regard se posant sur les différents étals du marché. Les légumes, les fruits, les ustensiles de cuisine ou autres objets, les vêtements se côtoyaient et attiraient le regard des badauds ou des ménagères. Mais le regard de Camus était plus attiré par les gens eux-mêmes que par les objets de consommation.

Soudain il sentit une main agripper son poignet puis le tirer brusquement. Camus perdit son équilibre mais il le retrouva très vite et fut entraîné derrière quelqu'un qui zigzaguait parmi les gens. Camus remit de sa surprise regarda devant lui et aperçut des mèches bleues. Il sut qui était l'inconnu. Tsakalatos. Mais pourquoi le tirait-il? Camus se rendit compte qu'ils sortaient du marché et qu'ils se dirigeaient vers l'endroit où ils aimaient se rendre. Les ruines du temple. "Tsakalatos!" appela Camus étonné par l'attitude du garçon et complètement perdu.

"Plus tard!" lui répondit le garçon qui courait toujours sans jeter un regard derrière lui.

Camus se tut et suivit le garçon. Il n'avait pas le choix. La main qui enserrait son poignet était puissante. Se rendant compte de la poigne, il sentit une chaleur envahir son poignet puis son bras tout entier. La même chaleur que celle de Serge. Camus fut estomaqué par la soudaine découverte. Il regarda la main qui tenait son poignet puis il porta son attention sur Tsakalatos. Il cligna des yeux et voulut dire quelque chose mais sa gorge devint tout à coup sèche. 'La même chaleur que celle de Serge. La même...' Camus eut soudain peur et voulut se libérer de cette douce et chaude sensation qui envahissait maintenant son corps, mais il le ne put. Il réalisa qu'ils avaient cessé de courir et que Tsakalatos avait lâché son poignet.

"Là personne ne nous dérangera" dit-il essoufflé et en souriant de toutes ses dents. Il s'assit sur un morceau de marbre et invita Camus à faire de même.

Camus ne vit pas le geste de Tsakalatos. Il fixait son poignet.

"Camus? Quelque chose ne va pas?" demanda Tsakalatos qui s'inquiétait du silence de Camus. Il était habitué à ces silences, mais il avait le sentiment que celui-ci n'était pas naturel. Quelque chose l'avait ennuyé et il ne savait pas quoi. "Camus" appela-t-il encore une fois.

Camus s'arracha de la contemplation qu'il avait de son poignet et il regarda Tsakalatos.

"Tu vas bien?"

"Pourquoi? Pourquoi m'as-tu emmené ici?"

"Je voulais te parler. Cela fait plus de deux semaines que tu n'es pas venu. Quand je t'ai vu au marché j'étais content, et je suis content que tu sois là!"

"Nous aurions pu parler là-bas."

"Je préfère ici. Tu ne veux pas t'asseoir? Manger?" demanda-t-il en sortant deux pommes de sa tunique.

Camus déclina l'offre en secouant la tête et distraitement il frotta son poignet ressentant toujours cette chaleur. "Tu voulais me demander quelque chose la dernière fois, n'est-ce pas?"

Tsakalatos sourit et mordit dans la pomme. "Elles sont bonnes" lui dit-il. Camus refusa encore une fois mais lorsqu'il aperçut la tristesse étinceler dans les yeux du garçon, il prit l'autre fruit et mordit dedans. Tsakalatos lui sourit. Il savait que Camus avait bonne mémoire et il était facile de lui parler. Il se sentait attiré par ce garçon et il avait envie de le protéger d'une chose dont il ne connaissait pas la nature. Camus était très mystérieux mais il appréciait énormément sa présence. Ces deux dernières semaines avaient été longues et pesantes, et il avait passé une bonne partie de son temps libre à surveiller le chemin qui menait au Sanctuaire pour voir si Camus se montrerait ou pas. Chaque fois il était retourné chez lui, ses espoirs déçus. Il ne savait pas pourquoi il était attiré par l'étranger mais il croyait en son instinct et le suivait.

"Alors?" demanda Camus.

"Camus, depuis quand es-tu au Sanctuaire."

"Un an."

"Depuis si longtemps? Mais tu es jeune!" Camus haussa les épaules signifiant que l'âge n'était pas important. "Et comment es-tu arrivé ici?" Camus ne répondit pas et continua à manger sa pomme. Tsakalatos attendit. "Ce n'est pas une histoire passionnante" répondit-il enfin.

"Allez Camus, sois sympa! Comment es-tu entré?"

"On m'a emmené" répondit laconiquement Camus.

"Qui? Et pourquoi toi?"

"Le Saint de la Grue. Et je ne sais pas." Camus se tut et vit Tsakalatos plisser les yeux.

"Dans ce cas j'irai moi aussi au Sanctuaire."

"Tu es fou. Tu ne sais pas ce que tu dis et tu ne sais pas ce qui t'attend."

"Camus, je veux être un Saint et il y a de nombreux candidats."

"Idiot" marmonna Camus. "Tu ne pourras pas entrer au Sanctuaire. Il y a des gardes partout pour empêcher les gens d'y entrer et pour empêcher toute tentative d'évasion."

"Le Sanctuaire est grand, non?" Une lueur de malice brilla dans les yeux bleu turquoise de Tsakalatos. "Ils ne peuvent pas être partout à la fois."

"Même s'il n'y a pas de gardes, seuls ceux qui peuvent y entrer peuvent franchir la frontière invisible. C'est ce que Serge m'a dit une fois. Alors tu ne seras pas capable d'entrer dans le Sanctuaire."

"Je suis sûr que je peux et ce n'est pas une barrière magique qui m'en empêchera. Et puis, je suis sûr que ce n'est qu'une légende. C'est pour faire peur aux candidats qui veulent s'enfuir. S'il y avait une telle barrière, il n'y aurait pas de soldats ni de gardes."

Camus soupira. Tsakalatos était têtu et ne semblait pas avoir écouté un traître mot de ce qu'il venait de lui dire. S'il y avait des soldats c'était pour empêcher les candidats de s'enfuir. Ils pouvaient traverser cette frontière invisible. "C'est inutile Tsakalatos. Arrête de courir après un rêve qui ne t'apportera que souffrances."

"Je veux devenir un Saint et j'en serai un, Camus."

"Si tu entres au Sanctuaire, tu ne pourras plus jamais en ressortir. Tu as une famille. Pourquoi désires-tu quitter ta famille pour vivre une existence faite uniquement de douleurs, de souffrances et de peines?" demanda Camus sérieusement, ses sourcils froncés.

"Je veux devenir fort, très fort et prouver ainsi à ma famille que je ne suis pas celui qu'ils pensent que je suis."

"Une raison personnelle?"

"Je veux devenir un Saint, Camus. Aide-moi s'il te plaît!"

"Tsakalatos, tu ne seras peut-être jamais un Saint. Et si tu n'y parviens pas, tu seras condamner à rester au Sanctuaire jusqu'à ta mort."

"Je suis sûr de devenir un Saint, Camus. Je t'en prie..."

"Ce n'est pas moi qui choisis les candidats, Tsakalatos."

"Mais tu pourrais en parler au Grand Pope! Tu le connais et tu dois connaître des Saints, non. Je t'en prie!"

"Je ne comprends pas et je ne te comprends pas. Tu devrais y réfléchir..."

"Camus?" l'interrompit une voix où transparaissait de l'étonnement.

"Oui?" répondit Camus en se tournant vers la voix. Il vit Serge les observer mi-amusé mi-étonné.

"Mais c'est Tsakalatos!" s'écria Serge en réduisant la distance entre les enfants et lui. "Comment vas-tu? Toujours en train de faire des bêtises?"

"Je ne fais pas de bêtises" répliqua Tsakalatos piqué au vif et foudroyant Serge du regard. Il croisa les bras sur son torse et le bomba, défiant le Saint avant de donner un coup de pied dans un caillou.

"Qu'es-tu encore en train de mijoter, petit garnement?"

"Mais rien du tout! Pourquoi est-ce que vous pensez tous que je vais faire une bêtise?!"

"Parce que tu en fais toujours" répondit Serge en riant et en donnant une légère tape dans le dos du petit Grec. "Tout le monde ici sait cela!"

"Ce n'est pas vrai" clama-t-il mais un sourire démentit ses propos.

"Alors comme ça, tu essaies de pervertir Camus? Je ne savais pas que tu le connaissais. Et ça me surprend beaucoup de le voir avec toi." Intrigué, Tsakalatos haussa ses sourcils et il était complètement perdu alors qu'aucune expression n'altéra la froide beauté du visage de Camus qui se tenait près du Saint. "Il est trop rigide et il a encore beaucoup à apprendre. Après tout, votre rencontre était peut-être prédestinée." Cette fois une expression fugitive apparut sur le visage de Camus avant de disparaître. "Oui, je pense que tu es le seul qui est capable de lui apprendre ce qu'est la vie..."

"C'est vrai?! Vous pensez vraiment ce que vous dites?" s'écria le garçon à la chevelure bleue et ondulée. Serge acquiesça de la tête et son sourire devint plus large. "Il est vrai que Camus est grognon, trop sérieux et réservé, mais je l'aime beaucoup..."

"Camus grognon?" Serge sourit. "C'est une façon de décrire le caractère de Camus. Les opposés s'attirent. Bon, il faut qu'on y aille. Et tâche de ne pas faire de bêtises et surtout, ne te mets pas dans une situation dangereuse, Tsakalatos." Il se tourna vers Camus qui n'avait pas fait un mouvement. "Nous devons retourner au Sanctuaire." Le garçon opina de la tête et sans jeter un regard au Grec, il suivit le Saint.

"Camus! J'y arriverai! Je serai un Saint moi aussi! Je n'ai pas besoin d'y réfléchir. Je veux aller au Sanctuaire moi aussi, et j'irai!"

Camus, découragé, baissa la tête mais ne se retourna pas. Tsakalatos continuait à crier derrière lui et il accéléra le pas.

Serge se porta à la hauteur du Français. "Tsakalatos est ton ami?"

Camus haussa les épaules faisant ainsi savoir à Serge qu'il n'avait toujours pas décidé si le Grec était son ami ou juste une connaissance.

"Mais il semble que Tsakalatos te considère comme un ami. Il avoue rarement qu'il aime quelqu'un. Je me demande réellement ce que tu as fait ou dit pour qu'il t'apprécie. Tsakalatos est amical avec tout le monde mais il donne rarement son affection à quelqu'un."

"Dois-je en être fier?" demanda Camus en fronçant les sourcils.

"Bien sûr."

"Alors une amitié c'est quelque chose de forcée?"

"Non. Mais tu es plus humain que tu ne veux le croire." Camus leva les yeux vers le Saint, surpris que le Saint semblât savoir à quoi il pensait lorsque Josué avait interrompu ses pensées. Serge baissa son regard sur Camus mais ne répondit pas à la question muette. "Tu apprécies le petit chenapan de Rodario, non?"

Camus ne répondit pas mais Serge s'aperçut que le garçon se mordait la lèvre inférieure pour ne pas avoir à répondre. Il ne voulait pas d'ami. D'instinct il savait que s'il en avait un, il souffrirait un jour et il ne voulait pas souffrir encore une fois. Non, il ne voulait pas être trahi une fois de plus. Moins il connaîtrait de gens mieux cela serait.

"Il veut devenir un Saint?"

"C'est stupide" annonça Camus comme s'il s'agissait d'une évidence.

"Qu'est-ce qui est stupide? Le fait qu'il veuille devenir un Saint ou le fait d'être un Saint."

Camus comprit l'allusion, mais il avait toujours été franc. "Il veut devenir un Saint."

"Pourquoi?"

"Il a une famille. Alors pourquoi la quitter? Il est trop jeune pour faire un tel choix."

Serge émit un gloussement en se rendant compte de la situation. "Trop jeune? Il a le même âge que toi Camus!"

"Il est trop jeune. Il ne comprend rien. Il ne veut rien comprendre."

Serge sourit. Malgré son air froid et indifférent, Camus s'inquiétait pour les autres et le plus fascinant était que le Français ne s'en rendait pas compte. Il avait beaucoup changé et surtout depuis qu'il était parti. 'Il y a un espoir. Tsakalatos a déjà sapé les murs du coeur de Camus.' Serge sourit. Tsakalatos voulait devenir un Saint, et le Saint de la Grue savait déjà qu'il était destiné au Sanctuaire. Il avait ressenti, un an plus tôt, un très léger cosmos, beaucoup plus léger que celui de Camus, mais il était trop jeune et il avait décidé de ne pas le ramener au Sanctuaire avant deux ans. 'Intéressant, très intéressant...'

"Il ne sait pas ce qu'est la souffrance..." déclara Camus sérieusement.

Serge baissa les yeux sur le garçon. "Selon toi, pour devenir un Saint quelqu'un doit connaître la souffrance, c'est bien ça?"

Camus opina du chef. "La souffrance, la douleur et les peines conduisent au pouvoir. Être seul et avoir eu une ou plusieurs expériences difficiles nous forge une âme et nous pousse à nous surpasser."

"C'est pourquoi tu le traites de stupide." Camus ne répondit pas. Le Saint soupira. L'enfant était jeune mais il comprenait beaucoup de choses et il savait avec quelles facilités Camus apprenait et comprenait. "Et tu as raison. Il est stupide de vouloir quitter sa famille."

Camus hocha la tête et regarda le Saint. "Toi aussi tu as dû souffrir pour être ce que tu es aujourd'hui..."

"Nous souffrons tous, Camus, tous sans exception. Ceux qui n'y parviennent pas et ceux qui y réussissent. Tous. Mais après autant de souffrance, parce que tu as réussi à atteindre ton but, la renaissance est d'autant plus magnifique. Devenir un Saint est un chemin parsemé de souffrances comme tu l'as si bien remarqué."

Camus ne dit rien. Serge n'avait fait que confirmer ce qu'il savait déjà. Il avait accepté de vivre dans cet univers et avait eu une idée de ce qui l'attendait. Mais Tsakalatos, même s'il vivait près du Sanctuaire, ne savait pas ce qui se passait réellement dans l'enceinte sacrée. Il avait une vision plus que faussée de la vie des apprentis et des Saints en général. Il ne pouvait pas l'en blâmer. Ce n'était pas de sa faute. C'était pourquoi il fallait qu'il l'empêchât d'entrer dans cette prison de souffrances. Il avait droit au bonheur et le plus important était qu'il avait une famille qui semblait l'aimer. Alors pourquoi un tel acharnement à vouloir entrer ici? Camus ne savait pas et il se sentait impuissant face à cette obstination. 'Pas Tsakalatos, je vous en prie Athéna, pas lui.'

Les deux Français passèrent près des gardes qui surveillaient les limites du Sanctuaire et un des soldats arrêta le Saint. Camus comprenant que cela ne le concernait pas, continua et s'éloigna pour réfléchir.

Cela faisait un peu plus d'un an qu'il était arrivé au Sanctuaire et le souvenir qu'il avait de la France s'estompait rapidement. C'était vrai qu'il ne connaissait pas bien son pays. Il n'était pratiquement jamais sorti de l'appartement qu'il partageait avec sa mère. Mais même le souvenir de cet appartement se noyait dans les brumes de ses souvenirs. Seuls les pigeons qui volaient vers le ciel, libres et sans attache, restaient un souvenir vivace mais provenant d'un autre temps qui s'était achevé le jour où sa mère l'avait abandonné.

Camus avait l'impression qu'il avait toujours vécu ici. Tout le monde était gentil enfin, les hommes, car il était un des plus jeunes vivant à l'intérieur de l'enceinte sacrée. Tour le monde répondait volontiers à ses questions, à condition qu'elles ne touchent pas au domaine privé et à l'enseignement poussé d'un maître à son élève. Sa soif de savoir le poussait à se mêler aux adultes plus qu'aux personnes à peine plus âgées que lui. C'était sa maison, son pays, mais dans son coeur quelque chose lui manquait et il ne savait pas quoi. 'Qu'est-ce qui ne va pas chez moi? Qu'est-ce qui m'arrive?'

Il marcha pendant un moment et lorsqu'il trouva un endroit tranquille il s'assit sur un rocher, un de ses genoux touchant son torse, son menton posé dessus. Il regarda le paysage rocailleux et sauvage où quelques oliviers poussaient. Il soupira. Ses pensées retournèrent à Tsakalatos. 'Il est si innocent et si joyeux. Pourquoi est-il attiré par les souffrances, les peines et les futures guerres? Pourquoi? Il pourrait vivre une vie paisible. Pourquoi suis-je incapable de comprendre les gens comme Serge le fait? Pourquoi suis-je incapable d'avoir des sentiments comme les autres, de puissantes émotions? Je devrais...' Un léger mouvement près de lui l'arracha à ses pensées.

"Alors, à quoi penses-tu?" demanda un jeune adolescent aux longs cheveux bleus qui le regardait sérieusement.

" À rien" répondit Camus qui reconnut la personne qui venait de lui parler. Quand il put mettre un nom sur le visage du jeune adolescent, il reporta son attention au paysage. "À rien en particulier" révéla-t-il sentant que le garçon continuait à le fixer.

"En es-tu sûr, Camus?" demanda l'adolescent en s'asseyant près du garçon et regardant dans la même direction que le petit Français.

"As-tu toujours de la famille, Saga?" interrogea brusquement le garçon en se tournant vers lui.

Saga ne répondit rien et il resta silencieux en se demandant pourquoi l'enfant lui posait cette question. Il avait toujours de la famille à l'intérieur du Sanctuaire, mais personne, à part le Grand Pope, son maître et le frère de ce dernier, ne le savait. Personne ne devait le savoir. "Non, je n'ai plus de famille, Camus. Pourquoi cette question?"

"Tu es Grec, non?" Saga acquiesça. "Comprends-tu que quelqu'un qui a toujours de la famille désire venir au Sanctuaire?"

"S'il désire devenir un Saint, pourquoi pas?"

"Il est stupide. Il y a des gens qui l'aime, alors pourquoi veut-il s'en aller?"

"C'est peut-être son destin..."

"Il veut devenir un Saint pour des raisons personnelles."

"Et toi, pourquoi est-ce que tu t'entraînes?"

"Je ne m'entraîne pas pour devenir un Saint. Je suis trop jeune. Et le jour où je m'entraînerai, ce sera parce que je le dois."

"Comment ça?"

"J'ai été amené ici. J'avais conscience de ce qui m'attendait, mais...."

"Mais quoi, Camus?"

"Rien..."

"Tu as peur de t'être trompé?"

Camus fit non de la tête. "Non. C'est que je n'ai pas de futur. Je n'existe pas et je n'ai jamais existé, alors que je réussis ou pas, ce n'est pas important. Tout comme ma vie n'est pas importante" dit simplement l'enfant.

Saga fixa le garçon qui jusqu'à présent n'avait ouvert son coeur à personne d'autre qu'à Serge. Camus n'avait réellement confiance qu'en Serge mais jamais ce petit garçon mystérieux n'avait fait allusion à son passé. Cela piqua la curiosité de l'adolescent qui s'installa plus confortablement. "Comment ça jamais existé?" Camus ne répondit pas. "Tu es là, tu es vivant, donc tu existes" développa Saga qui prit la position de Camus.

"Je n'ai jamais existé" répondit le garçon au bout d'un moment. "Je n'ai pas de nom. Or un nom fait que l'être humain est, ce que moi je ne suis pas."

"Ton nom est Camus, n'est-ce pas?"

"Ce n'est pas mon véritable nom. C'est Serge qui me l'a donné."

"Camus" soupira Saga en se penchant vers l'enfant. "Tu possèdes désormais un nom et tu existes." Le garçon fut sur le point de répondre mais Saga secoua la tête. "Tu sais, de très nombreuses personnes, lorsqu'ils deviennent des Saints, changent de nom." Camus ouvrit de grands yeux. Il ne savait pas cela. "Ils le font car les souffrances qu'ils ont endurées font que lorsqu'ils reçoivent leur armure, ils renaissent. Changer de nom est une renaissance. Serge en te donnant ton nom t'a fait exister."

"Je ne voyais pas cela sous cet angle."

"Tu es encore trop jeune, Camus. Tu es très jeune mais très mature." Saga lui sourit. "Puis-je te poser une question, petit homme?" Ce dernier acquiesça. "Pourquoi t'entraînes-tu secrètement si tu ne penses pas devenir un Saint?"

Camus haussa les épaules ne sachant comment expliquer ses motivations. "Je ne sais pas. Un devoir que je dois accomplir, je crois."

Saga hocha la tête. "Tu sais Camus, il y a beaucoup de gens, et en particulier les Grecs, qui désirent devenir des Saints. Certains parents vont même jusqu'à envoyer un de leurs enfants au Sanctuaire lorsqu'il a l'âge requis. C'est un honneur et un devoir. Comme tu es Français, cette notion d'honneur et de devoir est difficile à saisir, et donc tu ne peux comprendre le véritable sens du Saint."

"Alors explique-moi, Saga!" supplia Camus, ses yeux indigo brillant de curiosité.

"Demande au Grand Pope. Il t'expliquera mieux que quiconque. Et après tout, je ne suis toujours pas un Saint."

"Peut-être mais tu sais beaucoup de choses."

"Et le Saint de la Grue? Il ne t'a pas expliqué?"

"Si, mais il est Français. Tu m'as dit que seul les Grecs pouvaient comprendre."

"Tu veux que je te dise un petit secret Camus?" souffla Saga en se penchant vers l'oreille du garçon.

"Si c'est un secret, alors tu ne dois pas le dire." Saga se mit à rire. Camus fronça les sourcils. "Qu'est-ce qui est marrant?"

"C'est un secret que tout le monde connaît! En fait pour être un bon Saint, il faut être en accord avec toi-même et écouter ton coeur. Les réponses à toutes tes questions se trouvent dans ton coeur. Crois en toi et suis ton coeur. Fais en sorte qu'il soit pur et ton cosmos deviendra puissant et brillera comme une étoile."

Camus fronça les sourcils et baissa la tête. "Je crois que je comprends ce que tu es en train de me dire, mais ce n'était pas ce à quoi je pensais..."

"Tu pensais à celui qui désire venir au Sanctuaire, n'est-ce pas?" Camus acquiesça de la tête. "Pourquoi es-tu si inquiet?"

"Il est trop jeune pour prendre une telle décision."

"Trop jeune? Quel âge a-t-il?"

"A À peu près mon âge."

"Ecoute Camus. Si je comprends bien ce que tu m'as dit, un garçon de ton âge et vivant à Rodario veut venir au Sanctuaire pour devenir un Saint." Camus confirma d'un hochement de la tête. "Et tu ne veux pas qu'il le fasse car il pourrait se tromper." Camus acquiesça de nouveau. "T'écoute-t-il?"

"Non, je ne pense pas."

"Donc, tu veux que quelqu'un lui dise ce qui se passe à l'intérieur du Sanctuaire."

"Dans un sens oui."

"C'est ce que je pensais. Ecoute, dans trois jours mon maître veut qu'un soldat et moi-même allions à Rodario pour prendre quelque chose. Si tu veux, je demanderai à Serge si tu peux venir avec nous. Je lui parlerai. Mais je ne te promets rien. Peut-être que son désir est sincère. Après, je te dirai ce que je pense de ce garçon. Es-tu d'accord?"

"Oui je suis d'accord. Merci, Saga."

"Je le fais avec plaisir, petit homme." Saga se leva et épousseta ses vêtements. "Je ferai mieux de partir avant que la nuit ne tombe. À bientôt Camus."

Camus hocha la tête et vit l'adolescent aux cheveux bleus s'éloigner en courant, le laissant seul. Il aperçut la tête d'une des statues d'Athéna. 'Je vous en prie. Athéna faites qu'il ait une vie heureuse.' Il se demanda pourquoi Saga lui avait parlé, mais il haussa les épaules. Il était content qu'il l'eut fait. 'Connaître qu'une seule personne n'est pas suffisant quand on a besoin de conseils.' Il se mit debout et rentra à la maison. Son coeur devint plus léger quand il sentit l'odeur du poisson. Il aimait la façon dont Serge le cuisinait. Il poussa la porte et entra.

"Tu es déjà là?" constata Serge sans se tourner vers lui. "Le dîner sera bientôt prêt. Assis-toi."

Camus obéit et fixa le dos de Serge. Il était maintenant conscient du fait que même s'il connaissait le Saint depuis plus d'un an, il ne savait rien de celui qui lui donnait tant d'affection. Le Saint était un véritable mystère. L'enfant n'avait jamais demandé et maintenant il était curieux. Jusqu'à ce jour, il pensait connaître le Saint, en réalité, il avait découvert qu'il lui faisait purement et simplement confiance.

"Que désires-tu Camus?" demanda Serge en sentant que le garçon avait changé d'attitude.

"Serge est ton vrai nom?"

"Oui, c'est mon vrai nom, Camus."

"Tu n'as pas changé de nom quand tu es devenu un Saint?"

Serge se tourna vers lui en apportant le plat de poisson. "Non, je ne voulais pas. Je n'ai pas senti la nécessité de le faire. J'aime mon nom et il me rappelle mes origines et mes racines."

"Ho... Alors tu ne l'as pas fait."

Serge haussa son sourcil gauche. "Pourquoi me demandes-tu ça?"

"Saga m'a dit que la plupart des Saints changeaient de nom quand ils devenaient un Saint."

"Et il a raison. C'est comme si c'était une renaissance, comme je te l'ai dit tout à l'heure. Et qu'a dit d'autre Saga?"

"Rien en particulier." Camus prit sa fourchette et la planta dans son poisson. "Dans quelques jours, il ira à Rodario. Puis-je aller avec lui?"

Serge était plus que surpris de la demande de Camus. Il fixa l'enfant d'un oeil interrogateur pendant un moment. Camus lui renvoya son regard. Serge s'assit plus confortablement sur la chaise et ses yeux se mirent à sourire. "Tsakalatos, n'est-ce pas?" D'un mouvement imperceptible de la tête Camus acquiesça. "Tu aimes le fameux chenapan de Rodario, n'est-ce pas?"

"Ce n'est pas ça. Je dois l'empêcher de faire une bêtise..."

"Et Saga va t'aider?" remarqua Serge très surpris que Camus soit moins timide avec les autres. Il avait vraiment changé et cela le comblait.

Camus acquiesça encore une fois. "Tsakalatos ne doit pas venir au Sanctuaire. Il est trop jeune et trop fou pour cela."

"Camus, nous ne pouvons changer le destin de quelqu'un."

"Que veux-tu dire par là, Serge?"

Serge haussa les épaules. 'Si je lui dis que Tsakalatos possède un très faible cosmos et que le Grand Pope le sait déjà, Camus se repliera de nouveau dans sa coquille et tous les efforts que tout le monde a fait pour l'en faire sortir seront réduits à néant. Il découvrira la vérité un jour, mais le plus tard sera le mieux.' Serge ne répondit pas et soutint le regard interrogateur de Camus. Un long moment après, Camus se remit à manger et ne dit rien d'autre.

* * *

Camus arpentait les rues aux côtés de Saga. Le garçon jetait des coups d'oeil rapides autour de lui, cherchant l'enfant Grec. Le village n'était pas grand et ils en avaient déjà fait plusieurs fois le tour, mais il semblait qu'il soit impossible de trouver Tsakalatos aujourd'hui. Camus soupira et secoua la tête négativement. Ils marchaient depuis plus une heure dans le village et il ne l'avait toujours pas trouvé. Camus s'arrêta. "C'est inutile Saga. Nous ferions mieux de rentrer. Je suis désolé."

"Tu ne devrais pas être désolé. Nous allons nous arrêter quelques minutes et nous retournerons sur la place du marché. S'il ne se montre pas, alors nous retournerons au Sanctuaire."

Camus accepta et ils s'assirent sur un muret sans prononcer une autre parole. Camus continuait à regarder autour de lui et à observer les personnes qui passaient près d'eux. Si seulement il pouvait empêcher Tsakalatos de venir au Sanctuaire, il en serait heureux. Il ne voulait pas que l'existence du petit Grec soit gâchée. Tout mais pas cela. Il frotta distraitement son poignet.

"Salut Camus!" dit quelqu'un derrière lui.

Camus entendant la voix se retourna brusquement et il serait tombé si Saga qui avait un léger sourire sur ses lèvres ne l'avait pas retenu par le bras. Tous les deux se mirent debout et Camus vit Tsakalatos sourire de toutes ses dents, heureux d'avoir surpris Camus. "Tsakalatos. J'étais en train de te chercher!"

"Vraiment?! J'en suis honoré." Tsakalatos se courba devant Camus et l'inconnu.

Le Français leva les yeux au ciel. "Sois sérieux un instant, Tsakalatos" dit Camus. "Voici Saga. C'est un apprenti mais il connaît beaucoup de choses. Je veux que tu parles avec lui. Alors peut-être comprendras-tu?"

"Camus. Tu n'as pas abandonné ton idée?"

"Et toi?"

Tsakalatos se tourna vers Saga qui l'observait. Il vit l'adolescent lui adresser un sourire chaleureux et le garçon lui sourit en retour. "Alors tu es celui dont Camus s'inquiète autant" dit le jeune adolescent aux cheveux bleus. "Tu es Tsakalatos, n'est-ce pas?"

"Oui. Et si tu te moques de mon nom, même si tu es un apprenti et plus grand que moi, je me battrai contre toi!"

"Tu es très susceptible. Tu es très connu au Sanctuaire, toi et tes bêtises. Il y a d'autres façons de se faire connaître que celle-ci. Alors dis-moi, tu veux devenir un Saint?"

"C'est mon rêve. Je le veux vraiment et depuis longtemps."

"Tu sais comment est la vie à l'intérieur du Sanctuaire?"

"Oui je sais. J'ai entendu des soldats parler d'entraînements entre eux."

"Les soldats sont ceux qui n'ont pas pu devenir un Saint. C'est ce qui t'attend si tu échoue. Sans compter que tu devras vivre toute ta vie au Sanctuaire. Les entraînements sont rudes. Ce n'est pas un jeu, Tsakalatos. Tu dois être conscient de cela. Certains meurent. Si tu viens, tu mourras peut-être. Es-tu prêt à mourir?"

"Mourir?" demanda Tsakalatos étonné. Il fronça les sourcils et plissa les yeux. "Je veux devenir un Saint même si je risque mourir" répondit-il fermement.

Saga regarda dans les prunelles bleu turquoise de l'enfant. Il y vit de la détermination. Il entendit Camus soupirer, mais il ne sut si c'était de désespoir ou de résignation. Mais il considéra que ce n'était pas important sur le moment. "Pourquoi?" demanda-t-il juste.

"Je veux être fort."

"Seulement pour cela?"

"Pour servir Athéna, nous devons être fort, alors où est le problème?" répliqua Tsakalatos qui mit ses mains sur ses hanches et défiait l'adolescent amusé. 'Il a déjà des réponses toutes faites. En tout cas il a un esprit très vif ' constata mentalement Saga. "Je veux devenir un Saint."

"Sais-tu que tu pourrais échouer?" dit-il amusé par l'arrogance et l'assurance du garçon. "Si tu échoues ou tu mourras ou tu devras vivre le restant de ta vie au Sanctuaire. Alors?"

"Si on n'essaie pas on ne saura jamais. Je suis sûr de devenir un Saint" répondit l'enfant avec un sourire en coin. "C'est mon choix. Vous, mes parents ou Camus ne peuvent décider pour moi. C'est ma vie!"

'Tu regretteras ta décision' voulut crier Camus mais il n'en fit rien. Il resta là à regarder le garçon qui défiait toujours Saga. 'Après tout, il a raison. Je ne suis pas lui. Pourquoi suis-je si inquiet pour lui?'

Saga ferma les yeux et un petit sourire apparut sur ses lèvres. Le garçon était têtu et très sûr de lui. "Ecoute Tsakalatos, tu es trop jeune, mais lorsque tu auras l'âge requis, quelqu'un du Sanctuaire demandera à tes parents."

"Mais je veux maintenant!" déclara le garçon en faisant la moue.

"Tu peux attendre un petit peu, non?"

"Mais Camus s'entraîne lui! Je suis assez âgé! On a le même âge!"

"Tu as tort." Il était sur le point de mentir à Tsakalatos mais dans un sens ce n'était pas totalement faux. Camus n'avait pas encore de maître officiel et donc il ne s'entraînait pas. "Camus ne s'entraîne pas. Il est lui aussi trop jeune."

Tsakalatos fit la moue et il lorgna du côté de Camus cherchant la confirmation des dires de Saga. Le Français hocha imperceptiblement la tête et le Grec se tourna vers Saga. "Vous promettez?"

"Je promets de demander à tes parents. Et si ce n'est pas moi, quelqu'un d'autre le fera."

"C'est vrai? Vous le promettez?"

"Je n'ai qu'une parole."

"Je veux aller maintenant" dit Tsakalatos en regardant le sol et en donnant un coup dans une pierre.

"Allons. Tu peux être un peu patient non?"

"Mais" articula Tsakalatos en levant la tête et regardant Saga, "Je veux être avec Camus!" En disant ces mots il se précipita vers le Français et entoura son cou de ses bras. "C'est mon ami. Je veux être avec lui."

"Malheureusement Tsakalatos, Camus appartient au Sanctuaire." Il sourit en voyant Camus mal à l'aise et gêné rougir et essayer de se dégager de l'étreinte du garçon.

"Alors je veux y aller maintenant" supplia Tsakalatos qui resserra son étreinte autour du cou de Camus qui rougissait de plus belle. "Je vous en prie."

"Je ne suis pas un Saint, Tsakalatos, seulement un disciple."

"C'est pas juste" déclara le Grec qui libéra un Camus plus rouge que la tunique portée par Tsakalatos. Camus essaya de retrouver une attitude indifférente et froide mais c'était difficile.

"La vie est ainsi faite. Il faut patienter. De plus tu reverras Camus. Il descendra de temps en temps au village.

"Il vient rarement et il me manque" avoua le garçon aux cheveux bleus.

"Tsakalatos. Tu auras bientôt l'âge requis, alors sois patient. Profite de ce que tu as maintenant avant de venir au Sanctuaire."

"Mais..."

"Nous devons rentrer Camus. Mon maître m'attend et nous sommes déjà en retard. Sois patient Tsakalatos." En disant ces mots, Saga tourna le dos à Tsakalatos qui prit le poignet de Camus.

"Quand reviendras-tu au village?"

"Je ne sais pas. Normalement je ne devrais jamais sortir du Sanctuaire et nous n'aurions jamais dû nous rencontrer. Mais je ne sais pas pourquoi je suis privilégié."

"Camus..."

"Je dois y aller maintenant. Lâche mon poignet, Tsakalatos."

"Promets-moi qu'on se reverra, Camus. Je t'en prie."

"Je ne peux pas te promettre une chose que je ne pourrais peut-être pas faire."

"Camus..."

"Je vais essayer, Tsakalatos . Lâche-moi ou je serai vraiment en retard et ils ne me laisseront plus retourner au village."

Tsakalatos soupira et fit ce que Camus lui avait demandé. "Prends soin de toi Camus" murmura-t-il en regardant l'enfant dans ses yeux indigo.

Camus hocha simplement la tête et lui tourna le dos avant de s'éloigner rapidement vers Saga qui se dirigeait vers le Sanctuaire sans l'attendre. Il soupira et jeta un regard rapide à Tsakalatos qui le suivait d'un regard inquiet. Camus courut derrière Saga sans se retourner en arrière.

"Je comprends maintenant ce que tu ressens, Camus. Mais je ne peux m'empêcher d'admirer cet enfant complètement fou."

"Pourquoi est-il si obstiné? Il sait ce qui l'attend au Sanctuaire s'il y pénètre."

"Camus. Tsakalatos n'est pas prêt. Il y a encore un an avant qu'il ait l'âge requis. Il changera peut-être d'avis."

"J'en doute vraiment, Saga. Tsakalatos changer d'avis? Jamais."

"Alors c'est peut-être le destin de Tsakalatos."

"Comment ça?" demanda Camus perplexe.

"On rencontre souvent notre destinée par les chemins qu'on prend pour l'éviter. C'est peut-être la volonté d'Athéna, et nous ne pouvons aller à l'encontre de sa volonté."

"Tu crois en elle?"

"Bien sûr. Tu ne crois pas en elle?"

"Eh bien, je ne sais pas" avoua le petit Français. "Merci d'avoir essayé Saga."

"Ce n'était rien. Si tu veux parler avec moi lorsque le Saint de la Grue n'est pas là, tu le peux."

Camus hocha la tête et continua à marcher en silence. De temps en temps, il jetait un coup d'oeil sur le jeune adolescent et il était certain qu'il deviendrait un Saint. Saga ressemblait en un sens à Serge. Il aimait les gens. Il l'avait vu sourire parler à tout le monde demander des nouvelles de ceux qui étaient absents. Il agissait comme le Grand Pope. Camus se demanda si le Grand Pope avait emmené Saga avec lui, ne serait-ce qu'une fois, et si le jeune adolescent n'admirait pas en fait le représentant d'Athéna sur Terre. Il n'osa pas lui poser la question.

* * *

Camus soupira et ouvrit son livre. Serge était en train de méditer et il était libre de faire ce qu'il voulait. L'enfant avait préféré se réfugier dans un endroit où il pourrait lire tranquillement. Il aimait lire. Il apprenait beaucoup de ses lectures. Il leva les yeux au ciel et remarqua qu'il était de la même couleur que les yeux de Tsakalatos. Il soupira et baissa les yeux. 'Tsakalatos...' Cela faisait maintenant près d'un mois qu'il n'avait pas revu l'enfant Grec et cela lui manquait. Il espérait que l'enfant allait bien. Il pensa que c'était mieux ainsi. Tsakalatos ne serait pas tenté de venir au Sanctuaire. Moins il irait au village, mieux ce serait pour Tsakalatos. Il voulait protéger cet enfant Grec même si ce dernier n'était pas d'accord. Camus cessa de penser à lui et se plongea dans la lecture de son livre.

Tsakalatos vit son ami assis sur une pierre sous un olivier. Il était en train de lire. Son sourire se fit plus large et il s'approcha précautionneusement du Français. Il le contourna et reprit sa lente et silencieuse progression. Il voulait assister à la surprise du garçon, il désirait voir la stupéfaction qui s'inscrire sur son visage lorsqu'il le verrait. Il s'arrêta et se colla au tronc avant de jeter un coup d'oeil par-dessus son épaule. Il vérifia que Camus était toujours plongé dans son livre. Lentement et faisant attention aux racines et aux cailloux qui pourraient trahir sa présence, il se glissa en direction de Camus. Lorsqu'il fut assez proche, il poussa brusquement le garçon en criant près de son oreille. "Ouaaaaaaa!!!"

Camus surpris et sentant la colère sourdre dans ses veines se releva. "Tsakalatos" cria-t-il en se tournant vers le Grec hilare. Camus retrouva très rapidement son impassibilité avant de froncer les sourcils. "Que fais-tu ici?" demanda-t-il.

"J'en avais assez d'attendre Saga ou quelqu'un d'autre" répondit Tsakalatos en croisant les bras.

"Ne me dis pas que tu..." commença Camus en fixant le Grec.

Il répondit par un large sourire et Camus, résigné, ferma les yeux. "Tu as deviné. Je me suis enfui de chez moi et je suis venu ici."

"Et que vont dire tes parents?" demanda sérieusement Camus qui ferma son livre.

"Pourquoi est-ce que je m'inquièterais de ça?"

"Tu n'es qu'un égoïste."

"Hé! Je veux devenir un Saint."

"Tu prétends pouvoir devenir un Saint, mais rien n'est certain que tu en deviennes un."

"Et toi? Tu penses que tu as toutes les chances d'en devenir un?"

"Contrairement à toi, je n'ai pas vraiment envie d'être un Saint. Ça ne me dérange pas de ne pas en être un."

Tsakalatos ouvrit de grands yeux et ouvrit la bouche sans pouvoir prononcer une parole. Il n'avait jamais imaginé que Camus pouvait penser de cette façon. Il cligna des yeux et s'approcha de l'enfant. "Tu plaisantes?" Lorsqu'il aperçut les yeux sérieux de Camus il soupira. "Tu es vraiment différent des autres. Mais alors pourquoi es-tu au Sanctuaire?"

"Parce que je me dois d'être là."

"Te dois d'être là? Je ne comprends pas."

"Ce n'est rien. Qu'allons nous faire maintenant?" Tsakalatos haussa d'un air interrogateur ses sourcils. "Tu t'es enfui de chez toi et tu es dans le Sanctuaire. Tu connais le règlement. Tu ne retourneras plus au village."

"Je suis ici et je suis content. Ça ne me gêne pas de rester ici."

'Tu le regretteras un jour, Tsakalatos, mais ce sera trop tard. C'est déjà trop tard.' Camus ferma les yeux pendant quelques secondes puis les rouvrit. "Tsakalatos. Pour une fois écoute-moi. Est-ce que quelqu'un t'a vu entrer dans le Sanctuaire ou vu tout simplement?"

"Pourquoi cette question, Camus?"

"Je t'en prie Tsakalatos, réponds-moi."

"Dis-moi pourquoi d'abord et je te répondrai ensuite."

"Si personne ne t'a vu, il te reste une chance de sortir de cette prison sans te faire remarquer."

Plus que surpris, Tsakalatos fixa Camus. Camus était prêt à transgresser une des règles les plus importantes du Sanctuaire pour lui. Il baissa les yeux et secoua la tête.

"Tsakalatos?" questionna Camus qui ne comprenait pas sa réponse.

"Camus. Je ne veux pas quitter le Sanctuaire. Non, pas après être arrivé ici. J'ai demandé mon chemin à quelques personnes qui surveillaient les entraînements..."

Camus était plus que déçu. Il se mordit les lèvres et il tourna soudain la tête vers l'Ouest. Il vit le visage d'une des statues d'Athéna et une étincelle de haine brûla dans ses yeux indigo. 'Pourquoi? Pourquoi l'as-tu laissé venir ici? Pourquoi aimes-tu voir les gens souffrir? Me punis-tu pour ne pas croire en toi comme je le devrais? Mais Tsakalatos n'y est pour rien! Qui es-tu Déesse cruelle? Que désires-tu?'

Tsakalatos regarda dans la même direction que Camus et il vit la statue mais il ne sut pas pourquoi le Français serrait si fort les poings. "Camus?"

Camus releva brusquement la tête et fixa Tsakalatos du regard. Serrant le livre qu'il tenait, il l'observa. "Idiot" dit-il avant de s'éloigner.

"Hé! Pourquoi est-ce que tu m'insultes? J'ai pensé que tu serais content de me voir!"

"Alors tu as fait ça pour moi?" demanda Camus qui tourna brusquement le tête.

"Je voulais être avec toi. J'ai pensé que tu ressentais la même chose. Et je veux devenir un Saint."

Camus reprit sa marche vers un certain endroit. "Tu ne sais pas ce que tu fais. Je ne suis pas toi. Je n'ai pas voulu que tu sois là, que tu viennes ici. Tu vas souffrir" cria Camus qui s'arrêta net. "Sais-tu ce qu'est la souffrance?" questionna-t-il. "Maintenant tu vas le savoir. Et tu ne viendras pas pleurer dans mes bras en disant que personne ne t'avait prévenu."

"Camus!"

"Maintenant que tu es là, nous devons dire à Serge la dernière bêtise que tu viens de faire. Il aurait certainement mieux valu que je ne te rencontrasse jamais. Il aurait mieux valu que je ne te parlasse pas ce jour là." Camus se mit à marcher plus vite vers la maison de Serge, ne sachant pas s'il devait continuer à sermonner Tsakalatos. Il en voulait à Athéna. Il s'en voulait. Il n'avait pas été capable de protéger Tsakalatos. Il entendit le Grec marcher en silence derrière lui. Camus laissa échapper un soupir et se tourna vers Tsakalatos. "Je ne suis pas en colère contre toi, mais contre moi."

"Pourquoi?"

"T'en fais pas." Camus vit Serge assis sur le sol, les yeux clos. Il méditait et le petit Français grimaça. Serge détestait être dérangé dans sa méditation. Mais c'était important. Il approcha du Saint et s'arrêta devant lui. Il attendit. Une minute passa, puis deux, puis trois. Cinq minutes passèrent.

"Camus. Que veux-tu?" demanda le Saint sans ouvrir les yeux. "Tu sais que je déteste être dérangé."

"Je sais, mais il y a un problème."

"Quel problème, Camus?" questionna le Saint qui avait toujours les yeux clos.

"Tsakalatos s'est enfui de chez lui et il est venu ici. Il..." Camus cessa de parler. Serge avait brusquement ouvert ses yeux de couleur ambre et fixait son 'protégé'. Camus fit un mouvement à droite qui révéla le Grec au Saint.

"Que... Que fais-tu ici?" demanda Serge qui se mit debout. "Qui t'a amené ici?"

"Je suis venu tout seul" répondit Tsakalatos.

"Et les soldats t'ont laissé entrer comme ça?"

"Je... Je n'ai vu personne. Je me suis faufilé dans le Sanctuaire."

Serge prit sa tête dans sa main droite et la secoua lentement. "Ce n'est pas vrai..."

"Comment a-t-il pu traverser la frontière magique?" demanda Camus, curieux et se souvenant de ce que lui avait dit Serge.

"Là n'est pas le problème, Camus. Le problème est qu'il ne devrait pas être ici, maintenant." Serge laissa échapper un profond soupir et regarda les deux garçons. "Ce qui est fait est fait" leur dit-il. "Venez avec moi, vous deux. Nous devons voir Ornytos. J'espère qu'il n'y aura pas d'autres problèmes pour aujourd'hui." Il marcha vers la colline sacrée où se trouvaient les temples qui jalonnaient l'escalier monumental qui menait au palais du Grand Pope.

Il s'arrêta et les enfants firent de même sous son injonction muette. L'accès en était interdit, mais il connaissait les passages secrets, et Camus avait déjà été dans le palais du Grand Pope. Il ne voulait pas voir le représentant d'Athéna sur Terre. Il voulait voir Ornytos et ce dernier pouvait aussi bien être auprès du Grand Pope qu'auprès de ses soldats. Il s'approcha d'un des soldats qui gardaient l'escalier qui menait au temple du Bélier. "Où est Ornytos?"

"Quelque part dans le Sanctuaire. Je ne sais pas où."

"Trouvez-le et dites-lui que le Saint de la Grue désire lui parler."

"Très bien" dit un soldat qui se mit à courir.

"Dites-lui que c'est très important." Le soldat hocha de la tête et continua de courir. "Nous devons attendre maintenant." Il retourna vers les enfants qui levèrent les yeux vers lui.

Ils attendirent un long moment. Les enfants s'étaient assis sur les marches alors que Serge arpentait de temps en temps l'espace libre. Tsakalatos ne dit rien. Il attendait mais Camus pouvait ressentir sa nervosité. Il était à l'intérieur du Sanctuaire, mais il réalisait seulement maintenant qu'il avait fait une bêtise. Tsakalatos jeta un regard à Camus qui lui rendit son regard avant de le gratifier d'un sourire à peine perceptible.

Serge se tourna lorsqu'il entendit un bruit derrière lui et il vit le chef des soldats se diriger dans leur direction. Le Saint de la Grue jeta un rapide regard sur les enfants et s'approcha de l'homme.

"J'espère que c'est important Serge, Saint de la Grue " annonça Ornytos froidement.

"Ça l'est, Ornytos. Je ne t'aurais pas dérangé si cela ne l'était pas et tu le sais parfaitement."

"Que se passe-t-il?"

"Un petit grec de Rodario est ici dans le Sanctuaire. Il a passé la limite" expliqua en quelques mots le Saint.

"Quoi?" s'écria l'homme qui se tourna vers le petit garçon qui s'était levé. Il vit Camus se tenir près de lui comme un gardien. "Tsakalatos" constata-t-il dans un souffle se souvenant du nom de l'enfant parce qu'il l'avait aperçu une fois avec Camus et parce que le Grand Pope lui avait parlé du chenapan de Rodario. "Mais comment a-t-il pu entrer? C'est impossible! Je vais mettre plus de soldats autour du Sanctuaire! Quant à ceux qui étaient de garde aujourd'hui, ils seront châtiés!"

"Il est parvenu à entrer parce qu'il a réussi à se faufiler sans être vu des gardes. Ils ne sont pas vraiment responsables de cela."

"Ils le sont! Si un gamin a réussi à entrer dans le Sanctuaire sans être vu, qu'est-ce que ça sera avec des ennemis d'Athéna? Mais cela n'explique pas pourquoi il a réussi à franchir la barrière."

"Il a réussi parce qu'il a le pouvoir de le faire."

Ornytos se tourna vers Serge et le fixa avec des yeux ronds. "Serais-tu en train de me dire qu'il possède un cosmos? Il a le potentiel d'un futur candidat?"

"Oui il l'a et le Grand Pope le sait aussi. Je l'ai ressenti il y a un an, comme il était très jeune et puisqu'il ne vivait pas très loin du Sanctuaire j'ai décidé de ne pas l'amener. Le jeune Camus était déjà un délit à tes yeux."

"Le Grand Pope sait qu'il peut devenir un Saint!?"

"Oui."

Ornytos se tourna à nouveau vers les enfants et rencontra le regard de Tsakalatos. Le garçon trembla lorsqu'il vit le regard dur du chef des soldats mais il se mit devant Camus comme pour le protéger. "De toute façon c'est trop tard maintenant. "Il porta son attention sur le Saint de la Grue. "Tu es désormais responsable de lui."

"Comme tu veux Ornytos. De toute façon il ne voudra pas quitter Camus" remarqua Serge en voyant le Grec défier du regard le chef des gardes.

"Est-ce que ses parents sont au courant?"

"Non. Il a fugué."

"De mieux en mieux" commenta-t-il ironiquement. "Comme si je n'avais pas assez de problèmes en ce moment! Mais qu'est-ce qui se passe ici? Il est trop jeune. De même qu'Aiolia et Camus! Sans compter les autres qui ne devraient pas tarder à arriver. Mais à quoi pense le Grand Pope en ce moment?!"

Serge le fixa d'un regard indéchiffrable. "Tsakalatos ne sera pas un problème. Il est juste arrivé trop tôt, c'est tout. Je m'occuperai de lui. Il ne créera pas de problèmes." Le Saint de la Grue soupira. 'Je l'espère' pensa-t-il pas totalement convaincu.

"Très bien. Va annoncer à ses parents ce qui s'est passé ici. En même temps demande-leur des informations le concernant pour qu'on puisse savoir quel maître lui conviendra plus tard. J'espère que ces informations seront plus complètes que celles de Camus."

Serge ne répondit pas au ton cinglant d'Ornytos. Il avait raison. Il ne savait rien de son petit 'protégé' à part sa date de naissance, du moins celle qu'il lui avait donnée. Il pencha la tête avant de rejoindre les enfants qui attendaient.

"Encore une chose, Serge." Ce dernier s'arrêta. "Tu es devenu beaucoup trop indulgent ces derniers temps. Tu négliges ta mission et ton devoir envers le Sanctuaire. J'espère que tu changeras et que tu feras ton devoir envers Athéna."

"Je vais essayer, Ornytos." Le chef des soldats hocha la tête pour lui-même et tourna le dos au Saint. Il s'éloigna rapidement pour retourner à ses occupations. Serge s'approcha des enfants et il baissa les yeux sur Tsakalatos. "À partir de maintenant tu vas vivre avec Camus et moi et ce jusqu'à ce qu'on t'ait trouvé un maître. Je dois aller informer tes parents que tu es ici. Suis Camus." Serge se tourna vers Camus et lui fit un signe d'assentiment. "Montre à Tsakalatos la maison et dit lui quelles tâches l'attendront. Demain tu lui feras visiter le Sanctuaire. Ne m'attends pas, je rentrerai certainement tard ce soir."

"Saul est là ce soir..."

"Tsakalatos dormira avec toi. Va maintenant."

Camus hocha la tête et invita Tsakalatos à le suivre. "Sois prudent. La nuit est presque tombée" murmura l'enfant à son mentor.

Serge sourit et regarda les enfants s'éloigner. Il soupira et prit la direction opposée.

* * *

Le premier quartier de lune éclairait faiblement le chemin que suivait le Saint de la Grue. Il avait été déçu par les parents de Tsakalatos. Il avait lu dans leur esprit qu'ils l'aimaient mais comme il était trop indiscipliné ils étaient plus que soulagés qu'il soit maintenant au Sanctuaire. Il n'était plus sous leur responsabilité. 'Est-ce qu'ils se rendent compte de ce que cela implique? Ils ne le reverront plus. Jamais l'enfant ne sera autorisé à sortir. Peut-être Tsakalatos était conscient d'être une charge pour ses parents et qu'il a trouvé cette solution.'

Il s'arrêta en face de sa maison. Tout était calme et dans l'obscurité. Seule, une faible lueur provenant d'une bougie éclairait faiblement la pièce principale. 'Je pensais qu'ils étaient couchés.' Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit sans bruit. À l'intérieur tout était silencieux et il rentra. Il ferma la porte et il entendit un petit bruit qui venait de la fenêtre Est. Il vit Saul se lever pour donner plus de lumière à la pièce.

"Est-ce que vous allez bien Serge de la Grue?" murmura-t-il.

"Oui. Retourne te coucher. Ton tour de garde sera bientôt là."

"Vous ne voulez pas manger?"

"J'ai déjà mangé au village."

"Et?"

"Tsakalatos est un nouveau membre de la maison. Va maintenant. Je vais aller me coucher." Saul obéit sans un mot et Serge s'approcha du lit où les deux enfants dormaient. Il sourit à cette scène. Camus était couché sur le dos et était égal à lui-même. Il ne bougeait pas toujours calme et indifférent jusque dans son sommeil. Tsakalatos prenait pratiquement tout le lit. Sa tête était posée sur le ventre de Camus les bras en croix. Il voulut éclater de rire mais il se retint de le faire. Il observa plus attentivement les enfants. Ils étaient parfaitement opposés en ce qui concernait le caractère, il n'y avait aucun doute là-dessus, mais ils semblaient s'apprécier énormément. Il plissa les yeux lorsqu'il remarqua quelque chose qui lui avait totalement échappé. Les deux faibles cosmos se mélangeaient parfois comme s'ils se cherchaient.

Tsakalatos eut soudain un mouvement brusque et sa main heurta la joue de Camus. Le petit Français fronça les sourcils puis se tourna du côté du mur, poussant le petit Grec plus loin.

Serge secoua la tête en vain. Il s'approcha plus près et poussa Tsakalatos qui se retrouva allongé près de Camus avant de les couvrir. Il passa ses doigts dans les mèches bleues du garçon puis dans ceux de Camus. "Dors bien, Camus" souffla-t-il.

'Tu es devenu beaucoup trop indulgent ces derniers temps.'

Les mots d'Ornytos résonnèrent dans sa tête. 'Oui je le suis. Je suis trop indulgent à cause de Camus. Tu as un charisme auquel personne ne peut résister. Pas même Tsakalatos. Si un jour tu deviens un Saint, Camus, tu seras l'un des meilleurs. Si seulement tu pouvais ouvrir ton coeur à l'Humanité.'

Le Saint soupira et s'avança vers la chandelle pour la prendre. Il regarda encore une fois Saul puis Camus et Tsakalatos, les trois personnes qu'il aimait étaient ici, chez lui, et celui qu'il considérait comme un de ses pères était certainement en train de dormir ou de prier Athéna. Il se dirigea vers sa chambre et il referma la porte sans bruit.


Fin du chapitre 2: Tsakalatos.


Chapitre 3: Amitiés


Seii dit:

Ce chapitre aurait dû être beaucoup plus long, mais j'ai décidé de le couper en deux. Ce chapitre est dédié à Stayka pour la remercier des encouragements et des conseils qu'elle me prodigue. Merci beaucoup Stayka. ^_^


Disclaimer: Saint Seiya is the property of Kurumada Masami, Shueisha and Toei Animation.


This page belongs to Stayka's Saint Seiya Archive at http://www.saint-seiya.de

© by Seiiruika (seiiruika@wanadoo.fr)