Une petite flamme sous la glace

Chapitre 4: Coeurs perdus

© 2001 par Seiiruika

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Naze kizutsukeru no ka, kagiri no aru inochi o tada imi no naku

Pourquoi devons nous souffrir? Notre vie qui est limitée n'a-t-elle donc aucun sens?

Mizutani keiji (Hikariaru sekai e)


Le Sanctuaire était étouffant à cause la chaleur. Les orages qui se produisaient dans les environs en soirée ne rafraîchissaient pas le lieu Saint, au contraire, ils accablaient les humains d'une chaleur encore plus palpable. Pas de pluie. Rien. L'enfer sur Terre. Si ce n'était pas l'Enfer, c'était un aperçu de ce dernier. Mais même dans cette chaleur, hommes, adolescents et enfants s'entraînaient sous le regard le regard impassible des statues blanches d'Athéna. Tout le monde espérait l'arrivée de la pluie, mais leur souhait n'était pas exaucer par leur déesse.

Camus déambulait sans but dans le Sanctuaire comme autrefois. Il aperçut un petit garçon blond assis en tailleur, les yeux clos, comme le faisait Serge lorsqu'il méditait. Il s'approcha du garçon et il se rendit compte qu'il avait le même âge que lui. Il était habillé de façon très étrange. C'était la première fois qu'il voyait un tel vêtement. C'était une tunique blanche, plissée et retenue sur l'épaule gauche par une fibule représentant un lotus très stylisé. Un pan de tissu tombait dans le dos du garçon en partie caché par ses cheveux d'or qui tombaient gracieusement dans son cou.

Le garçon aux cheveux bleus tirant sur le vert attiré par la sérénité que semblait dégager cette personne qu'il voyait pour la première fois, fit encore deux pas. Il s'arrêta mais il ne dit rien pour ne pas déranger celui qui méditait. Serge leur enseignait cette discipline aussi et il savait combien il pouvait être frustrant d'être interrompu par quelqu'un.

"Qui es-tu?" demanda le petit garçon sans ouvrir les yeux.

Camus pencha la tête sur le côté et rapprocha son visage du garçon pour voir s'il n'avait pas rêvé. Non. Le garçon n'avait pas ouvert les yeux.

"Pourquoi me regardes-tu ainsi?"

"Comment peux-tu savoir la façon dont je te regarde alors que tu n'as pas ouverts les yeux?"

"C'est la vision intérieure de mon âme..."

"La vision intérieure? Qu'est-ce que c'est?"

"Une forme de vision, une image qui provient de tous mes sens sauf celui de la vision..."

"En développant ton sixième sens, n'est-ce pas?"

"Oh! Tu connais ça?! Alors il est inutile que je te donne de longues explications qui seraient vraiment fastidieuses. Beaucoup ne les comprennent pas, surtout les gens ordinaires."

"Tu prends souvent les gens de haut?"

"Tu es un impertinent. Tu oses me déranger pendant ma méditation et tu m'insultes après..."

"Si tu le prends ainsi ce n'est pas de ma faute."

"Qui es-tu?"

"Je suis Camus et toi?"

"Je suis Shaka."

"Shaka? J'ai déjà lu quelque chose à ce sujet..."

"C'est le nom donné à Bouddha."

"Bouddha? Un dieu?"

"Dieu. Il n'y a qu'un seul Dieu et c'est Bouddha."

"Alors pourquoi es-tu au Sanctuaire? Cet endroit est gouverné par Athéna qui est une déesse? Comment peux-tu te trouver là alors que tu sembles dire qu'il n'existe qu'un seul Dieu?"

"Bouddha est le dieu suprême. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas d'autres entités mineures. Dans le pays d'où je viens, il y a plusieurs religions et donc plusieurs entités divines. Les gens cohabitent et respectent la religion des autres. Je ne vois pas où est le problème."

"En venant au Sanctuaire tu es obligé de servir Athéna, de te vouer corps et âme à cette déesse cruelle et sans coeur."

"Qu'est-ce que tu viens de dire?" demanda Shaka qui ouvrit les yeux pour la première fois depuis le début de la conversation. Ses yeux d'un bleu pur se durcirent.

"C'est complètement stupide ce que tu viens de dire. Tu dis que ton Dieu, Bouddha, celui dont tu portes le nom, est le plus puissant, mais tu es obligé de te plier à la volonté d'une déesse que tu qualifies de mineure." Camus eut un sourire sarcastique. "Il n'y a aucune logique dans ton raisonnement."

"La religion n'a pas de logique. Seul le coeur et notre Moi profond gouverne une religion. Le raisonnement n'est pas le principe même d'un dogme religieux ou le fondement d'une religion. Tu ne peux pas comprendre car tu n'as certainement pas de coeur. Tu n'as pas le sentiment d'appartenir à l'Humanité."

"Ce ne sont que des paroles stupides et qui n'ont aucune signification! Les Dieux n'existent pas!"

"Crois-tu seulement en quelque chose, petit impertinent?" demanda Shaka sérieusement se rendant compte de la lueur de haine qui luisait dans ses yeux indigo.

"Je ne crois qu'en ce que je vois. Tout ce qui d'ordre religieux, je n'y crois pas un traître mot. Ce ne sont que mensonges et des lubies créées par des fous."

"Comment oses-tu?" gronda Shaka, ses yeux bleus prenant la couleur de la glace.

"Chacun a droit de croire en ce qu'il veut. Je crois en ce que je juge digne d'être. Je méprise les gens qui se réfugient dans des choses immatérielles et non fondées. Je hais toute forme divine. Les dieux ne sont que des inventions égoïstes et cruelles."

Shaka se leva d'un bond, prêt à sauter sur Camus qui ne bougea pas d'un pouce, mais il se retint et essaya de se maîtriser. "C'est toi qui ne sais pas ce que tu dis" révéla Shaka.

"Inutile de discuter avec toi. De toute façon, ce n'est pas intéressant. Tu n'es pas intéressant. Je te laisse avec tes inepties et tes réflexions stériles sur les divinités." Sur ce, Camus quitta Shaka complètement choqué.

Camus s'éloigna de Shaka. Il était en colère. La religion, les Dieux, Athéna. Il n'y avait que cela qui importait pour ceux qui vivaient au Sanctuaire. Le reste ne semblait n'avoir aucune importance. Ils parlaient tous de l'Humanité mais personne ne semblait incapable de définir ce qu'était un Homme et ne semblait pas s'en préoccuper réellement. Ils étaient incapables d'expliquer ce qu'ils étaient et ils osaient consacrer leur temps en des discussions stériles à propos d'entités créées par les Hommes pour se sentir protégés ou pour comprendre le monde qui les entourait.

Depuis qu'il avait vu cette expression d'adoration de Serge lorsqu'il regardait la statuette d'Athéna, il n'arrivait plus à se contrôler. Chaque fois qu'il pensait à Serge, il revoyait cette expression et son coeur se serrait. Il sentait qu'il était pris dans des mains et qu'on essayait de le lui arracher. Mais il ne savait qui tenait son coeur entre ses mains de cette façon. Ou plutôt si, il avait quelques idées. Serge ou Athéna. Mais son raisonnement penchait plus pour Athéna. Il n'arrivait pas à faire abstraction aux sentiments qu'il portait à Serge. Il ne pouvait se résoudre à penser que c'était lui qui lui faisait tant souffrir. Il leva les yeux et aperçut au loin la statue d'Athéna. Par contre elle, elle n'hésitait pas à faire souffrir les autres et à sacrifier ceux qui l'adoraient et la servaient.

Camus détourna le regard de la statue et se remit à marcher sans but à travers le Sanctuaire.

Camus continua à errer lorsque soudain une main ferme agrippa son épaule gauche et l'obligea à s'arrêter. La colère qu'il avait accumulée durant la journée fut sur le point de se libérer. Il se retourna brusquement, les poings serrés les yeux luisants de colère. Il ne tolérait pas qu'on l'eût interrompu. Il aperçut Tsakalatos qui lui faisait face. Dans les yeux turquoise de son compagnon, une lueur de surprise remplaça l'habituelle lueur de malice.

"Camus?"

"Qu'est-ce que tu me veux?" demanda le petit Français qui essayait de se contrôler.

"Qu'est-ce qui te prend?" L'inquiétude était perceptible dans la voix du Grec. Camus ne lui répondit rien. "Je ne te reconnais plus!"

"Et alors?"

"Il paraît que tu aurais blasphémé" dit Mu.

"Vous êtes ici pour me faire la morale?"

"Shaka était très choqué..." commença Tsakalatos, "et je l'ai été encore plus quand il nous a dit que tu avais déshonoré Athéna... Tu es fou!"

"Oh , mon dieu, j'en tremble Tsakalatos. Désolé mais j'ai autre chose en tête actuellement qu'à faire des dévotions à une statue inerte." Sur ce Camus tourna le dos aux deux autres enfants qui avaient ouvert de grands yeux à la fois paniqués et scandalisés.

"Attends Camus! Arrête. Si quelqu'un d'autre l'apprend, tu risques..."

"Fiche-moi la paix!" s'écria Camus en se tournant vers Tsakalatos. "Arrête de me suivre comme un petit chien, espèce de trouillard!"

"Ca..." Tsakalatos ne put dire un mot de plus car il reçut un coup sur la joue droite.

"Laisse-moi tranquille! Je n'ai pas envie de m'entraîner avec toi! Tu es incapable de te battre correctement!"

"Mais qu'est-ce qui te prend, Camus?" demanda Tsakalatos.

"Arrête de te mêler de ce qui ne te regarde pas! Je suis libre de faire ce que je veux!"

"Mais et Serge? Il nous a dit de nous entraîner" dit Tsakalatos faisant fi du regard noir que lui lançait Camus. "Ce n'est pas parce qu'il te manque que tu dois réagir..."

"Répète un peu pour voir?" Il frappa le petit Grec au visage. "Sache que Serge n'est rien pour moi! Je me fiche de ce qui pourrait lui arriver!"

"Ce n'est pas ce que tu di..."

"Tais-toi!" Il se précipita sur son compagnon et se mit à le rouer de coups pour le faire taire. "Je t'interdis! Je t'interdis de dire un mot de plus."

Tsakalatos ne réagit pas. Il avait mal. Les coups qu'il recevait le faisaient souffrir physiquement et moralement. Cependant il regarda dans les yeux sombres de son ami. Ce qu'il y lut était en totale contradiction avec ce qu'il était en train de faire. Il y lut une peine immense, de l'égarement.

Mu regarda le combat à sens unique. Il devait intervenir, mais il ne parvenait pas à faire un seul geste. Il ne comprenait pas l'attitude de Camus qui d'habitude était si posé. Il observa le garçon et soudain son coeur se serra et il aperçut des larmes. Tout était brouillé autour de lui et seul le visage de Camus était net. Des larmes roulaient sur ses joues. 'Son âme. Son coeur. Ils pleurent. Ils souffrent...'

Mu s'arracha de la vision hypnotique des larmes de Camus qui ressemblaient à du cristal liquide. Il cligna des yeux et il vit Camus continuer à battre sans merci Tsakalatos. Et il réalisa que Camus ne pleurait pas.

"Arrête, Camus!" ordonna Mu qui s'était précipité sur lui. Il lui prit le bras et le retint pour l'empêcher de frapper Tsakalatos. "Tu es fou!"

"Ça ne te regarde pas, Mu!"

"Tu vas le tuer. C'est ça que tu veux? Tuer ton ami?"

"Il n'est pas mon ami. S'il veut devenir un Saint, il doit apprendre à réagir comme tel!"

"Tu sais très bien qu'il ne te fera rien! Alors pourquoi cet acharnement?"

"Mêle-toi de tes affaires, Mu." Un mauvais sourire apparut sur les lèvres de Camus. "À moins que tu ne désires le remplacer?"

"Arrête ça, Camus" supplia Tsakalatos. "Laisse Mu tranquille. Il n'a rien à voir dans tout ça."

"Pff! De toute façon vous n'êtes que des lâches..." Il leur tourna le dos et s'éloigna rapidement sous les yeux étonnés des deux enfants qui ne firent aucun geste pour l'arrêter. Camus faisait un énorme effort pour ne pas exploser. 'De quel droit osent-ils me dire ce que je dois faire ou pas? J'ai le droit de faire ce que je veux. Ils m'ennuient tous! Tous! Je les déteste. Je te hais Athéna. Athéna, Athéna, Athéna! Ils n'ont que ton nom à la bouche. Pourquoi se préoccuper de quelque chose qui n'existe pas? Les dieux n'existent pas. Ils n'ont jamais existé et n'existeront jamais. Ils n'existent que dans l'esprit des gens qui ne savent pas quoi faire de leur vie alors ils se rattachent à des créatures inventées par l'imagination collective. Stupidité! Tout n'est que stupidité!'

Il vit la statue d'Athéna et dans ses yeux des éclairs de haine fusèrent en sa direction, espérant la détruire pour faire cesser ce jeu de dupes. Mais elle restait là, arborant toujours ce léger sourire qui se voulait doux et bienveillant mais que Camus considérait comme sarcastique. Camus se retrouva à sa place favorite. Non pas celle que Serge connaissait, mais celle où lui et Saga avaient vraiment fait connaissance. C'était leur endroit. Il soupira espérant se calmer mais il n'y parvint pas.

Camus regarda le paysage en contre bas et aperçut les quelques ruines qui parsemaient le Sanctuaire. Il laissa la brise marine déranger ses cheveux, puis il s'assit. Serge lui manquait, mais Saga lui manquait encore plus. Peut-être parce que ce dernier était au Sanctuaire et il pouvait donc le voir plus facilement. Mais cela faisait un longtemps qu'il ne l'avait pas vu et il refusait de faire le premier pas, car il savait que Saga était très occupé dernièrement. De plus que pourrait faire Saga? L'adolescent ne le comprendrait pas, alors pourquoi aller le déranger et le voir?

"Qui...? Qui pourrait m'aider?" murmura-t-il tristement.


Tsakalatos regarda Mu. Dans ses yeux turquoise se lisait de l'incompréhension qui cédait la place à de l'inquiétude. Camus agissait bizarrement ces derniers temps. Il avait d'abord pensé que c'était l'absence de Serge qui le rendait si irritable, mais maintenant il se demandait quelle était la véritable raison de son étrange attitude.

Mu lui rendit son regard. Il ne connaissait Camus que depuis quelques semaines mais c'était un étranger qu'il venait de voir. Malgré cette intime conviction il ne montra aucun signe d'inquiétude. "Tsakalatos...." dit-il, approchant sa main vers la pommette saignante du Grec. "Tu devrais nettoyer tes plaies" conseilla le petit Tibétain.

Tsakalatos n'entendit pas le conseil de Mu. Il était bouleversé et complètement perdu. "Je n'arrive pas à le comprendre, Mu. Il a tellement changé. Ce n'est pas le Camus que je connais. Celui-là me fait peur..."

"Il commence à dépasser les bornes, et s'il continue à agir comme il le fait actuellement, le Grand Pope lui-même sévira, qu'il soit le 'protégé' de Serge ou pas..." constata Mu qui n'arrivait pas à apaiser le coeur du chenapan de Rodario.

"Qu'est-ce que je peux faire?" cria presque Tsakalatos désespéré. "Il ne m'a jamais écouté! Je croyais que j'étais un ami pour lui, mais je commence à croire que non."

"Il ne m'écoutera pas non plus. Il n'écoute personne" dit Mu. 'Encore moins moi...'

"À part Serge. Peut-être le Grand Pope..."

"L'un est quelque part dans le monde et le second est trop occupé pour cela..."

"Saul n'a aucune emprise sur lui, Ornytos non plus. Nous ne sommes rien à ces yeux."

"Aiolos?" proposa Mu.

"Non. Camus le respecte mais cela ne va pas plus loin." Tsakalatos soupira et baissa les yeux. "C'est mon ami et je suis incapable de l'aider! Je suis incapable de le comprendre! Mu! Est-ce que mon amitié pour Camus est factice? Est-ce un mensonge?" rugit-il. Il se mordit les lèvres de dépit. 'Pourquoi Camus? Qu'est-ce qui te prends?' Il releva brusquement la tête et une lueur d'espoir traversa ses yeux couleur turquoise. "Saga!" Mu le regarda très étonné. "Saga est la solution. Camus le respecte et l'admire. Ils se parlaient souvent avant et puis c'est à Saga qu'il avait demandé de l'aide pour me faire changer d'avis!"

"Crois-tu que c'est une bonne solution?" Tsakalatos le regarda étonné. "Il est interdit d'aller près le camp d'entraînement de Saga...."

"Mais c'est le seul qui arrivera à faire entendre raison à Camus. C'est notre seul espoir." Mu le regarda dubitatif. "Je ne veux plus voir Camus ainsi..." Il essuya le sang de sa pommette gauche. "Mais tu as raison. C'est dangereux d'aller là-bas. Alors j'irai seul. C'est mon problème et c'est à moi de le régler." Sur ces mots, il s'éloigna.

'L'amitié que Tsakalatos a pour Camus est sans bornes' pensa Mu admirant cette fidélité, cette dévotion et cette sincérité qui caractérisait le sentiment qu'éprouvait le petit Grec envers Camus. "Il n'est pas question que je te laisse y aller tout seul."

Tsakalatos se retourna étonné. "Tu risques d'être puni. J'ai assez fait de bêtises comme ça."

'Mon maître ne me punira pas, ça j'en suis certain.' Il s'approcha de Tsakalatos. "Ce n'est plus seulement ton problème mais également celui du Sanctuaire. Il va beaucoup trop loin." Sans attendre la réplique de Tsakalatos, le jeune Tibétain se dirigea vers l'Ouest où se trouvait la zone interdite. Il entendit des pas précipités derrière lui et comprit que le jeune Grec le suivait.

"Tu es vraiment sympa..."

Mu le regarda étonné. "Pourquoi dis-tu ça?"

"Je ne comprends pas pourquoi tu fais ça alors que Camus n'est rien pour toi..."

"Rien pour moi? Il est vrai que le lien qui vous unit toi et lui est très puissant, mais Camus est une personne que j'apprécie énormément..."

"Pourquoi?"

"Pourquoi l'aimes-tu?"

Tsakalatos baissa les yeux. "Je ne sais pas. Je l'aime bien c'est tout.."

"Il est difficile d'exprimer ses sentiments et de les comprendre" dit Mu. "Tsakalatos, j'admire la façon dont vous vous soutenez alors qu'ici tout nous pousse à un esprit de compétition et interdit une amitié aussi forte". Mu prit une grande inspiration. 'Vous vous souteniez' corrigea mentalement le petit Tibétain. "Et toi, même si tu désires devenir un Saint, tu restes égal à toi-même. Tu penses d'abord à l'autre avant de penser à toi-même. Je suis sûr que si Aiolia avait des problèmes, tu n'hésiterais pas à l'aider, et cela même si vous passez votre temps à vous chamailler. Mais la personne qui passe avant tout le monde est Camus, je me trompe?"

Tsakalatos haussa seulement les épaules.

"C'est pourquoi tu ne t'es pas défendu tout à l'heure."

"Ça suffit, Mu!" coupa le Grec. "Camus a besoin d'aide. Pourquoi essaies-tu de lire en moi, en me posant toutes ses questions? Serge doit lire en moi assez souvent!"

"Excuse-moi. Je ne voulais pas t'ennuyer..."

Tsakalatos ne répondit pas et les deux enfants continuèrent leur route en silence. Il marchèrent un long moment et enfin ils arrivèrent près de la frontière interdite. Personne ne savait pourquoi ce lieu était interdit. Mais tous ceux qui avaient passé la frontière avaient disparu et étaient retrouvés à l'état de cadavre quelques jours plus tard quelque part dans le Sanctuaire sans qu'on sut pourquoi et comment ils étaient morts. Tsakalatos et Mu s'arrêtèrent lorsqu'ils furent en vue d'un rocher en forme de tête humaine en train de souffrir. Franchir ce rocher signifier la mort à coup sûr pour les personnes qui n'avait pas été invitées à pénétrer dans la Vallée Interdite.

Cette sculpture naturelle gardait l'entrée d'une vallée encaissée et emmurée par de hautes falaises pratiquement à pic. C'était la seule entrée possible si on voulait pénétrer vivant dans la Vallée Interdite.

"Et maintenant?" demanda Mu.

"Je n'en sais rien répondit Tsakalatos. Il se retourna vers le petit Tibétain. "Si, je sais. Toi, tu restes là." Voyant l'expression incrédule de Mu il continua. "Saga ne me fera rien."

"Et si tu te fais attraper par quelqu'un d'autre?"

"Justement! J'ai l'habitude de faire ce genre de choses. C'est en évitant les gardes que je suis entré dans le Sanctuaire.." Mu le regarda étonné et Tsakalatos se retourna. Il se dirigea vers la limite.

"Où est-ce que tu vas?" cria une voix puissante qui se répercuta dans l'étroite vallée.

Tsakalatos s'arrêta net et regarda autour de lui, cherchant celui qui avait parlé. Il vit Mu faire de même. Ce n'était donc pas le jeune Tibétain qui lui avait en quelque sorte ordonner de s'arrêter.

"Où comptes-tu aller ainsi, Tsakalatos? Tu sais que c'est interdit..."

Le jeune Grec se tourna sur la droite et aperçut sur un promontoire un jeune adolescent aux longs cheveux bleus qui le regardait, les mains sur les hanches. Ses sourcils étaient légèrement froncés. Il devait certainement être contrarié. "Saga!" s'exclama Tsakalatos avec un très large sourire.

Saga fronça encore un peu plus les sourcils et se laissa tomber près des deux enfants. Il atterrit sur ses pieds et se redressa, ne quittant pas des yeux les deux garçons. "Tu veux encore ajouter un nouvel exploit à ton palmarès, Tsakalatos?" demanda Saga.

Tsakalatos secoua négativement la tête et leva vers Saga des yeux implorants. "Saga... Tu dois m'aider. Je t'en prie!"

Saga regarda le petit Grec et vit le visage tuméfié du petit chenapan de Rodario. "Tu as encore cherché des ennuis, n'est-ce pas?"

"Pour une fois non" intervint Mu.

Saga haussa les sourcils, intrigué. "Camus... Tu dois l'aider! Je ne peux plus le contrôler!" avoua Tsakalatos en se mordant les lèvres. "Camus?" demanda Saga étonné.

Une lueur d'inquiétude traversa ses yeux bleus. Il avait beaucoup entendu parler de Camus dernièrement et pas en des termes élogieux. Son entraînement l'avait empêcher de s'en rendre compte par lui-même et secrètement il avait espéré que le petit Français serait venu le trouver comme il le faisait auparavant. Serge lui avait demandé de s'en occuper et il avait accepté sans l'ombre d'une hésitation en se demandant pourquoi le Saint de la Grue semblait si inquiet.

"Je t'en prie! Tu es le seul en qui Camus a encore un peu de respect..." plaida Tsakalatos interprétant mal le silence de Saga.

L'adolescent s'accroupit face aux deux garçons et il mit sa main sur la joue droite de Tsakalatos. La fine croûte qui s'était formée sur la blessure, fut ôtée par inadvertance et le sang recommença à couler. "Que se passe-t-il avec Camus? Pourquoi es-tu dans cet état?"

"Je ne reconnais plus Camus.... Depuis que Serge est parti ce n'est plus le même!" avoua Tsakalatos dans un cri où l'inquiétude était plus que présente.

"J'ai entendu dire certaines choses dans le Sanctuaire" dit Saga. "Tu aurais fait pas mal de bêtises avec lui, non?"

"Oui au début. C'était marrant. On ne faisait rien de mal. Mais après Camus exigeait toujours plus. C'était comme si un démon s'était emparé de lui..."

"J'ai cru entendre qu'il participait à pas mal de rixes..."

Tsakalatos hocha simplement la tête. "Il provoque tout le monde."

"Camus n'avait pas réagi ainsi la dernière fois" constata Saga. "Mais je ne comprends pas pourquoi tu me demandes de l'aide."

"Tu es le seul qui puisse le raisonner. Si ça continue..." La voix de Tsakalatos tremblait comme le garçon était prêt à fondre en larmes.

"Saga" appela le garçon à la chevelure lavande interrompant le petit Grec. Le jeune adolescent se tourna vers Mu qui le regardait fixement. "Camus a vraiment besoin d'aide. S'il n'en avait pas besoin, il n'aurait pas frappé Tsakalatos comme il vient de le faire."

"Camus frapper Tsakalatos? Mais c'est totalement absurde!"

"C'est pourtant ce qui s'est passé" dit posément Mu. "Il est responsable des blessures de Tsakalatos, son meilleur ami."

"Et qu'est-ce qui te fais croire que je pourrais raisonner Camus?"

"Une intuition. Je t'en prie, Saga..."

"Très bien. Je vais essayer de parler avec lui. Mais je ne te garantis rien" dit-il précipitamment lorsqu'il vit une lueur de soulagement briller dans les yeux turquoise de Tsakalatos

"Au moins tu auras essayé" dit Tsakalatos soulagé.

"Toi, tu devrais aller te faire soigner."

Tsakalatos hocha la tête après un long moment de silence. "Tu vas vraiment essayer?" demanda-t-il d'une voix incertaine. Il regarda dans les yeux bleu-vert de Saga.

"Je te le promets. Va maintenant. Ne reviens jamais par ici, compris?"

Tsakalatos hocha la tête et s'éloigna vers le coeur du Sanctuaire suivi de Mu qui lança un regard en arrière.


Saga les regarda s'éloigner. Il n'arrivait pas en croire ses yeux et ses oreilles. Camus était devenu l'opposé de ce qu'il était. Que l'enfant fut perdu à cause du départ du Saint, il pouvait le comprendre. Mais cela n'expliquait pas tout. De plus, la dernière fois il n'avait pas agi de cette manière. Maintenant, il avait des amis avec qui il pouvait partager ses pensées, mais le petit Français réagissait complètement à l'opposé de ce que la logique voudrait, si tant soit peu une logique existait dans les sentiments et les émotions.

Il soupira et il se mit à la recherche de la nouvelle terreur du Sanctuaire. Le ton implorant et l'inquiétude palpable de Tsakalatos avait fini par le convaincre de l'urgence de ce problème. Il était déjà en retard lorsqu'il avait sentit Tsakalatos et son ami vers la limite de la Vallée Interdite. Il ne pouvait les laisser faire une telle bêtise.

Saga regarda autour de lui se demandant, s'il trouverait Camus à l'endroit qu'il partageait habituellement. Il se voyait de temps en temps et Saga appréciait la présence de l'enfant. La première fois le petit garçon était venu l'attendre patiemment à la limite de son lieu d'entraînement. C'était quelques jours après leur journée à Rodario. Parfois, le petit Français ne disait pas un mot. Il restait là près de lui pendant un moment, puis il repartait. Parfois, il était plus expansif que d'habitude. Mais il restait le Camus qu'il connaissait. Depuis quelques temps il n'avait plus vu l'enfant, mais il était vrai qu'il était très occupé à gagner son armure. Mais les bruits qui couraient sur le compte de Camus étaient assez inquiétants pour qu'il fasse une entorse à la discipline que son maître exigeait de lui.

Saga trouva Camus à l'endroit même où ils avaient véritablement parlé pour la première fois. Il s'arrêta et regarda pendant un court instant le petit garçon qui contemplait l'horizon. De là où il se trouvait, il voyait les traces de coups qui marquaient la peau pâle du garçonnet, ses yeux furieux et ses cheveux en bataille. Jamais il n'avait vu Camus dans cet état. Camus le responsable, le mature, l'adulte n'avait jamais ressemblé à celui qui se tenait là, à quelques mètres de lui. Mais c'était toujours la même noblesse innée qu'il dégageait, mais l'état actuel de Camus la rendait plus effrayante et plus intimidante qu'habituellement. Cessant d'observer le petit Français, ses yeux se durcirent légèrement et il approcha la petite forme assise. Sans baisser les yeux sur le garçon, il mit les mains sur ses hanches. "J'étais certain de te trouver là" dit-il.

"Que fais-tu là?" répondit Camus agressif.

Saga cligna des yeux surpris par le ton de Camus mais il se ressaisit très vite. Il n'aurait pas dû être étonné. Il avait entendu ce qui se disait dans le Sanctuaire à propos de Camus. De plus, Tsakalatos et Mu étaient venus le trouver dans le but d'aider Camus. "Je ne savais pas que cet endroit t'appartenait" répliqua Saga. Camus grogna mais ne dit rien. "Tes amis sont inquiets..."

"Quels amis? Je ne veux pas d'amis! Je veux être seul!"

"L'être humain n'est pas fait pour vivre seul." Saga soupira et écouta la brise venue de la mer. Ses longs cheveux bleus dansèrent dans le vent. Il ne connaissait Camus que depuis peu. Mais il avait très vite compris qu'il était têtu. Il était difficile de lui faire voir le point de vue des autres. Il avait également compris que Camus détestait parler de son passé, de lui-même, et si quelqu'un essayait de connaître quelle était sa vie avant de venir au Sanctuaire, ou ce à quoi il était en train de penser, l'enfant se refermait. Saga le savait et les longs sermons qu'il pourrait lui dire étaient inutiles.

Camus agissait comme il l'entendait. Il était libre, il était son propre maître, mais c'était un fait si subtil que seules quelques personnes étaient conscientes du fait que l'enfant était le véritable maître dans toutes les relations possibles. Camus était Camus et rien, ni personne ne pourrait le faire changer, à part le Saint de la Grue, si ce n'était pas déjà trop tard. Alors il valait mieux lui dire quelque chose qui l'obligerait à réfléchir pendant un certain temps, l'empêchant ainsi d'agir comme il le voulait pendant un moment. Lui donner quelque chose à réfléchir sur. Essayer de le faire se sentir coupable et être plus intelligent que lui. C'était là la relation que Saga entretenait avec Camus. Il aimait agir ainsi avec lui, il voulait essayer d'être le Maître, de battre Camus sur son propre terrain. L'enfant l'incitait à redoubler d'efforts et encore plus parce qu'il 'était pas conscient de l'étrange 'don' qu'il possédait.

"Où est le Camus que j'admire?" murmura Saga. Camus leva brusquement la tête et vit le visage triste de Saga. "Le Camus que je connais n'est pas là..." Saga baissa les yeux sur l'enfant et il y lut de la détresse. "Tu n'es pas le Camus avec qui j'aime parler. Tu n'es pas celui qui se préoccupe des autres. Tu n'es pas celui que je respecte. Le Camus que j'admire n'aurait jamais frappé Tsakalatos comme tu viens de le faire. Il n'aurait jamais fait tout le mal que tu as fais autour de toi. Non, il ne l'aurait jamais fait, tout du moins consciemment."

"Je suis Camus! Je n'ai pas besoin des autres! Je suis moi!! De quel droit te mêles-tu de mes affaires?!" s'écria Camus.

"Doit-on toujours donner une réponse, une raison, une explication à ce qu'on fait?" demanda Saga en soupirant. "Ne t'ai-je pas déjà dit qu'il fallait suivre son coeur? Es-tu vraiment en train de le suivre?" Saga regarda Camus qui détourna les yeux et se pinça les lèvres. "C'est à toi de choisir Camus. Mais si tu continues sur cette voie, personne ne pourra plus t'aider et la Mort te tend les bras..." Sur ce, Saga s'éloigna sans accorder un autre regard au petit Français.

Camus fut interloqué par l'attitude de Saga. Il avait souhaité qu'il s'en aille mais une partie de lui désirait qu'il restât. Il avait besoin de quelqu'un de responsable près de lui et le seul en qui il avait réellement confiance en ce moment était Saga. Mais ce dernier venait de le laisser seul. "A.. Attends!" cria-t-il.

Mais l'adolescent avait déjà disparu et Camus regarda la place désertée par Saga. Il serra les poings de rage. Tout le monde s'occupait de ses affaires et le laissait tomber ensuite. Il avait cru que Saga serait plus compréhensif, du moins qu'il aurait essayé de l'écouter. Mais après sa leçon de morale, il l'avait laissé.

'L'Être humain n'est pas fait pour vivre seul...' Les paroles de Saga lui revinrent à l'esprit. 'Et pourtant je voudrais être seul pour ne plus avoir à souffrir. Que de souffrances évitées si l'Homme pouvait vivre dans la solitude.' Il lui semblait que tous le fuyaient après s'être attachés à lui. 'Alors, je dois être destiné à vivre seul. La solitude...' Camus baissa la tête essayant de trouver le véritable sens de sa vie.


Une silhouette drapée s'arrêta à la sortie du village de Rodario et regarda derrière lui. C'était le dernier lieu où les humains dits normaux vivaient même si parfois, des Saints y venaient pour affaires. Il allait bientôt rejoindre le lieu le plus sacré pour tous les Saints, et une autre réalité s'y trouvait. Une réalité où la dévotion côtoyait la souffrance, le courage trouvait son opposé la peur, où la compétition, l'acharnement, la mort étaient omniprésents. Mais dans ce lieu, aussi dur était-il, se trouvaient ceux pour qui il vouait sa vie. La déesse Athéna et son représentant sur Terre. Et depuis quelque temps, un petit garçon aux cheveux bleus tirant sur le vert retenait toute son attention et une grande partie de son amour.

Il se retourna et grimpa rapidement le sentier qui menait au Sanctuaire. Puis son pas s'allongea. Déjà, il apercevait quelques ruines et quelques bâtiments antiques perchés sur les hauteurs. Son coeur fit un bond dans sa poitrine. Il était enfin chez lui. Là, se trouvaient les êtres auxquels il tenait le plus au monde. La brise chaude et moite de cette mi-juillet lui apportait les bruits si familiers de ce lieu.

Il adopta une allure plus calme et plus posée avant de déboucher au dernier tournant du sentier. Les bruits de luttes, les cris étaient omniprésents et oppressants, mais cela ne le gênait pas. Deux soldats armés de lances l'apercevant barrèrent l'accès au lieu saint en croisant leurs armes. L'homme s'arrêta et les examina.

"Bon retour au Sanctuaire, Saint de la Grue" dit un des soldats qui releva sa lance. L'autre l'imita aussitôt et baissa la tête avec déférence.

"Merci. Rien de nouveau?" demanda-t-il.

Le soldat qui lui avait adressé la parole en premier hésita quelques secondes avant de répondre. "Non rien. Tout va bien." Serge hocha simplement la tête mais il avait remarqué la gêne visible du garde. "Le Grand Pope vous attend. Il a fait savoir que vous deviez aller le voir aussitôt que vous reviendrez."

"C'était mon intention." Après un léger hochement de la tête il pénétra dans le Sanctuaire et se dirigea vers le passage secret qui menait directement au palais du Grand Pope. La légère hésitation du soldat le préoccupait. Ce n'était qu'un simple soldat, il en était conscient. Il était tout à fait normal qu'il ne connaisse pas les intrigues du Sanctuaire et encore moins des problèmes qu'il pouvait y avoir à l'intérieur même du lieu saint. Mais il ne put s'empêcher de croire qu'il s'était passé quelque chose assez important ou dérangeant pour que sa question ait troublé le garde à ce point.

Il croisa plusieurs apprentis qui se mirent hors de son chemin et le regardèrent passer dans un silence qui n'était pas naturel au regard du Saint. Néanmoins il continua sa route. Il entendit des chuchotements. Il entendit même clairement certains commentaires.

"J'espère que maintenant tout reviendra dans l'ordre."

"Tu crois?"

"En tout cas, il n'aura plus le champ aussi libre qu'avant."

"Peut-être, mais il est si faible..."

Plus loin, d'autres commentaires l'accompagnèrent.

"Mais que fait le Grand Pope?" Tais toi! Il peut nous entendre!"

"Il ne fait rien parce que..."

"Tais-toi! C'est le Saint de la Grue.

Serge ne leur jeta pas un regard. Tous ces commentaires le confirmaient dans ses opinions. Quelque chose s'était passé au Sanctuaire. Serge fronça légèrement les sourcils. Il ne savait pas de quoi il s'en retournait mais il essaya de garder une attitude froide. 'Il s'est bien passé quelque chose ici...' pensa-t-il alors qu'il s'engagea dans le passage secret. 'Je me demande bien quoi? Et pourquoi ai-je cet étrange sentiment que je suis concerné?' Cela occupa son esprit durant tout le trajet. Il ne comprenait pas et il détestait quand il n'arrivait pas à savoir ce qui se passait. C'était son rôle de savoir et il était à la fois frustrant et humiliant de ne pas comprendre l'attitude des habitants du Sanctuaire.

Il déboucha devant le palais du Grand Pope et s'y dirigea rapidement. Il aurait peut être une explication du représentant d'Athéna sur Terre. L'immense porte fermée se dressa devant lui et un des gardes le reconnaissant se précipita pour l'annoncer au Grand Pope. Il attendit patiemment.

Une minute après le soldat revint et hocha la tête en direction de Serge, signifiant qu'il pouvait entrer. Il referma la lourde porte derrière le Saint.

Serge se dirigea au centre de l'immense salle et s'agenouilla. Il entendit le bruit des pas du Grand Pope qui s'approchait de lui. Il vit les sandales du représentant d'Athéna qui s'arrêta devant lui. Il baissa un peu plus la tête.

"Sois le bienvenu Serge" dit le Grand Pope. "Je t'ai déjà dit qu'il était inutile d'être si cérémonieux lorsque nous sommes seuls."

"Je le sais, mais pour moi, c'est un moyen de vous exprimer toute la gratitude que j'ai pour vous."

"Si certains pouvaient l'avoir aussi" murmura le Grand Pope qui fixait le Saint de la Grue. Etonné, Serge leva les yeux. Il se releva. "Alors?" demanda le Grand Pope.

"C'est fait. Je pense que vous recevrez un rapport de notre homme de confiance. Désormais ce gouvernement ne recommencera pas de sitôt. La personne responsable de ces troubles n'est plus."

"Je vois. Très bien. Maintenant que cette mission a été menée à bien, tu en as une autre dès à présent."

Serge hocha la tête. "Cela a-t-il un rapport avec l'étrange attitude des personnes que j'ai croisées au Sanctuaire."

"Parfaitement. Toi seul peut le régler."

"Je ne comprends pas. Qui pourrait créer des problèmes au sein même du Sanctuaire?"

À cet instant la grande porte s'ouvrit et Ornytos pénétra dans la salle. Il aperçut Serge mais il ne dit rien. Il se dirigea vers le Grand Pope et lui murmura quelque chose. Le représentant d'Athéna pencha un peu plus la tête, contrarié.

"Très bien. Fais-le entrer" dit-il. Son regard masqué ne quitta pas Serge. "Nous reparlerons de cela plus tard."

Serge acquiesça de la tête et s'éloigna en direction de la porte. Il croisa le Saint d'or des Gémeaux, Youri vêtu de son armure. Ses longs cheveux noirs cascadaient dans son dos et ses yeux d'un bleu de glace lancèrent des éclairs de colère lorsqu'il aperçut Serge. La porte se referma derrière lui et Serge plissa légèrement les yeux. Il n'aimait pas du tout l'impression qu'il venait d'avoir. Puis il vit Ornytos l'attendre. Le Saint de la Grue s'approcha de lui et ils descendirent en silence la volée de marches qui se trouvaient devant le palais du Grand Pope.

Ornytos accompagna Serge vers le passage. Il était étonné de constater que le Saint de la Grue ne demandait pas de nouvelles de ses élèves. Il avait le visage fermé et une ride soucieuse barrait son front. Il ne souffla mot pendant un instant, puis il ne put se taire. "Le Sanctuaire va peut-être connaître un semblant de paix maintenant."

Serge s'arrêta net et se tourna vers Ornytos. Ce dernier le regarda fixement mais n'ajouta rien. "Ecoute, je ne comprends aucune de tes allusions, ni même celle du Grand Pope" avoua-t-il de bout en blanc.

"Demande à tes disciples" répondit sérieusement Ornytos qui s'était lui aussi arrêté.

"Mais que se passe-t-il ici?"

Ornytos jeta un regard par-dessus son épaule. "Le Grand Pope ne t'a rien dit à ce sujet?" Serge secoua la tête. "Il voulait peut-être que tu le découvres par toi-même."

Serge fronça les sourcils. "Qu'a encore inventé Tsakalatos?" demanda-t-il d'une voix grave après quelques secondes de réflexion.

"Etrange que tu penses d'abord à lui" dit Ornytos avec un sourire sarcastique. "Oh, après tout c'est tout à fait normal, puisque c'est une véritable terreur. Mais s'il ne s'agissait que de lui, il n'y aurait pas eu autant de problèmes."

Serge observa le chef des soldats un moment, essayant de comprendre ce qui se cachait derrière ces mots. Une seule conclusion s'imposait, mais il la niait de toutes ses forces. Une lueur d'incrédulité passa dans les yeux ambres du Saint.

"Je vois que tu commences à comprendre" constata Ornytos. "Ton 'petit protégé' est loin d'être le petit ange que tu crois voir en lui."

"Camus? Voyons! Ne sois pas ridicule! Camus est trop adulte et mature pour faire des choses répréhensibles. Il connaît les règles qui régissent le Sanctuaire."

"En es-tu sûr, Saint de la Grue? Es-tu certain de lui avoir appris les règles?" Serges serra les poings en entendant cette constatation ironique. "Malheureusement tu ne veux pas voir la réalité en face. Tu la fuis. Il est vrai que Tsakalatos a fait des idioties avec l'aide de Camus, mais les rixes provoquées par ton 'petit protégé' ainsi que l'insubordination dont il fait preuve actuellement, va obliger le Grand Pope à prendre des mesures, et cela que tu sois son maître actuel ou pas." Il vit l'incrédulité se dessinait sur le visage de Serge. Il était si vulnérable à cet instant que cela en était pathétique à voir. "C'est sa dernière chance Serge. S'il échoue ou si toi tu devais échouer, il ne restera plus qu'une seule solution possible pour Camus: la Mort."

"Non. Ce n'est pas possible. Pourquoi serait-il plus sanctionné que Tsakalatos?"

"Tu comprendras par toi-même, Saint de la Grue." Ornytos s'éloigna et laissa Serge abasourdi dans la pénombre du passage secret.

Le Saint de la Grue resta un long moment seul, n'arrivant pas admettre ce qu'il venait d'apprendre. Pour lui c'était impossible. Camus était incapable de faire cela. Il devait y avoir une erreur. L'image de Camus et Tsakalatos dans les bras de l'un et de l'autre avant son départ lui revint en mémoire tout à coup. Il ne voyait que cela. Camus protégeait Tsakalatos de toute son âme, quitte en porter toute la responsabilité.

Il se secoua et se dépêcha de descendre le passage secret à la fois pour en avoir le coeur net mais surtout pour régler ce problème le plus rapidement possible. Il fit fi des regards que lui lançaient certaines personnes et il ferma ses oreilles aux rumeurs, un comble pour ce qu'il était vraiment. Il arriva face à sa maison mais il ne s'arrêta pas pour la contempler comme il le faisait habituellement. Il espérait trouver les enfants à la maison. Après tout, ce devait être l'heure de leurs leçons quotidiennes.

Serge ouvrit la porte et son regard fit le tour de la pièce. Il vit Saul aider Tsakalatos à faire un exercice d'écriture. Tous les deux levèrent la tête et aperçurent Serge. Ce dernier les regarda brièvement et ses yeux firent encore une fois le tour de la pièce. Il manquait une personne. L'intéressé, Camus. "Où est Camus?" demanda-t-il d'une voix ferme.

"Sois le bienvenu, Serge" dit Saul qui se leva. "Je ne sais pas où se trouve Camus..." révéla-t-il en baissant la tête, se sentant pris en faute.

Les yeux de Serge se rétrécirent et ses iris ambre devinrent légèrement rouges. "Trouve-le" ordonna-t-il. Saul hocha seulement la tête et sortit aussi rapidement de la pièce que lui permettait son infirmité. Serge posa son sac et se tourna vers Tsakalatos.

"Que se passe-t-il ici?" demanda-t-il.

Tsakalatos leva les yeux et les baissa de nouveau très rapidement. Il était heureux que Serge fût enfin de retour, mais la lueur dans les yeux de son maître actuel ne lui annonçait rien qui vaille. Serge savait quelque chose, c'était certain. Camus avait déjà assez de problèmes comme cela, et il en était, en quelque sorte, responsable. Il essaya de penser à rien, connaissant le talent du Saint à 'lire' dans les pensées des autres. Le Saint leur avait dit qu'il utilisait rarement ce pouvoir, mais il était certain que Serge l'utiliserait pour connaître la vérité. Il se devait de protéger son ami. Il ne savait pas ce que Serge pouvait faire à son ami.

"Alors?"

"Je ne sais pas..."

"Tu en as certainement une idée. Tu ne te sentirais pas si coupable si tu ne savais rien." Tsakalatos ne dit rien. "Regarde-moi quand je te parle!" Tsakalatos déglutit avec difficulté et leva lentement la tête. Cette fois Serge vit clairement l'état du visage du Grec. Il vit les coups récents qu'il avait reçus, les coupures qui commençaient juste à se cicatriser et l'oeil droit tuméfié qui virait au noir. "Par Athéna" souffla Serge qui se baissa et prit le menton de l'enfant entre son pouce et l'index. Il le leva un peu plus pour l'examiner de plus près. "Tu t'es encore attiré des ennuis, n'est-ce pas?"

"Non, je..." Il se mordit les lèvres et ferma les yeux aux larmes qui lui venaient.

"J'aimerai bien savoir ce qui se passe ici."

Tsakalatos ne répondit rien et Serge soupira. Il laissa le menton et Tsakalatos la laissa retomber sur la poitrine. Il essaya de lire le cosmos de l'enfant puis ses pensées, mais seules la tristesse, la culpabilité et la peur étaient clairement lisibles. Quant à ses pensées, il ne parvenait pas à les cerner. Une confusion totale régnait dans son esprit. Il abandonna l'introspection de l'enfant. Le Saint de la Grue s'assit et sortit de son sac un petit paquet entouré de soie bleue. Il le déplia et apparut la statuette d'Athéna qui l'accompagnait toujours. 'Je t'en prie, aide-moi...'

À cet instant, la porte s'ouvrit et Saul apparut et poussa Camus à l'intérieur. Ce dernier lança un regard noir à Saul qui le laissa avec Serge et Tsakalatos. Le soldat n'avait pas besoin qu'on lui dise lorsqu'il devait les laisser seul. Après avoir jeté un regard au Saint de la Grue, il referma la porte et s'éloigna.

Camus regarda Serge qui l'observait. Il avait des traces de coups et ses cheveux étaient en désordre. Serge le reconnut à peine. Puis ses yeux rencontrèrent ceux de Camus. Ce fut un choc pour lui. Ce qu'il lisait dans les yeux sombres de Camus était de la rage. Cela l'étonnait d'autant plus qu'il ne faisait rien pour dissimuler ses émotions comme avant. "Pourquoi n'es-tu pas ici en train d'étudier?"

"Je ne vois pas pourquoi je t'obéirais!" répondit Camus en défiant le Saint.

"Parce que je suis ton maître" répliqua gravement Serge qui soutint le regard de Camus.

Camus eut un petit rire mauvais. "Etrange maître qui laisse l'éducation de ses élèves à d'autres."

Les yeux de Serge se plissèrent. Il n'aimait le ton de Camus et encore moins la façon dont il lui répondait. "Je t'ai posé une question et j'exige une réponse."

"Je te l'ai déjà donnée" dit Camus défiant le Saint encore une fois. Ses yeux tombèrent sur les mains de Serge et il vit Athéna. Son sang ne fit q'un tour et sa rage se transforma instantanément en haine. Il s'élança sans prévenir vers Serge et lui arracha la statuette des mains avant de la jeter à terre dans un geste rageur.

La statuette de pierre rebondit sur le sol mais ne se brisa pas. Elle se fissura juste. Serge et Tsakalatos ouvrirent de grands yeux effarés devant ce geste impie et aucun ne furent en mesure de prononcer une parole. Un éclair diabolique passa dans les yeux indigo de Camus et la colère le submergea de nouveau lorsqu'il vit que la statuette ne s'était pas brisée comme il l'escomptait. Il se rua vers elle et se pencha pour la reprendre.

"Arrête Camus" s'écria Tsakalatos effrayé.

"CAMUS!!!!" La voix de stentor de Serge éclata comme un coup de tonnerre et stoppa Camus net. Le garçon se redressa et se tourna vers le Saint, ses yeux luisants de colère. Serge le regarda avec une expression qu'il n'avait jamais vue auparavant. Une colère noire et sourde animait le Saint mais il se retenait d'exploser. Comme pour canaliser cet excès d'émotion, il avança et prit la statuette avec amour. Il la regarda et sur son visage apparut une expression de tristesse.

La tête de la statuette était fissurée du front au menton, et un léger morceau de nez manquait. Il caressa la statuette une fois et resserra avec précaution ses doigts autour de l'idole. Il releva la tête et une ferme expression remplaça celle de tristesse qui était sur son visage. Il regarda les enfants mais ses yeux ambre se posèrent sur Camus. Il essaya de lire le cosmos et les pensées de l'enfant. Il était vulnérable à ce moment là comme toujours lorsqu'il était en proie à une forte émotion. Rien. Il n'y parvenait pas. Camus se protégeait et cela consciemment. Ce fut un autre choc pour Serge. Camus était capable de protéger ses pensées même sous le coup d'une émotion.

Serge détourna le regard de Camus et le posa sur Tsakalatos pendant quelques secondes. "Va chercher de l'eau" dit-il d'une voix égale mais le jeune Grec sentait que le Saint essayait de dissimuler son courroux. Il lorgna du côté de Camus qui gardait obstinément son regard sur Serge, puis il prit le pot vide pour aller au puits, non sans appréhender ce qui allait suivre. Il savait ce qui allait se passer. Camus était aller beaucoup trop loin cette fois et lui-même ne savait pas pourquoi Camus agissait ainsi. Il ne le reconnaissait plus. Entre les paroles et les actes, il y avait quand même un immense pas que son ami venait de franchir. Il ferma la porte et s'éloigna d'un pas lourd. 'Saga n'a pas réussi à lui faire entendre raison hier.'

Serge n'avait pas quitté des yeux Tsakalatos jusqu'à ce qu'il fermât la porte. Il attendit quelques secondes projetant son cosmos vers le Grec pour être sûr qu'il n'était plus là. C'était inutile de mettre Camus encore plus en colère qu'il n'était et de faire de lui un véritable rebelle. Il sentit le regard appuyé du garçon. Lorsqu'il fut certain que Tsakalatos n'était plus à proximité il reporta son attention sur le petit Français et ses yeux couleur ambre s'assombrirent à tel point que les iris devinrent rouges.

Camus se campa plus fermement sur ses jambes et se pinça les lèvres. Il lui rendit son regard. Il ne se sentait pas coupable. De quel droit le Saint avait-il d'être si en colère alors qu'il l'avait laissé pour quelques temps? Quel droit avait-il?

Serge passa près de Camus et ouvrit la porte de sa chambre avant de lancer un regard à l'enfant. Il l'enjoignit à y entrer. Camus ne bougea pas. Serge fronça légèrement les sourcils. Enfin l'enfant se dirigea vers la porte. Il la passa et Serge la referma derrière eux.

L'enfant regarda autour de lui. C'était la première fois qu'il entrait dans la chambre du Saint de la Grue. D'un accord tacite, personne n'était autorisé à y entrer sauf Saul pour y faire le ménage. Camus et Tsakalatos avaient toujours respecté cette règle. La pièce ne ressemblait en rien à une chambre si ce n'était le lit qui rappelait la fonction de cette pièce. La fenêtre qui se trouvait coté Est, éclairait la pièce ou une petite table servant de bureau et une chaise complétaient le mobilier. Contre le mur Ouest et Sud, se trouvaient de nombreux livres. Camus les observa pendant un petit moment. Il ne savait pas que Serge en possédait autant.

Un mouvement l'arracha à sa contemplation et il vit Serge jeter sa cape sur le lit sans autre cérémonie et se diriger vers une petite alcôve percée dans le mur près du chevet. Il plaça la statuette à l'intérieur après l'avoir caressée. Camus sentit sa colère grandir et il serra les poings.

Serge resta un petit moment à contempler l'idole. "Que se passe-t-il Camus?" demanda-t-il en français sans se retourner. Camus ne répondit pas. "Qu'est-ce qui t'as pris?" Le garçon ne répondit toujours pas. "Je n'ai pas entendu que du bien à ton sujet lors de mon absence. Je ne reconnais pas le Camus que j'ai rencontré ou que j'ai laissé quelques semaines auparavant."

"Tu crois me connaître?" cracha Camus ses yeux lançant des éclairs de haine. "Tu crois tout savoir?!"

"Pourquoi?" questionna Serge qui éleva un peu la voix tout en essayant cependant de se maîtriser. "Pourquoi as-tu jeté Athéna à terre. Tu lui dois le respect..."

"Je la hais!" s'écria Camus sans hésiter et sans se rendre compte de ce que cela impliquait. Serge se retourna brusquement vers l'enfant. Ses yeux s'étaient rétrécis et une lueur folle brillait dans ses yeux. Malgré lui Camus frissonna. Les traits de Serge étaient durs, c'était un homme différent qui se dressait devant lui et il lui sembla qu'il avait grandi.

"Que viens-tu de dire?" articula lentement Serge.

"Je la hais! Je hais cette déesse! Elle n'a pas le..." Une claque s'abattit lourdement sur sa joue droite et Camus tomba à terre.

"Comment oses-tu?" Le corps de Serge tremblait de colère. "Comment oses-tu manquer de respect à la déesse Athéna?" Il comprenait maintenant la réaction des gens au Sanctuaire. Si Camus avait clamé cela un peu partout dans le Sanctuaire, il était normal, que la menace d'Ornytos soit mise en application rapidement.

"C'est une déesse cruelle et sans coeur" cria Camus qui essaya de se relever, mais une autre claque le fit rester à terre. "Tu m'as menti! Elle est cruelle!"

"Athéna est tout sauf une déesse cruelle. Sache qu'ici les idées impies telles que les tiennes sont très mal vues! Elles peuvent même entraîner la mort pour celui qui les prononce! As-tu seulement conscience de ce que tu dis?"

"La seule chose dont je sais, c'est que je la déteste!"

Deux claques retentirent et les joues de Camus rougirent. "Athéna veille sur toi. Tu lui APPARTIENS! Comprends-tu, Camus? C'est pour ça que tu es au Sanctuaire."

Une claque résonna de nouveau, mais Camus ne pleura pas. De la détermination pouvait être lue dans les yeux de l'enfant. "Je te hais. Je hais tout le monde ici! Tu aurais dû me laisser dans ce parc en France! Tu aurais dû me laisser mourir!!"

"Ça suffit, Camus!!" s'écria Serge indigné, une lueur d'incompréhension traversant fugitivement son regard.

Cette fois un coup l'atteignit sur la pommette droite. "Elle me prend tout! Elle fait tout pour me faire souffrir!!"

"Pour être un Saint il faut souffrir. Tu en as l'étoffe! Tout du moins tu l'avais! Tu savais ce qui t'attendait en venant ici, je ne te l'ai jamais caché."

"Elle me prend tout! Tu n'avais pas le droit! Tu n'avais pas le droit! Je te déteste!!" cracha Camus entre ses dents incapable de rassembler ses idées et expliquer son ressentiment envers Athéna et les autres.

Le coeur de Serge se serra mais il ravala sa douleur et frappa Camus. Il fallait lui donner une bonne correction pour son impiété, mais également pour le manque évident de respect qu'il avait pour les autres.

La porte s'ouvrit brutalement et quelqu'un se mit entre lui et le petit Français. Une claque destinée à Camus retentit et tout devint silencieux.

Serge aperçut Tsakalatos et la joue déjà meurtrie qu'il venait de frapper rougir. Il cligna des yeux et ses traits se durcirent. "Que fais-tu là? Cela ne te concerne pas" dit-il en Grec.

"Pourquoi frappes-tu Camus? Ce n'est pas de sa faute. C'est de la mienne."

"Voyons, Tsakalatos, même si tu as incité Camus à faire quelques bêtises, tu n'es pas responsable de ce qu'il vient de faire. De plus, c'est à lui de savoir ce qui est bien et ce qui est mal. Il doit être capable de faire la différence." Les sourcils de Serge se haussèrent légèrement lorsqu'il réalisa ce qu'il venait de dire. 'Et si...'

"Non ce n'est pas vrai..."

"Inutile de discuter, Tsakalatos. Actuellement je suis votre maître et vous devez m'obéir. Camus a été puni comme il se devait. Sa plus grande faute a été d'insulter Athéna. Je doute que tu sois aller si loin Tsakalatos. Camus est puni et ira au lit sans manger. Quant à toi, interdiction de l'approcher cette nuit et de le consoler. Est-ce clair?"

"Pourquoi?"

"Je n'ai pas à me justifier. Dorénavant votre entraînement sera plus dur." Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit. Il se tourna vers les enfants et attendit. Tsakalatos regarda Camus qui gardait obstinément les yeux baissés et lui tendit la main. "Tsakalatos?!" gronda Serge.

Tsakalatos regarda Serge puis Camus qui trouvait décidément le sol très intéressant. Il entraperçut le visage furieux de Camus. C'était de la fureur à l'état pure, une furie où se mêlait l'humiliation et la haine. Il avala sa salive étonné et effrayé de voir son ami dans cet état. Il resta quelques secondes près de lui puis mû par son instinct, il sortit de la pièce dans un silence pesant.

Serge regarda fixement Camus qui évitait de le regarder. Lentement il se releva et passa près du Saint sans lui lancer un seul regard.

Il serra les dents et les poings. 'Je te hais Athéna! Je te hais de toute mon âme...' Il se mordit la lèvre inférieure et un filet de sang s'écoula de la commissure droite des ses lèvres. Il ne jeta pas un regard à Tsakalatos bien qu'il sentit l'inquiétude de ce dernier. Il voulait s'enfuir, son coeur lui faisait mal, encore plus mal que lorsqu'il avait réalisé que sa mère l'avait abandonné et certainement jamais aimé. Il se dirigea vers son lit et se pelotonna contre le mur de la maisonnette.

Il avait envie de pleurer mais il se retint. Il ne ferait pas ce plaisir à Serge. Camus ne comprenait pas. Il avait exprimé ses opinions. Il détestait Athéna. Quand Serge lui en avait parlé, il avait d'abord admiré cette déesse qui, bien qu'étant celle de la guerre, protégeait la Terre et essayait de protéger l'humanité. Mais Serge consacrait sa vie à une entité religieuse dont l'existence n'était rien de plus qu'une chimère. Athéna lui volait l'affection de Serge, lui volait l'attention du Saint en le faisant souffrir. Elle lui prenait l'affection de Tsakalatos, de Saga. Athéna était possessive et il se mit à la détester.

Le Sanctuaire était devenu un véritable enfer pour lui. Athéna était partout présente, tout le monde parlait d'elle. Il n'en pouvait plus et n'aspirait qu'à s'enfuir tout en sachant que c'était impossible.

Son coeur le faisait souffrir. Il avait l'impression qu'il saignait, et qu'il pleurait, les larmes salées accentuant la blessure béante de son coeur, comme lorsque ses larmes roulaient sur ses joues ravivant la douleur de ses pommettes blessées. 'Pourquoi? Pourquoi ai-je si mal?' Il releva ses genoux à la hauteur de son torse essayant de s'isoler des autres. Le silence pesant de la maisonnée était palpable et Camus essaya de se soustraire à celui-ci.

Un long moment passa puis la porte de la chambre de Serge se rouvrit. Malgré lui Camus se raidit, mais il ne bougea pas. "Tsakalatos," appela Serge d'une voix ferme "c'est l'heure de l'entraînement du soir. J'espère que je n'aurai pas d'autres mauvaises surprises!" Il se tourna vers le garçon allongé qui entendit son ami descendre d'un bond de son lit. "Camus. Cela est valable pour toi aussi."

Le petit Français ne bougea pas et ne dit rien. Serge attendit un moment. "Camus! On t'attend" dit d'une voix ferme Serge.

"Et alors?" cracha Camus dans un souffle. "Tu n'es pas mon maître..."

"Actuellement je le suis. Alors tu vas faire ce que je te dis."

"Non!" répondit Camus sans se tourner vers lui. "Je n'ai pas à t'obéir!"

Serge fut interloqué par l'attitude de Camus. Il ne répondit rien. "Très bien, comme tu voudras." Il se tourna vers Tsakalatos. "Viens." Il se dirigea vers la porte. "Je demanderai au Grand Pope de te trouver un maître très rapidement...." Il ouvrit la porte et sortit, laissant Camus seul se morfondre dans son lit. La porte se referma sur les protestations de Tsakalatos.

"Mais je ne veux pas être séparé de Camus!"

"Ne discute pas, Tsakalatos! De toute façon, vous serez séparé un jour. Alors c'est mieux de le faire maintenant."

"Mais..."

"Il n'y a pas de mais qui tienne! Tu as provoqué assez de problèmes comme cela!"

Camus les entendit s'éloigner. Il s'assit brusquement sur son lit et serra les poings. "Toi aussi..." murmura-t-il. "Toi aussi! Tout n'est que mensonge!" Il se tourna vers la fenêtre et aperçut Athéna surveillant son domaine. "Sois maudite!" Des larmes de rage roulèrent sur ses joues. "Non, je ne pleurerai pas. Non je ne pleurerai pas..." Mais ce fut plus fort que lui. "Pas ça..." murmura-t-il déchiré.


Assis sur un morceau de colonne brisée et tombée, un petit garçon regardait le ciel nocturne. Les nuages avaient fini de pleurer et de ci de là quelques étoiles se montraient entre les trous de la masse nuageuse. Il frissonna. Bien qu'il se soit protégé de la pluie une bonne partie de l'après-midi, il était trempé. Son abri de fortune ne l'avait pas totalement protégé et maintenant à cause du vent frais qui chassait les nuages il tremblait dans sa tunique trempée.

Il passa une main dans sa chevelure mouillée et soupira. Il ramena ses genoux à sa poitrine et les enserra de ses bras.

La nuit s'écoulait et il restait là à attendre alors qu'il aurait dû retourner chez lui. Mais il ne voulait pas. Il desserra son étau autour de ses jambes et il les laissa pendre. Il attendrait jusqu'à l'aube et si ce qu'il espérait ne se produisait pas alors il savait ce qu'il devait faire.

Le dernier croissant de lune apparut entre deux nuages et éclaira brièvement le paysage. Le garçon leva ses yeux indigo vers l'astre de la nuit qui se cacha de nouveau rapidement. Son coeur se serrait au fur et à mesure que le temps passait. Il s'était donné du temps à la réflexion, et même s'il était décidé à aller jusqu'au bout, il ne pouvait s'empêcher d'avoir ce pincement au coeur.

Il se demanda en fait pourquoi son coeur lui faisait mal ainsi alors qu'il avait pris la décision qui s'imposait d'elle-même. 'Le fait de ne plus revoir Tsakalatos? Le fait de n'avoir pu réellement expliqué mon attitude à Serge? Peut-être ne suis-je pas prêt?' Il laissa échapper un autre soupir. Non ce n'était pas ça. Il le savait mais il refusait de le voir, de se l'avouer. Il avait mal parce qu'il se rendait maintenant vraiment compte que tout ce qu'il avait pensé et cru jusqu'à présent n'était que mensonge. Il n'avait cru qu'à des chimères et découvrir la vérité lui faisait mal.

Serge ne se souciait plus de lui. Il allait le renvoyer et il devait attendre avec impatience que le Grand Pope nomme un nouveau maître pour lui. Il fuyait Tsakalatos. Et depuis l'incident, Tsakalatos le regardait de façon suspicieuse, mal à l'aise. Cela lui faisait encore plus mal que lorsqu'il avait compris que sa mère ne l'avait jamais aimé. 'Mais au moins elle était franche' pensa-t-il avec dérision.

Que pouvait-il espérer attendre? Pourquoi continuait-il à espérer? "Jusqu'à l'aube," murmura-t-il, "jusqu'à l'aube et ensuite..." Il retourna à la contemplation du paysage éclairé par une lueur fantomatique rendu encore plus irréel par le jeu de cache-cache de la lune et le souffle du vent.

Un long moment s'écoula lorsqu'il entendit un bruit derrière lui. Son coeur se mit à battre plus rapidement dans sa poitrine. Il se força à rester calme et immobile. Il avait peut-être imaginé ce bruit. Il avait peut-être voulu entendre un bruit. Il entendit un bruit de pas puis il sentit une présence près de lui. Il ne se retourna pas. Il concentra tous ses sens pour reconnaître la personne près de lui. Son coeur bondit dans sa poitrine et il s'accorda quelques secondes pour retrouver la maîtrise de lui-même. "Je t'attendais" dit-il simplement espérant avoir une voix neutre et dénuée de toute émotion.


Assis à sa table, un livre ouvert posé dessus, Serge regarda par la fenêtre et frissonna. Bien que le temps fusse chaud, la pluie qui était tombée sur le Sanctuaire une grande partie de la journée et le vent qui désormais soufflait les nuages plus au Nord est avaient contribué au rafraîchissement du temps. Le souffle du vent fit légèrement vaciller la flamme de la lampe tempête et sa frange fut soulevée. Une ride d'inquiétude marquait son front.

'Pourquoi est-ce que tu ne dis rien? Pourquoi tu ne fais rien pour lui?' Les mots que Tsakalatos lui avaient crachés sous le coup de la colère lui revenaient en mémoire.

Il baissa la tête. Il fallait qu'il réagisse. Cette situation n'avait que trop duré. Cela faisait plus d'une semaine qu'il était rentré, plus d'une semaine qu'il avait battu Camus, plus d'une semaine qu'il ne l'avait vu ni même entendu. Ses yeux le piquèrent. Il avait beau essayer de se convaincre qu'il fallait arrêter, il manquait de courage. Il avait peur de paraître faible, peur de perdre définitivement Camus. Et pourtant cette situation ne pouvait plus durer. Camus rentrait tard la nuit, très tard. Il restait éveillé jusqu'à ce que l'enfant rentrât, mais il n'était jamais aller vers lui. Puis le garçon disparaissait bien avant les premières lueurs de l'aube. Il ne venait plus aux entraînements et il savait qu'il avait repoussé Tsakalatos, ne désirant pas qu'il le dérangeât.

Il devait aller voir Camus. Il le devait. Il n'avait plus le choix. Cela devait être maintenant où il aurait le sentiment d'avoir trahi et abandonné Camus, comme sa mère l'avait fait auparavant. Il devait savoir. Il devait cesser de fuir comme le Grand Pope lui en avait fait la remarque cet après-midi.

* * *

Serge se tenait debout sur une des hauteurs du Sanctuaire et regardait dans le vide, ne faisant pas attention à ce qui pouvait se passer autour de lui, et encore moins à la pluie. Les yeux mi-clos il semblait se concentrer sur quelque chose. Il fixait un point précis et son cosmos s'étendait dans cette direction. Il soupira mais il ne savait si c'était de soulagement ou de résignation. Depuis quelque temps il avait du mal à lire clairement dans son coeur. Il était là, dans son lieu favori et ne semblait pas vouloir bouger de là. Depuis plus d'une semaine, il venait ainsi vérifier si le garçon était en forme et s'il était là, tous les jours. Tous les jours il essayait de lire son cosmos. Mais même ce dernier était défendu par une barrière mentale. L'enfant l'avait érigé pour se protéger du monde extérieur.

Il secoua la tête et une expression de tristesse apparut sur son visage. Il avait espéré et il avait été déçu une fois encore, comme il l'avait été un peu plus d'une semaine auparavant. Il se tourna vers la droite et s'éloigna d'un pas lourd vers l'endroit où son autre élève devait l'attendre. Il s'arrêta soudain lorsqu'il sentit un puissant cosmos qu'il connaissait très bien. Il leva la tête et vit le Grand Pope s'approcher de lui accompagné d'Ornytos et d'un serviteur, dix mètres derrière lui. Son expression changea et son visage devint impénétrable. La distance entre le représentant d'Athéna sur Terre et lui diminua. Le Saint de la Grue attendit et baissa la tête.

"Bonjour, Serge" dit le Grand Pope en s'arrêtant en face de lui.

"Vous voir me remplit toujours de joie et encore plus particulièrement en un jour si pluvieux, Votre Altesse" dit respectueusement Serge. Il leva les yeux sur le Grand Pope. Ce dernier leva légèrement la main et renvoya le chef des soldats et le serviteur. Les deux hommes s'éloignèrent sans dire un mot, mais Ornytos resta à portée de voix. "Quelque chose ne va pas?"

"J'étais certain de te trouver là" dit le Grand Pope qui ne répondit pas à la question de Serge. Etonné, le Saint haussa les sourcils. "Tu passes beaucoup trop de temps ici" dit le chef du Sanctuaire. "Tu fuis de plus en plus. Cela ne te ressemble pas."

"Que voulez-vous dire?"

"Je sais ce que Camus représente pour toi, mais tu dois accomplir ton devoir de Saint." Le Grand Pope cessa de parler et se rapprocha de Serge. "Tu n'as toujours pas résolu le problème."

"Mais..."

"Je sais que Camus ne blasphème plus aussi ouvertement, néanmoins, il ne croit toujours pas en Athéna, ni même en ses principes et valeurs. J'ai été trop indulgent envers lui. J'ai préféré attendre ton retour car j'estimais qu'en tant que maître actuel de Camus, c'était ton devoir de régler ce problème. Mais j'ai eu tort et c'est une grave faute. Je n'aurais jamais dû te laisser t'occuper de Camus."

"Je vais régler ce problème...."

"Quand? Quand le règleras-tu? Tu remets toujours au lendemain cette tâche. Tu fuis. Je sais que c'est dur, mais tu dois le faire. Désolé Serge, mais je ne peux plus te laisser continuer à fuir. Je ne te laisse plus le choix. Je me dois de préserver la stabilité et la paix au sein du Sanctuaire. Beaucoup sont morts alors qu'ils ont provoqué beaucoup moins de problèmes que Camus. Ne t'avise pas à me trahir, Serge."

Serge baissa la tête. Le Grand Pope n'avait pas besoin de lire ses pensées pour connaître la nature de celles-ci. Réussir à faire évader Camus du Sanctuaire. Tout faire pour qu'il ne meure pas. Mais c'était impossible et il le savait. Il entendait la pluie qui tombait et il eut le sentiment qu'elle était le reflet des larmes qui s'écoulaient de son coeur.

Le Grand Pope se retourna et se dirigea vers Ornytos. 'Même si le prix à payer est ta souffrance Serge, tu dois le faire. Tu es un Saint et c'est ton devoir.' Le Grand Pope leva la tête et regarda le ciel sans se soucier des gouttes qui frappaient son masque pendant qu'il s'éloignait. "Je te donne jusqu'à demain soir, Serge. Pas un moment de plus. Soit Camus change d'attitude, soit il sera puni comme il se doit."

"Très bien, Votre Altesse."

"Je regrette de prendre de telles mesures, mais Camus et toi ne me laissez plus le choix. De plus, nous ne pouvons pas nous permettre d'être faible et en particulier en ce moment. Je compte sur toi." Le Grand Pope s'éloigna et Serge serra les poings. 'Athéna, je t'en prie, aide moi! Pas lui. Pas mon Camus!' Il regarda dans la direction où se trouvait l'enfant et soupira résigné. 'Je suis désolé Camus, tellement désolé.' Des gouttes tombèrent sur son visage, mais il ne fit rien pour les essuyer.

* * *

Le souffle du vent ramena Serge à la réalité. Il releva la tête et ferma le livre brusquement. Non cela ne pouvait plus continuer. Il fallait agir. C'était la dernière chance de Camus. Il ne pouvait pas l'abandonner maintenant. Tout le monde semblait attendre quelque chose de lui, tout le monde. Il était vrai que Camus ne s'était plus retrouvé dans une rixe, qu'aucune plainte envers le petit rebelle s'était fait entendre depuis qu'il était revenu, mais il devait savoir. Il devait savoir s'il devait demander au Grand Pope un autre maître pour Camus ou s'il fallait le tuer.

Son coeur se serra à cette idée. C'étaient les seuls choix possibles. L'enfant se trouvait dans le Sanctuaire et il ne pouvait y ressortir qu'en devenant un Saint ou en mourant. La carrière même de soldats lui était refusée puisqu'il haïssait Athéna. Même s'il avait le potentiel et la capacité de devenir un Saint, il ne pourrait pas en devenir un à cause de cet athéisme qui semblait caractériser celui qui le faisait actuellement souffrir.

Il se leva et se dirigea vers le lit. Il devait en avoir le coeur net et laisser choisir Camus. Il était pratiquement sûr de la réponse, c'était pourquoi il avait retardé le plus longtemps possible cette rencontre avec celui qu'il considérait comme son fils. Il s'était rendu compte qu'il se comportait comme un père envers l'enfant et non comme un maître envers un élève, le soir où il avait frappé Camus. Il voulait donner le meilleur à Camus. Il désirait qu'il soit le meilleur. Certes Camus avait plus ou moins répondu à ses attentes, mais il s'aperçut qu'il avait agi en pur égoïste. Il n'avait jamais véritablement considéré les sentiments de Camus. Ce fut certainement sa plus grosse erreur.

Il mit sa cape sur ses épaules et regarda de nouveau par la fenêtre les nuages qui étaient beaucoup moins nombreux. Les étoiles brillaient à travers les trouées des nuages qui filaient. Il se tourna vers la petite statuette fendue posée dans l'alcôve. 'Je t'en prie, Athéna, aide-moi...' Il ne ressentit aucun réconfort comme c'était habituellement le cas. 'Tu l'as déjà jugé, n'est-ce pas?' Rageur, il ouvrit brusquement la porte et sortit.

Il rencontra le regard de Tsakalatos qui était assis sur son lit. Il ne dit rien. Il constata que l'enfant avait des cernes et que son teint était livide. Il savait qu'il mangeait et dormait peu à cause de Camus. Ses yeux devinrent plus durs et il se dirigea vers la porte.

"Tu vas le voir hein?" L'espoir se faisait entendre dans la voix du petit Grec.

"Oui. Il faut en finir" dit Serge d'une voix sombre. Il tourna la poignée et ouvrit la porte et sortit rapidement. Cela ne l'empêcha d'entendre Tsakalatos le supplier de ne pas faire de mal à Camus. Il s'éloigna rapidement de la maison, ses sens en alerte, essayant de détecter le faible cosmos du garçon. Il se dirigea vers celui-ci sans hésitation.


"Oui il faut en finir."

La voix tranchante, sombre et glaciale de Serge fit battre le coeur de Tsakalatos plus rapidement. Il frissonna. Le ton qu'il venait d'employer ne laisser présager rien de bon. "Non! Je t'en prie! Ne fais pas de mal à Camus" cria-il en se lançant derrière le Saint. Mais une main ferme l'agrippa par l'épaule pour l'empêcher de sortir et de suivre le Saint d'argent. Il se retourna et vit Saul.

Le soldat qui était à l'autre bout de la pièce s'était précipité sur le petit Grec pour l'empêcher de suivre Serge. Tsakalatos sembla surpris par son intervention. Tout le monde pensait qu'il était un impotent à cause de son infirmité, et le sous estimait. Mais Saul était loin d'être impotent, et cette fois ci, il le prouva encore. "Non n'y va pas" ordonna-t-il en serrant plus fort l'épaule du garçonnet.

Tsakalatos grimaça de douleur. "Mais il va faire du mal à Camus! Je dois l'arrêter!" s'écria le petit garçon qui se débattaient pour se libérer de la poigne du soldat.

"Ne sois pas ridicule! Jamais Serge ne fera aucun mal à Camus, à moins que ce dernier ne le pousse à le faire."

"Mais ..." balbutia le petit Grec, cessant de se débattre.

"Ils doivent être seuls. Ils doivent régler ce problème entre eux." Il vit la lueur inquiète dans les yeux de Tsakalatos. "Ne t'en fais pas pour eux. Tout va très bien se passer. Serge aime trop Camus pour lui faire de mal. Serge n'a d'yeux pour Camus. Il est devenu sa raison d'être et c'est certainement lui qui doit souffrir le plus actuellement."

"Comment ça?"

"Rien. Va te coucher maintenant."

"Je veux savoir ce qui se passe..." insista Tsakalatos.

"Va te coucher maintenant. Demain tu devras te lever tôt."

Tsakalatos sut qu'il était impossible de discuter avec Saul ce soir. Il n'arriverait pas à le faire fléchir car Serge était concerné. Il sentit la pression des doigts du soldat diminuer. Il alla vers le lit et s'y allongea. Mais il ne voulait pas dormir. Il garda les yeux ouverts sur la porte close. Son lit faisant face à l'entrée, il n'avait aucune difficulté à surveiller les allées venues des personnes vivant dans la maison, et dernièrement, c'était le retour de Camus qu'il surveillait. La table gênait un peu son champ de vision, mais il s'y accommoda. La pièce fut plongée dans la pénombre où désormais une seule bougie brillait.


Serge eut la surprise de trouver Camus sur le lieu de prédilection du garçon. Il pensait qu'il le trouverait quelque part, dans un coin reculé du Sanctuaire. Mais non, il était là, assis sur un morceau de colonne, lui tournant le dos et contemplant quelque chose dans la nuit. Le vent qui soufflait était frais et humide, et Serge perçut le claquement léger mais réel de vêtements mouillés.

Le Saint de la Grue leva les yeux au ciel et regarda le dernier croissant de lune qui venait d'apparaître de derrière les nuages. Il inonda de sa faible lueur le paysage. Il s'approcha de l'enfant qui n'avait pas bougé ne réagissant même pas lorsque le vent devenait plus violent. Il semblait insensible à ce qui se passait autour de lui. Il s'arrêta près de lui mais il ne dit rien. Il contempla les ruines qui s'étendaient devant lui, espérant voir ce que Camus voyait.

"Je t'attendais" dit soudain Camus calmement.

Cela prit Serge au dépourvu. Ainsi donc l'enfant l'attendait. Il l'attendait peut-être chaque nuit, qui pouvait savoir? "Tsakalatos? Tu as demandé à Tsakalatos de me dire d'aller te voir. C'est pourquoi tu m'attendais?"

"Tsakalatos n'a rien à voir là dedans" répondit-il. "Non, je savais que tu viendrais..."

"Comment ça?"

"Une intuition" répondit Camus qui ne s'était toujours pas tourné vers le Saint de la Grue. Il continuait à regarder le paysage nocturne éclairé par moments par la lune qui prenait un malin plaisir à se cacher derrière les nuages, provoquant des jeux d'ombres ondulants fascinants et inquiétants.

Serge regarda l'enfant. Camus était décidé à parler. Il avait fait le premier pas en s'adressant à lui, mais dans quel but? Qu'attendait l'enfant de lui? Il détourna son regard et regarda la statue d'Athéna à sa droite. "Tu as fini de faire l'enfant capricieux, à ce que je vois" déclara Serge.

"Je ne suis pas capricieux. J'ai juste exprimé mes idées, mais elles sont mal vues."

"Disons plutôt que l'endroit dans lequel tu les as prononcées n'était pas vraiment approprié, tu ne crois pas?"

"Oui. Mais cela ne m'empêche pas de continuer à éprouver ce que j'éprouve pour 'elle'."

Le coeur de Serge se serra. Camus n'avait pas changé. Même s'il était devenu plus raisonnable au premier abord, son impiété était toujours là. Il ne pouvait rien faire pour l'enfant et déjà il entrevoyait la destinée de Camus. Mais il devait essayer jusqu'à la dernière seconde.

"Je ne comprends pas ton ressentiment vis à vis de la déesse qui t'a protégé." Camus ne dit rien. "Je sais que tu en es capable, alors explique-moi pourquoi cette soudaine haine envers Athéna."

"A quoi cela servirait-il?" murmura Camus.

"J'aimerai comprendre." Camus se taisait toujours. "Je vois, tu n'as plus confiance en moi, c'est cela?"

"Non. La responsable de tout ça c'est 'elle'!" s'exclama Camus en montrant du doigt la statue et en se tournant vers le Saint.

La lune sortit de derrière un nuage et Serge vit les yeux de Camus briller de rage. Ces yeux. Il les avait déjà vus quelque part, il n'y avait pas si longtemps. Les yeux de cette femme.

* * *

Serge sortit du parc où il avait rencontré Camus plus d'un an auparavant. Il avait toujours aimé venir dans ce parc une fois ses missions terminées. C'était devenu pour lui un lieu de pèlerinage qu'il aimait visiter. De plus, désormais cet endroit lui rappelait ces quelques jours de fin février où il avait rencontré Camus pour la première fois. Il s'arrêta et regarda en arrière le feuillage des arbres et poussa un gros soupir. Il était temps pour lui d'y aller. Il aurait tant aimé y amener son petit voleur de coeur. Mais c'était impossible. 'Peut-être un jour...'

Il s'arracha à ses souvenirs et à sa contemplation. Il se mit à marcher dans les rues, essayant de sortir de la jungle urbaine pour retourner le plus rapidement possible en Grèce. Il pouvait aller beaucoup plus vite, mais il se trouvait au milieu d'êtres humains normaux et il devait passer le plus inaperçu possible. Alors il agissait comme eux, obéissant à leurs règles de conduite.

Regardant autour de lui Serge aperçut une silhouette qu'il connaissait. Il s'arrêta et se concentra sur celle-ci. C'était une femme et elle était de dos. Elle avait des cheveux châtains très clairs qui lui tombaient au-delà des omoplates. Elle semblait porter quelque chose dans ses bras. Il était sûr de la connaître ou tout du moins d'avoir ressenti une émotion particulièrement forte à son contact.

Déterminé à savoir qui était cette femme, il s'approcha. Elle tourna au coin d'une rue et en une fraction de seconde, Serge entraperçut le visage de la femme. Cela lui fit un choc. Il comprenait pourquoi cette femme ne lui était pas inconnue. C'était la mère de Camus. Il n'éprouvait que du dégoût envers cette femme qui n'avait pas hésité à abandonner son propre enfant. Il plissa les yeux. Elle semblait mieux habillée que la dernière fois qu'il l'avait vu et semblait se comporter avec une certaine suffisance.

Serge n'y avait lu que de l'égoïsme. Un sentiment qui se trouvait vérifier par ce qu'il voyait maintenant. Son fils, Camus, n'avait été qu'un obstacle à sa réussite sociale. Il s'approcha de la femme qui attendait à un feu de signalisation. Il vit qu'elle portait un enfant dans ses bras. Il semblait avoir environ six mois, et si les couleurs des vêtements était un signe distinctif du sexe des enfants, c'était une fille. Camus avait donc une demi-soeur. Le coeur de Serge se serra.

"Quand est-ce que votre nouvel enfant subira le sort de votre fils?" demanda-il d'une voix basse et grave.

La femme sursauta et tourna sa tête dans tous les sens pour voir qui venait de lui parler, qui avait osé lui rappeler le souvenir de son premier enfant. Dans ses yeux indigo une lueur de rage non contenue brillait. Elle semblait ne pas voir son interlocuteur et Serge eut un petit sourire de satisfaction. Elle tremblait de rage.

Le feu tricolore passa au vert, autorisant les piétons à traverser la rue. "Vous arrive-t-il de vous souvenir du 'petit monstre'?" Serge passa près d'elle. "Quelle importance maintenant puisqu'il est promis au destin le plus noble qui puisse exister, et dont vous n'avez pas idée. Celui que vous appeliez 'petit monstre' est en fait un véritable 'petit ange'. Je doute que vous soyez un jour pardonné de cet abandon." Serge s'éloigna rapidement et se perdit dans la foule avant que la femme n'eut le temps de réagir ou d'ouvrir la bouche. Il n'aurait jamais imaginé qu'il rencontrerait cette femme. Mais au moins il se sentait soulagé. Il n'avait plus aucuns remords d'avoir emmené Camus au Sanctuaire.

* * *

Un bruit le fit revenir à la réalité. Il s'aperçut que le petit garçon avait sauté de la colonne et le faisait face et le scrutait avec une expression de dureté, une expression que Serge n'arrivait pas à accepter.

"Tout est de sa faute" s'écria Camus "et tu continues à l'aimer!"

"Athéna m'a sauvé la vie. Ma vie lui appartient."

Cela déstabilisa Camus pendant quelques secondes. "Tu... Tu l'as vue?"

"Je n'ai pas besoin de la voir pour l'aimer" dit Serge en regardant dans le lointain. "Je ne l'ai jamais vue mais elle est là présente et elle m'aide. C'est ça la foi, croire en une entité divine, lui faire confiance. Si elle ne m'avait pas aidé, que serais-je devenu aujourd'hui? Que te serait-il arrivé?"

Les yeux de Camus se firent plus durs. "Tu ne l'a jamais vue! Comment peux-tu être sûr qu'elle t'a sauvé? C'est une déesse cruelle, c'est tout ce qu'elle est!"

Serge se retint de frapper Camus. Il croisa ses bras sur son torse pour empêcher ses mains de commettre l'irréparable en cet instant. Il fronça juste les sourcils et tourna les yeux vers la statue gigantesque d'Athéna. "Pourquoi, Camus? Pourquoi la détestes-tu?"

"Elle me prend tout! Tu l'aimes. Tsakalatos l'aime, tout le monde l'aime ici..."

Serge baissa sa garde et son regard. Ses yeux tombèrent sur le garçon dont le regard s'était durci mais dont les épaules tremblaient de rage. Il sourit. Camus était jaloux. Camus venait indirectement d'avouer qu'il aimait les gens et qu'il attendait leur amour en retour. Un amour exclusif et possessif. Il semblait craindre la solitude maintenant qu'il avait goûté aux joies de l'amitié.

Camus leva les yeux vers le Saint et aperçut le sourire. Il fronça les sourcils. Il avait l'impression que Serge se moquait de lui. Il était sur le point de parler lorsque le Saint fit un petit mouvement de la main l'enjoignant de se taire. Il baissa les yeux et regarda l'ombre fantomatique que la lune projetait devant lui.

"Je me rebelle donc je suis..." dit finalement et lentement Serge perdu dans ses pensées comme s'il récitait quelque chose.

Camus leva de nouveau les yeux sur le Saint de la Grue. Mais le Français ne donna pas d'explication à cette phrase. Il resta plongé dans ces pensées. "Que veux-tu dire?" demanda finalement Camus après un long moment de silence.

"Ton homonyme, le grand écrivain, a écrit un jour cette phrase. Tu l'illustres parfaitement. Pour prouver que tu existes, tu te rebelles afin d'attirer le regard de l'Autre. Descartes, un autre philosophe Français avait dit: 'Je pense donc je suis'. Si on est capable de penser alors on existe. Camus est aller plus loin en disant que pour être plus ou moins reconnu par l'Autre, pour attirer son attention, ses sentiments, la révolte était le meilleur moyen."

"Pourquoi me dis-tu cela?"

"N'as-tu pas essayer d'attirer mon attention afin que je m'occupe de toi? Même si tu n'en as pas conscience, tu as agi ainsi. C'était un appel au secours et je ne l'ai malheureusement pas compris." Serge baissa les yeux sur Camus. "Tu es jaloux. Tu es jaloux d'Athéna. Tu souffres. La Jalousie, ce sentiment si pervers te pique, te brûle te détruit de l'intérieur. La Jalousie n'est pas un sentiment digne. Il existe et, poussé à l'excès il peut engendrer la Haine, la guerre, la Mort."

"Je ne suis pas jaloux..."

"Malheureusement si. Je sais très bien ce que tu peux ressentir vu que je l'ai moi-même éprouvé. En fait la Jalousie est la compagne éternelle de l'Amour. Lorsque tu fais preuve de Jalousie, tu exprimes des sentiments envers la personne que tu n'aimes pas et c'est elle qui a le dessus sur toi et non toi sur elle. L'Indifférence est une arme redoutable. C'est une absence de sentiment. Il est dur d'être indifférent, mais l'Indifférence est protection pour celui qui la possède et une arme redoutable contre tes ennemis."

"Tu nous as dit de cacher nos sentiments durant un combat..."

"D'être indifférent le temps d'un combat pour avoir toutes les cartes en main. Être indifférent mais avoir la foi en ta cause et en Athéna. Tu as beau dire, Camus, tu éprouves des sentiments pour Athéna."

"Non..."

"Si. Ta jalousie et la haine que tu sembles lui porter ne sont que le reflet des sentiments que tu veux bien montrer. Mais que caches-tu au fond de ton coeur en réalité? As-tu peur de plonger dans ton âme et de découvrir la vérité? La frontière entre la Haine et l'Amour est tenue. Tu peux facilement passer de l'un à l'autre sans t'en rendre compte. La Haine est une autre forme d'Amour et de Reconnaissance de l'Autre."

Camus ne dit rien et baissa la tête essayant de réfléchir à ce que le Saint venait de lui dire. Il ne comprenait pas tout. Dès qu'il s'agissait d'Athéna son esprit se bloquait et les mots avaient du mal à pénétrer son cerveau. Mais quelque chose au fond de lui disait que Serge avait raison. Bien que sachant que le Saint ne possédait pas la science infuse, il représentait tout de même pour lui, la personne qui rassemblait la plupart des connaissances de ce monde.

Serge ne dit rien de plus. Il savait que l'enfant avait besoin de temps pour réfléchir, malheureusement, il n'en aurait pas assez. Malgré tout, il resta silencieux et resta aussi immobile qu'une statue, patientant. Un très long moment passa. "Camus, lorsque tu es venu ici, tu savais ce qui t'attendait. Je ne te l'ai jamais caché. Je ne t'avais pas menti."

"Je sais" dit dans un souffle Camus. Le vent se mit à souffler plus fort et Camus frissonna malgré lui. Serge vit le tremblement involontaire de Camus et ôta sa cape. Sans un mot, il la mit sur les épaules de l'enfant, puis il fit un pas sur la droite. Camus ne réagit pas. Il semblait perdu dans ses pensées ou dans ses souvenirs, à un moment où tout était si simple pour lui.

* * *

Camus regardait autour de lui, ébloui par tout ce qu'il voyait. Cela faisait maintenant un mois qu'il était avec Serge et il avait l'impression de le connaître depuis qu'il était né. Les premières nuits avaient été éprouvantes pour le garçon qui ne voulait pas oublier celle qu'il appelait 'maman' mais le Saint d'argent était resté près de lui en essayant de le réconforter par sa présence. Maintenant Camus regardait la vie qui grouillait dans cette immense ville qu'il traversait auprès de Serge. Le Saint était plus sérieux et il avait à peine prononcé une parole pendant la journée, seulement pour lui annoncer que cette ville était Athènes.

Inquiet par l'inhabituel silence et par la tension qu'il ressentait, l'enfant levait souvent les yeux vers l'homme à la chevelure bleu gris. Il remarqua que le Saint baissait souvent les siens sur lui. Camus ne put supporter davantage cette tension et s'arrêta net de marcher, obligeant l'homme à faire de même.

Serge se tourna vers l'enfant, une lueur de surprise éclairant ses yeux couleur ambre. Il observa le garçon qui essayait de rencontrer le regard de l'autre. L'homme soupira et sans prêter attention aux passants, il posa un genou sur le trottoir devant l'enfant. "Que se passe-t-il Camus."

"Pourquoi es-tu si distant?" demanda-t-il en rougissant et en baissant la tête.

"Qu'est-ce qui te fait croire que je suis distant?"

"J'en sais rien. Juste une impression..."

"Camus, je ne suis pas distant. J'étais juste préoccupé par toi?" Perplexe, l'enfant haussa les sourcils. "Camus, veux-tu réellement venir avec moi au Sanctuaire? Il est encore temps de renoncer."

"J'ai déjà pris ma décision" répondit l'enfant sans l'ombre d'une hésitation.

"Camus, réfléchis encore une fois, veux-tu? Une fois que tu auras pénétré dans le Sanctuaire, tu ne pourras plus en ressortir à moins de devenir un Saint ou de mourir. Le Sanctuaire peut être une prison..."

"Ici ou ailleurs..." dit un moment après le garçon aux cheveux bleu sombre.

"Tu es pessimiste..." L'enfant ne répondit rien. "Camus. Comprends-tu ce que je suis en train de te dire?"

"Pourquoi hésites-tu? Tu m'as dit que j'avais ce pouvoir en moi. C'est mon destin. Pourquoi devrais-je y réfléchir encore une fois?"

Serge ferma les yeux et laissa échapper un soupir de résignation. Un mois auparavant il était satisfait de prendre l'enfant avec lui pour l'emmener au Sanctuaire, pensant que c'était la meilleure solution, mais maintenant, il n'en était plus aussi sûr. Plus il approchait du Sanctuaire, plus il pensait qu'il allait être sur le point de faire une erreur. Il aimait l'enfant plus qu'il ne l'avait d'abord pensé et il ne voulait pas le condamner à une vie de combats. Il avait essayé de faire changer d'avis Camus, mais l'enfant était têtu. Il se leva et il prit la main de l'enfant dans la sienne. "Comme tu veux, Camus."

* * *

Camus soupira silencieusement. Serge avait essayé de le dissuader de venir au Sanctuaire plusieurs fois, mais à chaque fois il avait refusé parce qu'il ne voulait pas être séparé de Serge. Il avait fait un choix. Celui de ne plus rester seul. Il ne voulait plus rester seul de nouveau. Serge était une personne très chère à son coeur et c'était le seul moyen qu'il avait d'exprimer sa gratitude et son amour pour le Saint. 'De la jalousie... Il a raison encore une fois. Je ne peux pas supporter qu'il voue sa vie à Athéna.' Camus ferma les yeux. "Comment peux-tu l'aimer?" murmura-t-il. "Tu dit qu'elle est bonne et qu'elle protège l'humanité, mais elle envoie à une mort certaine beaucoup de monde..."

"Chaque vie est précieuse, Camus, mais parfois des sacrifices sont nécessaires. Je suis sûr qu'elle souffre de cette situation. Le fait de voir tant de gens mourir pour elle et en son nom doit l'affecter bien plus que tu ne crois."

"Comment peux-tu en être si sûr?"

"Je crois en elle, et je veux croire en ses valeurs."

"Même si elles sont fausses?"

"Tes valeurs et tes idées sont elles la Vérité?" Camus ne répondit pas. Serge attendit quelques minutes. "Camus, malheureusement rien n'est sûr dans ce monde. Absolument rien."

"Tu n'as pas répondu à ma question. Comment peux-tu l'aimer?"

"Je l'aime c'est tout. C'est difficile d'expliquer pourquoi on aime telle personne et non celle ci. Et il y a tant d'amours différents. On aime d'une façon différente chaque personne pour laquelle nous savons ce sentiment." Camus haussa les sourcils, perplexe. "Tu aimes Tsakalatos, n'est-ce pas?" Camus hocha la tête. "Tu aimes Saga, aussi..." Camus acquiesça de nouveau. "Les aimes-tu de la même façon?"

Camus fronça les sourcils et réfléchit à ce que Serge venait de lui dire pendant quelques secondes. "Non. Ce que je ressens est différent" admit-il.

"Et pourtant tu les aimes beaucoup, n'est-ce pas? Maintenant ajoutons une troisième personne. Tu apprécies Mu, n'est-ce pas?"

"Oui, mais c'est différent de ce que je ressens pour Tsakalatos. C'est différent de Saga aussi. C'est autre chose."

"Chaque amour, chaque amitié est unique à tout point de vue. Je n'éprouve pas le même amour envers Athéna, le Grand Pope ou Saul... Je les aime tous mais d'un amour différent qui font d'eux des êtres uniques, et ils le ressentent. Le coeur de l'Homme est immense, et la force qu'il possède est au-delà de tout ce que tu peux imaginer."

"Mais si nous devons garder nos sentiments pour nous..."

"Apprends à les contrôler, essaie d'être indifférent face à un ennemi, sois le plus fort, Camus." Serge soupira et Camus leva les yeux et regarda le Saint. "Mais je dois admettre que j'ai commis une grosse erreur en ce qui te concerne."

"Une erreur?"

"Tu es si adulte et mature que j'ai oublié que tu n'étais qu'un enfant de quatre ans. Tu es un garçon différent des autres et tu ne connais rien de la vie, des sentiments, du comportement que tu dois avoir en société et de la morale. Je me suis laissé abusé et j'ai oublié de t'enseigner les notions du Bien et du Mal. Oh, bien entendu tu en connais quelques principes, mais tu ne les connais que parce qu'ils t'ont été enseignés. Mais que sais-tu du Bien et du mal? Les limites entre ces deux notions sont ténues de même que celle de l'amour et de la haine. Ce que tu as fait était mal."

"Pourquoi?"

"Si les gens se comportaient comme ils le voulaient, le monde serait un chaos et l'anarchie régnerait. L'Autre n'aurait pas le droit d'exister et seuls les plus forts auraient le droit de vivre. Ils passeraient leur temps à se battre pour être le plus fort. Qu'adviendrait-il des faibles, Camus? Le monde ne peut être ainsi, alors les Dieux et les Hommes créèrent et instituèrent des codes moraux pour le bien de tous, pour que tout le monde ait le droit de vivre. Ils sont contraignants parfois, mais c'est mieux ainsi."

Camus ne répondit rien. Il baissa la tête. Qu'attendait le Saint de lui? Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi le Saint lui disait toutes ces choses. Et désormais tout était embrouillé dans sa tête. Il avait été prêt à faire quelque chose à l'aube, mais maintenant l'était-il? Serge était venu le voir, mais c'était différent de ce qu'il avait imaginé.

"Camus" l'interpella Serge qui fixait avec intensité Véga. "Je vais te demander d'être sincère." Le garçon leva la tête et attendit. "Détestes-tu vraiment Athéna, Camus?"

"Je ne l'aime pas" répondit sans l'ombre d'une hésitation Camus.

Serge soupira. Son âme cria et son coeur se serra. Résigné, il ferma les yeux lentement. "Vraiment?" souffla-t-il.

"Je ne crois pas en elle, Serge."

'Camus, je t'en prie arrête d'être si têtu! As-tu seulement conscience de ce qui va t'arriver si tu t'entêtes? Mon Camus...' Serge prit une grande inspiration. "Camus. Je te demande de reconsidérer ton comportement vis à vis d'Athéna. Camus, je te reposerai cette question demain soir. Je te laisse le temps d'y réfléchir jusqu'à demain soir."

"Pourquoi?" demanda Camus. "Pourquoi demain soir?"

"Tu le sauras le moment venu. Jusqu'à demain soir." Serge baissa les yeux sur l'enfant. "Rentrons, maintenant, il est tard."

"Non, Je veux être seul..."

Le Saint ne dit rien et observa le garçon. "Comme tu veux." En disant cela, le Saint s'éloigna.

"Serge" appela Camus. Le Saint s'arrêta. Il ôta de ses épaules la cape de Serge et la tendit au Saint. "Reprends-la."

Serge se tourna vers l'enfant se demandant de quoi il était en train de parler. "Il fait frais..."

"Je n'en ai pas besoin."

Serge hésita un long moment, puis prit le vêtement dont une partie traînait sur le sol. Il croisa le regard de Camus mais la lune qui se cacha derrière un nuage à cet instant l'empêcha de voir ce qu'il contenait. Il se redressa et s'éloigna en laissant l'enfant seul.

Camus regarda le Saint de la Grue s'éloigner. Il ne comprenait pas l'étrange conversation qu'il venait d'avoir. Il remonta sur le morceau de marbre et s'assit. Il ne comprenait pas. Serge agissait de façon étrange ce soir, et la dernière phrase du Saint n'était pas rassurante. 'Jusqu'à demain soir. Qu'a-t-il voulu dire par cette phrase?' Il jeta un coup d'oeil à la statue et fronça les sourcils. 'Encore toi!! Toujours toi!!'

'Montrer ce genre de sentiment à la personne que tu hais fait qu'elle a le dessus sur toi, et non toi comme tu pourrais le croire.' La phrase de Serge résonnait dans son cerveau. Il serra les poings rageusement comprenant maintenant ce que voulait dire cette remarque. Athéna était la plus forte, il était le plus faible. "Je dois apprendre à être indifférent..." dit-il à voix haute. Il baissa la tête, "Mais..." Lentement le temps passa et la nuit se termina. Camus ne bougea pas et resta assis à regarder l'aurore. 'Je dois prendre une décision..'


Camus soupira et regarda le ciel. Le soleil était haut dans le ciel et ses rayons brûlaient la peau. Il baissa les yeux et il ne vit que l'obscurité devant lui pendant quelques secondes. La lumière intense l'avait aveuglé un instant, mais il pouvait de nouveau voir. Il avait repoussé l'exécution de son projet à plus tard, et maintenant il le regrettait. Il aurait dû le faire. Serge était venu, mais il ne l'avait pas aidé. Au contraire, tout ce qu'il avait réussi à faire c'était de le troubler. Il était complètement perdu. L'ultimatum que le Saint lui avait lancé se terminerait sans qu'il eut trouvé la solution à son problème. Alors pourquoi continuait-il à penser à tout ceci et à s'en préoccuper? Il ne croyait toujours pas en Athéna, et il ne le voulait pas. Athéna représentait pour lui tout sauf la bonté et l'amour. Tous ces espoirs avaient été déçus. Athéna était comme sa mère. Elle était une femme qui aimait faire souffrir les autres. Il avait souffert une fois. Il souffrait, et Serge n'était pas capable de le protéger et de l'aider. Tsakalatos non plus. Personne. Il était tout seul. Il avait pensé qu'il existait, mais ce n'était pas le cas. Il n'avait jamais existé et il n'existerait jamais comme il l'avait cru au plus profond de son coeur. Qui avait besoin de lui? Comment avait-il était aussi stupide de croire cela?

Il sauta de la colonne sur laquelle il était assis, et il tourna la tête vers la statue d'Athéna. 'Très bien. Tu penses avoir gagner, mais jamais tu n'auras mon coeur.' Il se détourna de la vue de la statue et se dirigea vers le nord. 'Désolé, mais je pense que tu comprendras, Serge. J'aurais voulu être celui que tu voulais que je sois, mais cela est impossible. Il ne me reste qu'une seule solution.' Il tourna vers sa droite et marcha droit devant lui. 'Je suis désolé de n'avoir pu te sauver alors qu'il était encore temps, Tsakalatos. J'espère que tu réaliseras ton rêve, celui de devenir un Saint. Toi aussi, Saga.' Ses yeux se firent plus durs et il se dirigea vers la Vallée Interdite.

Il grimpa le sentier. Il ne se rappelait pas que le chemin était si long. Il s'arrêta et regarda autour de lui tout en essayant d'éviter d'apercevoir les statues d'Athéna. 'Il vaudrait mieux terminer cela au plus vite.' Il continua son chemin. Il s'arrêta de nouveau lorsqu'il vit le rocher en forme de tête humaine souffrant éternellement. 'Je vais savoir si la légende est vraie.' Il plissa les yeux lorsqu'il sentit une présence qu'il ne connaissait pas à l'entrée de la vallée. Mais le cosmos lui était également familier. Il vit une ombre et il plissa davantage ses yeux pour identifier l'inconnu. Mais soudain, une voix le fit se retourner.

"Où vas-tu?"

Camus vit un soldat tenant une lance. L'homme le fixait puis il dirigea son regard en direction du rocher. Camus ne dit rien et attendit. Il ne se souvenait pas qu'il eut des soldats dans les parages. Il était venu plusieurs fois ici, et il n'en avait jamais vu. La légende et la sombre réputation de l'endroit suffisaient à écarter les habitants du Sanctuaire, sauf ceux qui étaient stupides et curieux.

"Tu es attendu" dit le soldat en arrivant à la hauteur de Camus.

"Attendu?" demanda Camus plus intrigué que surpris. "Qui m'attend?"

"Je ne fais qu'obéir et je ne sais rien à ce sujet. Tu es attendu, c'est tout ce que je sais, et tu dois venir avec moi."

"Et si je refuse?" répliqua Camus qui plissa ses yeux en défiant le soldat.

"J'utiliserai la force" dit le soldat sans hésiter.

Camus tourna légèrement la tête vers la gauche mais il ne vit plus la silhouette. Il retourna son attention sur le soldat. "Très bien" dit-il. Le soldat tourna le dos à la Vallée Interdite et s'éloigna de ce lieu. Camus le suivit, non sans avoir jeté un dernier coup d'oeil intrigué par-dessus son épaule derrière lui. 'Cet étrange cosmos...' Il s'arrêta de nouveau. À sa droite, Saga était en train de le regarder. Il pouvait lire de l'inquiétude dans les yeux de l'adolescent aux cheveux bleus. Leur regard se croisèrent. Mais le soldat le pressa de le suivre. Camus fronça les sourcils, ne comprenant pas l'inquiétude qu'il venait de voir dans les yeux de Saga. Il regarda par-dessus son épaule et le vit se précipiter vers la Vallée Interdite. Il aperçut l'ombre de tout à l'heure et il plissa les yeux. Mais le corps de Saga lui cachait la vue et il ne put savoir qui était cette personne qu'il entrapercevait pour la première fois. Il suivit le soldat gardant dans un coin de sa mémoire cette étrange rencontre.


Le Grand Pope faisait les cent pas dans la salle du trône et par moment, regardait par la fenêtre qui menait à la terrasse. Le soleil brillait dans toute sa splendeur et il faisait chaud. Il laissa échapper un soupir et tourna la tête en direction de l'immense porte. Il était inquiet. Malgré la distance, même s'il était le seul à le percevoir, il pouvait ressentir la détresse dans le cosmos de Serge. Il n'était pas certain que Serge avait parlé à Camus. Son humeur actuelle pouvait résulter de l'avenir tragique de Camus. Il était inquiet. Le Saint de la Grue pouvait faire quelque chose d'irréfléchi. il en était capable, le chef du Sanctuaire le savait pertinemment. 'C'est fou comme les évènements passés peuvent se répéter parfois...'

Mais ce qui le préoccupait le plus était cette étrange sensation qui ne cessait de grandir depuis qu'il avait été obligé de prendre cette décision. Il avait le sentiment de faire une erreur qu'il regretterait plus tard. Une voix inintelligible et douce le conseillait vivement de reconsidérer sa décision. Pourquoi? Pour Serge? Ou parce qu'il y avait autre chose de plus important? Il ne connaissait pas les réponses. Et puis, comment pourrait-il? Comment pourrait-il changer d'avis? S'il le faisait, la paix au sein du Sanctuaire serait détruite et ouvrirait les portes à l'anarchie. Il n'avait que trop attendu, et il était temps d'en finir. Quelques aspirants étaient agités parce qu'ils sentaient son hésitation vis à vis de Camus. 'Et pourtant il en a les capacités...'

Il se dirigea vers le trône et soupira. 'Je dois le voir par moi-même. Désolé Serge, mais je le dois.' Le Grand Pope étendit son cosmos autour du palais à la recherche d'Ornytos. Il savait qu'il était quelque part autour du palais. Il était toujours dans les parages, à attendre le moindre de ces ordres. Il le perçut et son aura se dirigea vers le chef des soldats. ~ Ornytos. Viens ici ~ ordonna-t-il en s'asseyant sur le trône. Il posa ses avant-bras sur les bras du trône et attendit.

Moins de deux minutes plus tard, Ornytos ouvrit l'immense porte et pénétra dans la salle pendant qu'un garde refermait la porte derrière lui. Il vit le Grand Pope assis sur le trône et cela n'était pas bon signe. Il baissa la tête en signe de soumission. "Vous m'avez demandé, Votre Altesse?"

"Oui." Le Grand Pope regarda Ornytos pendant quelques minutes. "Va et ramène Camus ici."

"Camus?" articula Ornytos qui ouvrit légèrement plus grand ses yeux.

"Oui, l'actuel élève de Serge" répondit le Grand Pope qui savait pertinemment qu'Ornytos connaissait Camus.

"Il sera fait selon votre désir, Votre Altesse" dit-il en se courbant.

"Oh, et tâche d'être discret. Fais en sorte que Serge n'en sache rien." Ornytos fronça les sourcils mais hocha la tête. "Ne confie cette mission qu'à des personnes dont tu es sûr. Serge ne doit absolument rien savoir de ceci. Ni lui, ni les personnes connaissant bien Camus."

"Très bien." Il se courba puis s'éloigna en fronçant les sourcils. Cela ne laissait présager rien de bon. Pourquoi le Grand Pope voulait voir Camus sans que Serge et les autres le sachent? Le froncement de ses sourcils s'accentua. Il pénétra dans le passage secret et le descendit rapidement. Il se souvint de la conversion que Serge et le Grand Pope avaient eu la veille. Ils discutaient de l'avenir de Camus. C'était un avenir très sombre pour l'enfant puisque c'était la mort qui l'attendait. Faire changer d'avis Camus n'était pas chose facile et avoir laisser cette tâche à Serge n'était pas la meilleure chose que le Grand Pope eut décidé. Serge avait été trop faible avec l'enfant. Ornytos ne pouvait s'empêcher de penser que c'était l'attitude de Serge envers l'enfant qui était à l'origine de la rébellion du garçon et donc de cette crise latente au sein du Sanctuaire.

'Mais pourquoi le Grand Pope veut-il voir Camus? Tout seul...' Il déboucha du passage secret et se mit à la recherche de soldats à qui il pourrait confier la mission de retrouver l'enfant. 'Peut-être que le Grand Pope ne fait pas totalement confiance à Serge, surtout dans la manière de régler ce problème. Alors Camus va...' Il interrompit ses pensées lorsqu'il vit quelques soldats parler et rire. Il s'arrêta près d'eux et il fronça les sourcils.

Le soldat qui faisait face à Ornytos ouvrit de grands yeux et baissa la tête. "Désolé, chef" dit-il. Les quatre autres soldats se retournèrent et virent leur chef qui les regardait sévèrement. Ils se courbèrent devant lui.

"Vous n'avez rien d'autre à faire?" demanda d'une voix glaciale Ornytos dont les yeux se firent plus durs, accentuant leur différence de couleur. Ils tremblèrent.

"Nous sommes libres" dit l'un d'entre eux.

"Dans ce cas, à partir de maintenant vous avez quelque chose à faire."

"Oui, chef."

"Trouvez Camus le plus rapidement possible."

"Camus?" demanda un soldat.

"L'élève du Saint de la Grue. Il a quatre ans, de courts cheveux bleu-vert et des yeux couleur indigo. Il doit être quelque part dans le Sanctuaire. Trouvez-le et amenez-le moi le plus rapidement possible. Trouvez-le sans que Serge, Saul, Tsakalatos, Mu, Aiolia et Saga le sachent. Si vous avez besoin d'aide demandez en à vos compagnons. Mais n'en demandez pas à Saul, compris! Tachez d'être discret."

Les soldats acquiescèrent et s'éloignèrent rapidement à la recherche du garçon. Ornytos leva les yeux vers le palais où se trouvait le Grand Pope. 'Le sort de Camus a déjà été décidé...' Il se dirigea vers l'entrée du passage secret, et attendit qu'un de ses soldats revienne avec Camus.

Saga errait à travers le Sanctuaire à la recherche de Camus. Il aurait pu le trouver facilement, mais il était incapable de ressentir son cosmos aujourd'hui. Il devait le trouver rapidement. Il n'avait pas beaucoup de temps devant lui. Soudain, il entendit des voix au-dessus de lui. Il connaissait l'une d'entre elle. Saga s'arrêta net lorsqu'il entendit Ornytos ordonner à quelques-uns de ses soldats de retrouver Camus le plus rapidement possible sans que Serge, Saul et les relations de l'enfant le sachent. Saga fronça les sourcils. Cela ne laissait présager rien de bon. Non vraiment pas. Il se plaqua contre la paroi rocheuse de la petite falaise et resta silencieux. Il ne voulait pas qu'Ornytos sache qu'il avait entendu cette conversation. Il voulait en apprendre le plus possible, mais les soldats s'éloignèrent pour exécuter leur tâche. Mais qu'avait-il espéré? Qu'Ornytos allait expliquer les raisons de cet ordre? Quel idiot il faisait parfois! Pourquoi un supérieur en dirait-il plus qu'il n'en faut à ceux qui exécutent les ordres? Un soldat se devait d'obéir, un point c'est tout.

Il entendit Ornytos s'éloigner et il soupira. 'Cela devient pire' pensa-t-il tristement. 'Pourquoi ne m'ont-ils pas fait confiance au début...' Il serra les poings et il ferma les yeux.

* * *

Saga courait sous la pluie à la recherche d'un abri. Il avait été surpris par la pluie qui s'était mise à tomber soudainement. Il voulait trouver Camus. Il ne l'avait pas vu depuis plus d'une semaine, et il voulait savoir si l'attitude de l'enfant avait changé ou pas. Il était à sa recherche lorsque la pluie l'avait surpris. Il n'avait rien su à son sujet au Sanctuaire, mais il savait que Serge était revenu le lendemain de son entrevue avec Camus. Donc cela impliquait que Camus n'avait plus la liberté de faire ce qu'il souhaitait. Youri avait été très en colère quand Saga lui avait dit qu'il avait quelque chose de plus important à faire qu'à gagner son armure. Il le fut encore plus lorsqu'il apprit que le responsable de cette décision et attitude était Camus. Puis au lendemain de cet incident, son maître lui avait ordonné d'une voix glaciale de ne plus revoir Camus. L'adolescent avait demandé pourquoi et Youri avait répondu que puisque Serge était revenu, il ne devait plus se donner la peine de veiller sur le garçon.

Saga secoua la tête et vit les restes d'un temple qui possédait des restes d'une toiture en plus ou moins bon état. Il soupira de contentement et se précipita vers cet abri. Il passa sa main dans ses cheveux mouillés et regarda les nuages gris qui déversaient leurs eaux sur la terre assoiffée. Il se remit à penser. Cela faisait plus d'une semaine que Youri lui avait dit cela. Mais il était inquiet. La façon dont Youri lui avait annoncé le retour de Serge et qu'il ne devait plus se préoccuper de l'enfant l'avait troublé. Il était vraiment inquiet. Quelque chose n'allait pas et il le ressentait dans l'atmosphère du Sanctuaire. Tout le monde était nerveux et semblait attendre une conclusion, qu'elle soit bonne ou mauvaise. Plus tôt dans la journée, il avait réussi à se faufiler hors de la Vallée Interdite et depuis, il cherchait Camus. Il soupira en regardant les gouttes tomber lourdement à ses pieds dans un bruit sourd. 'Il doit sûrement être avec Tsakalatos et Serge à cette heure de la journée...' pensa Saga.

L'adolescent aux cheveux bleus se retourna soudain. Il avait senti une présence derrière lui. 'Non, pas une présence, plusieurs.' Il étendit son cosmos et eut la surprise de sentir les cosmos d'enfants un peu plus loin dans le temple en ruine. Ils étaient trois. Il connaissait deux d'entre eux, le troisième lui était inconnu. Il alla vers eux, sentant des gouttes tombaient sur lui. Il ne fit pas attention à elles. Il était trop surpris de les sentir ici, pour le faire.

Derrière une colonne, il vit trois enfants. Deux étaient assis sur une pierre alors que le troisième marchait de long en large devant eux. Ils restaient silencieux. Saga reconnut Aiolia. Il avait déjà vu celui aux cheveux lavande. C'était Mu et il avait accompagné Tsakalatos lorsqu'il était venu le voir pour demander de l'aide. Il ne connaissait pas le garçon blond, mais il remarqua qu'il avait le même âge qu'eux. Saga s'approcha d'eux par derrière.

"C'est le diable!! C'est un démon!!"

"Calme-toi, Aiolia" dit Mu doucement.

"Me calmer? Il détruit tout et tout le monde autour de lui!"

"Allons, Aiolia... Tu le connais mieux que Shaka et moi ne le connaissons."

"Non, je ne le connais pas vraiment." Aiolia se tourna vers eux en colère. "Je n'arrive pas à reconnaître Tsakalatos! Il m'a frappé comme jamais ce matin lors de l'entraînement." Il passa ses doigts sur sa joue gauche meurtrie. "Il a même crié après Serge, ce matin."

"Aiolia. Il faut le comprendre, il est inquiet."

"Inquiet?" cria presque Aiolia. "Non, il a la même attitude que Camus!"

"Que Camus soit puni, c'est une bonne chose, mais qu'il entraîne les autres, c'est impardonnable."

"Shaka. Camus n'est pas lui-même. Tsakalatos est très inquiet pour Camus. Ils sont très liés. Si quelque chose devait arriver à Camus, je préfère ne pas imaginer ce qui pourrait se passer ensuite."

"Quel est le problème avec Camus?" demanda Saga qui s'approcha d'eux.

Aiolia leva la tête alors que Mu et Shaka regardèrent par-dessus leurs épaules. "Saga!" s'exclama Aiolia. Mu se contenta de fixer l'adolescent.

"Alors, quel est le problème avec le 'petit protégé' de Serge et le chenapan de Rodario?" demanda Saga encore une fois.

"Et bien nous n'en savons rien" répondit Mu. Saga haussa les sourcils attendant des explications. "Nous n'avons pas vu Camus depuis que Tsakalatos et moi sommes allés te voir ce fameux jour."

"Qu'est-ce que tu dis?"

"Il est toujours au Sanctuaire, mais personne ne l'a aperçu sauf Tsakalatos, Serge et celui qui vit avec eux" dit Aiolia. "Je sais que Camus erre quelque part dans le Sanctuaire. Je sais également qu'il rentre très tard le soir. Il revient quand tout le monde dort."

"Tsakalatos t'a dit cela?" demanda Mu.

Aiolia hocha la tête. "Il m'a dit ça le premier jour qu'on s'est entraîné sous la direction de Serge."

"Le Saint de la Grue t'entraîne?" questionna Saga plus que surpris.

Aiolia acquiesça. "Oui. Il a demandé à mon frère si je pouvais m'entraîner avec Tsakalatos de temps en temps. Depuis, je m'entraîne avec Tsakalatos deux fois par jour."

"Et Camus?"

Aiolia haussa les épaules. "Je ne sais pas. Je ne l'ai pas aperçu une seule fois depuis que je m'entraîne avec Tsakalatos. Serge ne fait d'ailleurs jamais allusion à Camus. C'est comme s'il n'avait jamais existé."

Saga fronça les sourcils. Quelque chose de grave s'était produit pour que le Saint de la Grue réagisse ainsi. Il savait que Camus comptait beaucoup pour Serge. "Et Tsakalatos?" demanda-t-il.

"C'est à peine si je le reconnais. Il reste près de la maison de Serge à attendre. C'est à peine s'il dit deux mots dans la journée. Il est en colère..."

"Et complètement perdu" termina Mu. Aiolia lui lança un regard noir. "Allons, Aiolia. Tsakalatos est perdu et tu le sais aussi bien que moi."

"Mais..."

"De toute façon, quoi qu'aie prévu le Saint de la Grue, cela ne nous concerne pas. Et Camus l'a bien mérité. Il n'aurait jamais dû blasphémer. Il n'a que ce qu'il mérite. Les Dieux ne doivent pas être blasphémés en toute impunité."

"Shaka!" s'écria Mu

"A blasphémé?" répéta Saga. "Camus?" Il tourna la tête vers Mu et il fronça les yeux bleu-vert qui lancèrent un éclat dur. "N'avez-vous pas oublié de me dire quelque chose quand Tsakalatos et toi êtes venu me voir la dernière fois?"

"Je... Je crois que oui" avoua Mu dans un souffle. "Mais on voulait seulement aider Camus."

"La dispute entre Tsakalatos et Camus était à cause des blasphèmes du 'petit protégé' de Serge, n'est-ce pas?"

"Oui. Tsakalatos a entendu ce que Shaka avait dit à propos de Camus blasphémant les divinités. Il a dit qu'Athéna n'existait pas et qu'elle était cruelle. Il a également ajouté que Bouddha n'existait pas, et que les humains n'avaient pas besoin de dieux..." Il cessa de parler et Saga jeta un coup d'oeil au garçon blond. Il remarqua seulement que ses yeux était clos depuis le début de la conversation. L'enfant se contenta d'acquiescer. "Tsakalatos était horrifié et très inquiet, mais il ne voulait pas croire à ce qu'il venait d'entendre. Alors il est allé voir Camus pour avoir des explications. Ce fut pire et quand Tsakalatos a essayé de le prévenir et de le raisonner, Camus l'a battu."

"Pourquoi Tsakalatos et toi ne me l'avez-vous pas dit avant?" demanda Saga en colère. "Pourquoi n'avez-vous pas eu confiance en moi? J'aurais agi d'une autre façon avec Camus. Je l'aurais convaincu que ce qu'il avait fait était mal."

"On voulait seulement aider Camus" dit Mu. "On avait peur que tu ne veuilles pas nous aider si tu savais la vérité."

"Je l'aurais aidé quoi qu'il eût fait."

"Pourquoi?" demanda Shaka intrigué. "Pourquoi l'aurais-tu aidé?"

"Parce que Camus mérite mon amitié et mon respect. Parce que j'avais promis à Serge de veiller sur lui. Parce que Camus est important."

"Pourquoi?" demanda de nouveau Shaka.

"Je doute que tu puisses comprendre. Tu sembles l'avoir jugé avant de le connaître. Tu sembles juger tout le monde, comme si tu étais un être parfait. Or personne n'est parfait."

Shaka fronça les sourcils. "Camus m'a insulté. Pourquoi aurais-je essayer de le comprendre? C'était inutile et une perte de temps. Ça l'est toujours d'ailleurs."

Saga décida qu'il valait mieux pas lui répondre. Il se tourna vers Mu. "Quelle a été la punition de Camus?" Mu haussa les épaules. Il se tourna vers Aiolia. Il haussa les épaules lui aussi. 'Etrange...' Il fronça les sourcils puis soupira. Il regarda les enfants pendant un moment. "Aucun d'entre vous ne saurait où pourrait se trouver Camus?"

Mu secoua négativement la tête. "Personne ne l'a vu, sauf ceux qui lui sont proches, Saga." Saga regarda en direction du frère d'Aiolos. "Aiolia, tu m'as dit que tu t'entraînais deux fois par jour en compagnie de Tsakalatos, n'est-ce pas?" Aiolia hocha la tête. "Donc, dit à Tsakalatos que je vais aller voir Camus. Je vais l'aider, que m'importe le temps que cela me prendra." Sans attendre une réponse d'Aiolia, il tourna le dos aux enfants et s'éloigna. Cela ne laissait présager rien de bon. Ce qui l'inquiétait le plus était que Serge agissait comme si Camus n'existait pas. Il ne connaissait pas intimement le Saint mais il savait qu'il s'inquiétait pour Camus. Sinon, pourquoi l'aurait-il demandé de veiller sur lui? Ce qui lui paraissait très étrange était que Camus ne semblait pas avoir encore été puni. Il était certain que le Grand Pope était au courant de cet incident. Il avait des espions partout, donc il devait savoir ce qui s'était passé.

* * *

Saga s'arracha de ses souvenirs. Il ouvrit les yeux. Cette situation allait de pire en pire. Le Grand Pope avait connaissance de l'attitude de Camus ou était sur le point de la connaître. Il aurait droit un petit répit si Ornytos l'avait su avant et s'il n'en avait pas informé le Grand Pope. Le chef des soldats voudrait demander des explications à Camus en tout premier lieu avant d'en informer le représentant d'Athéna. 'Mais si c'était trop tard?' Saga frissonna. 'Si c'était trop tard alors Camus devra mourir. Les personnes qui blasphèment contre Athéna meurent à la minute même. Mais Camus a eu un sursis, mais maintenant?' Il devait trouver Camus. Il devait tenir la promesse qu'il avait faite à Tsakalatos. 'Mais où est-il?' Saga n'en savait rien. Il était surpris de ne pas ressentir le cosmos de l'enfant. 'Se cacherait-il consciemment de tout le monde?' Il s'avança dans la lumière et leva les yeux au ciel. 'Et que vais-je faire lorsque je l'aurais trouvé? Ornytos le cherche. Le Grand Pope aussi, qui sait? Que puis-je faire?' Il regarda autour de lui.

* * *

"Pourquoi cette vallée est-elle interdite?" Camus avait demandé Camus il y avait de cela plusieurs mois.

Il n'avait pas répondu parce qu'il ne pouvait pas.

* * *

'La Vallée Interdite!' Comme un écho à ses pensées, il sentit le cosmos du petit Français se diriger vers le lieu interdit. "Ce n'est pas possible!" dit dans un souffle l'adolescent qui se précipita vers son lieu d'entraînement. Il ne sut pas s'il était content ou inquiet. Il pouvait ressentir de la détermination dans le cosmos du garçon. Il avait l'impression Camus ne cherchait non pas lui, mais la mort. C'était seulement une impression, mais il s'accentua alors qu'il courait. Le fait que Serge semblait l'avoir abandonné était suffisant pour l'enfant pour décider de mourir. Camus était très attaché à Serge, et comme il n'avait plus ni son soutien ni son affection, cela signifiait la mort pour lui. Camus avait le sentiment d'être déjà mort dans son coeur.

* * *

"Dis moi, Camus, quelque chose m'intrigue..."

"Qu'est-ce que c'est?"

"Pourquoi continues-tu à vivre si tu penses que tu n'existes pas?"

"Parce que j'ai trouvé ce que je cherchais."

"Et qu'est-ce que c'est?" Camus lui avait tout simplement donné un petit sourire avant de lever les yeux vers le ciel. Saga avait soupiré en secouant la tête. "C'était une question stupide."

* * *

Saga coupa court à ses pensées quand il heurta quelqu'un. Il s'excusa à peine. 'C'était une question stupide. Serge. Camus vivait pour Serge, parce que le Saint de la Grue était tout pour lui.'

Il sauta du petit promontoire et courut vers la Vallée Interdite. Camus était trop près, trop proche pour faire quelque chose de stupide. Mais s'il l'arrêtait, sera-t-il sauvé pour autant? Ornytos le cherchait. Camus était dans une impasse. Où qu'il aille, quelque soit sa décision, c'était la mort qui l'attendait.

Soudain il ressentit un cosmos qui lui était familier. 'Non!' Il concentra son cosmos ~ Ne le touche pas! Va-t-en!! ~ Il sentit une hésitation teinter le cosmos de l'inconnu puis une question fut formulée. ~ Pourquoi? ~ Saga fronça les sourcils. ~ Plus tard! ~ Il s'arrêta net quand il vit un soldat s'approcher de Camus. 'Trop tard...' pensa-t-il amèrement. Il vit Camus répondre au soldat puis regarder par dessus son épaule intrigué. Saga regarda vers l'entrée de la Vallée Interdite et sentit le cosmos de la personne cachée derrière les rochers. Il était toujours là, il l'attendait certainement. Il reporta son attention sur l'enfant. Le Français le fixait et leur regard se rencontrèrent. Saga lut de la perplexité dans les yeux indigo de l'enfant. 'Camus....' Le garçon suivit le soldat et Saga suivit du regard Camus qui disparut derrière une colonne.

~ Va-tu enfin m'expliquer ce qui ce passe à la fin? ~

Saga leva la tête et regarda en direction de la Vallée Interdite. Il vit une silhouette familière et il plissa les yeux. Il sauta du petit promontoire et se dirigea vers elle. Il ne pouvait rien faire pour Camus pour l'instant. "Qu'est-ce que tu fais ici?" demanda-t-il agressif.


Camus suivit le soldat, en se demandant ce qui se passait. Le soldat avait été mystérieux. Que voulait dire cette phrase? 'Tu es attendu'. Par qui? Certainement pas par Serge. Le Saint de la Grue serait venu de lui-même. De plus ce n'était pas le soir. Qui avait pu demander à un soldat de venir le chercher et de l'amener quelque part dans le Sanctuaire? Il ne savait pas et seuls Ornytos et le Grand Pope semblaient être la solution. Pourquoi l'un des deux voudrait le voir? Dans quel but? Cela avait-il un rapport avec l'étrange remarque de Serge la nuit dernière?

Il continua à suivre le soldat et très rapidement il aperçut Ornytos à l'entrée du passage secret qu'il avait une fois emprunté. Le soldat s'arrêta devant son chef et baissa la tête avant de s'éloigner. Camus leva les yeux sur le chef des soldats essayant de lire ce qui l'attendait. Mais il ne put avoir aucune information. L'homme le regarda et il lui tourna le dos. Il pénétra dans le passage secret sans dire un mot. Camus fronça les sourcils et ne fit aucun geste pour le suivre. Il savait maintenant que c'était le Grand Pope qui l'attendait. Ornytos s'arrêta et se tourna vers l'enfant. Il fronça les sourcils. "Qu'est-ce que tu attends?" demanda-t-il. "Tu es attendu."

"Pourquoi?" demanda le garçon qui se mit à suivre Ornytos.

"Je ne sais pas. Dépêche-toi."

Camus ne dit rien et grimpa le chemin derrière le chef des soldats. Le Grand Pope l'attendait, mais pourquoi? Il s'arrêta net lorsqu'une phrase de Serge résonna dans sa mémoire. 'Je demanderai au Grand Pope de te trouver rapidement un nouveau maître.' Il leva la tête et vit Ornytos disparaître à un tournant du passage secret. 'Donc, je vais avoir un autre maître' pensa tristement Camus qui grimpa de nouveau les marches. 'J'aurais dû faire ce que j'avais prévu ce matin. J'aurais dû.' Camus cessa de réfléchir. Cela ne servait à rien de penser à ce qui pourrait se produire ou pas. Il ne pouvait pas y échapper. Cette certitude de ne pouvoir changer le destin le mit en colère.

Ils grimpèrent le long du passage secret sans un mot pendant un long moment. Camus n'en fut pas surpris. Ornytos n'était pas quelqu'un de très bavard. Il avait beaucoup parlé le premier jour où il l'avait vu lorsqu'il avait pénétré dans le Sanctuaire. Il lui avait expliqué ce qu'il devait connaître en premier lieu et ce qui était prévu pour lui. Mais il connaissait déjà la plupart des informations. Serge les lui avait expliquées. La seconde fois qu'ils avaient été seuls, c'était quand ils descendirent au village de Rodario. Le chef des soldats n'avait pratiquement pas dit un mot et cela n'avait pas dérangé Camus. Alors pourquoi serait-il surpris par le silence du chef des soldats? Il lui en était même reconnaissant.

Ils débouchèrent hors de l'obscur passage secret et le soleil qui était à son zénith leur brûla les yeux et la peau. Camus cligna des yeux et se protégea les yeux. Ecartant un peu les doigts, il vit Ornytos continuer son chemin. Il le suivit. Il monta les marches blanchies par le brûlant soleil de Grèce.

Ils s'arrêtèrent devant l'immense porte et Ornytos hocha la tête au soldat se trouvant à sa gauche. Le soldat hocha la tête en retour. Il exécuta l'ordre implicite que son chef venait de lui donner. Le garde se dépêcha d'aller vers la porte et de l'ouvrir. Il baissa la tête et fit un pas de côté pour s'écarter du chemin d'Ornytos qui pénétra dans le palais sans hésiter.

Camus resta sur le seuil pendant quelques secondes, puis il suivit l'homme. Il entendit la porte se fermer derrière lui dans un bruit sourd qui se répercuta dans l'immense salle. Il vint derrière le chef des soldats qui s'était courbé devant le Grand Pope. Il regarda autour de lui essayant de savoir ce qui allait se passer et s'il y avait quelqu'un d'autre dans la salle.

"Camus est là, Votre Altesse."

"C'est parfait, Ornytos. Tu peux disposer."

"Mais, Votre Altesse. Camus peut..."

"Ornytos. Que pourrait un enfant contre moi?"

"Mais..." Ornytos se courba un peu plus. "Rien, Votre Altesse. Je suis désolé."

"Très bien. Je veux être seul avec lui."

"Il sera fait selon vos désirs, Votre Altesse." Ornytos prit congé du Grand Pope et se dirigea vers la porte.

"Oh, encore une dernière chose, Ornytos."

"Oui, Votre Altesse?"

"Je ne veux pas être dérangé aussi longtemps que Camus sera là."

"Très bien Votre Altesse."

"Même si c'est important, m'as-tu bien compris?" Le chef des soldats hocha la tête en signe d'acquiescement. "Oh, et si Serge veut me voir, refuse lui l'entrée du Palais."

Ornytos leva la tête, une expression de surprise fut clairement visible sur son visage. "Serge?" répéta-t-il n'étant pas certain d'avoir bien entendu.

"Tu as très bien entendu. Je ne veux pas le voir le temps que je serai avec son élève. Tu peux disposer maintenant."

"Oui, Votre Altesse." Le chef des soldats se courba devant le Grand Pope et se dirigea vers la porte. Il l'ouvrit et il la ferma derrière lui, non sans avoir lancé un dernier regard à Camus.

Camus regarda le Grand Pope qui était assis sur le trône. Il ne bougea pas. Il attendait que le représentant d'Athéna lui dise ce qu'il voulait de lui. Mais le Grand Pope ne bougea pas, ni ne dit quelque chose. Il resta là à fixer l'enfant. Camus bougea légèrement mais ne fit rien de plus. Il détestait être observé de la sorte. Comment pouvait-il lire ce que l'autre était en train de penser quand quelqu'un portait un masque qui cachait ses traits. Il n'y parvenait pas. Il attendrait que le Grand Pope fasse le premier geste.

Le Grand Pope ne bougea pas. Il ne dit rien non plus. Il regarda juste l'enfant. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vu de si près. Quelques mois avaient passé depuis qu'ils avaient été à Rodario ensemble. Il avait énormément changé. Il était plus fort. Son cosmos était plus développé que la dernière fois. 'Serge a fait du bon travail...' pensa le Grand Pope fier du Saint de la Grue. 'Mais c'est peut-être du gâchis...' Il continua à regarder l'enfant qui tentait de ne pas bouger. Un petit sourire dissimulé par le masque apparut sur ses lèvres. 'Toujours aussi têtu.' Il remarqua que si Camus avait changé, son ancienne personnalité était toujours présente, mais elle était étouffée par la nouvelle. 'Le problème est que Camus est perdu. C'était peut être une erreur de l'avoir laissé vivre auprès du chenapan...'

Camus soutint le regard du Grand Pope et fronça légèrement les sourcils. Il détestait ça. Qu'attendait-il? Il garda la tête levée pour voir le représentant d'Athéna assis sur son trône d'or. Il était dans cette position depuis un long moment et son cou lui faisait mal.

"As-tu peur?" demanda soudain le Grand Pope.

Pris au dépourvu, Camus cligna des yeux. "Peur? Peur de quoi?"

"Peur de moi..."

Camus haussa les épaules. "Je n'ai pas peur de vous. Serge dit que vous êtes bon et gentil."

"Il t'a peut-être menti, tu sais."

Camus détourna le regard et se fit deux pas en direction de la fenêtre. 'C'est vrai... Il aurait pu. Et puis ne m'a-t-il pas déjà menti?' Il se frappa mentalement la tête. "Il m'a dit qu'il ne mentait jamais" répondit l'enfant. "Pourquoi suis-je là?" demanda-t-il en tournant son regard vers le Grand Pope.

"Tu sembles être pressé..."

"Vous êtes une personne trop importante et demandée, pour perdre votre temps avec moi" dit l'enfant en fronçant les sourcils. "Vais-je avoir un nouveau maître?"

Le Grand Pope se leva. "Un nouveau maître?" demanda-t-il surpris.

"Serge m'a dit qu'il allait vous demander de me trouver un nouveau maître."

"Jamais il ne m'a demandé une chose aussi stupide, Camus." Le garçon fronça les sourcils. 'Mais alors qu'est-ce que cela veut dire?' Le représentant d'Athéna descendit les quelques marches. "Oh, je vois. Si tu es là c'est pour une toute autre raison." Il aperçut le regard perplexe de l'enfant. "Tu en connais parfaitement la raison, Camus. Tu es trop intelligent pour ne pas la connaître."

L'enfant baissa la tête et essaya de trouver la raison à laquelle le Grand Pope faisait allusion. Maintenant il savait. C'était à propos d'Athéna et de son attitude envers elle. Le Grand Pope avait dû apprendre ce qu'il avait dit. Il releva la tête. Il n'entendait plus rien. Le Grand Pope avait cessé de marcher et aucun son ne parvenait à ses oreilles. Le silence était oppressant. Camus se dirigea vers la terrasse, espérant entendre du bruit, comme celui de ses propres pas par exemple. Il s'arrêta près des rideaux rouges. Il n'alla pas plus loin. Seul le silence l'accueillit. Soudain il entendit un cri. Ornytos était en train d'aboyer ses ordres à un soldat.

Le petit Français regarda par la fenêtre. Le paysage était d'une beauté à couper le souffle. Il vit des montagnes et les sommets des falaises. Le ciel était pur et le soleil brillait impitoyablement, blanchissant les crêtes et les parois rocheuses des falaises et des montagnes qui s'étendaient à perte de vue. Il aperçut un énorme édifice sur lequel des symboles dont il ne connaissait ni l'origine, ni la signification, étaient gravés. Cependant il sentit que cette haute tour était importante. Il regarda en bas et il vit des marches, puis un temple partiellement caché par des parois rocheuses. Puis il aperçut des toits de ci de là.

"C'est un endroit magnifique. J'aime venir ici et regarder le paysage" dit le Grand Pope derrière lui.

"C'est calme" dit le garçon remarquant le silence de ce lieu. Les cris de souffrances, le bruit des coups ne parvenaient pas à cet endroit. Ce lieu semblait être coupé du monde.

"Tout simplement parce qu'il est près du temple d'Athéna." Camus serra les poings quand il entendit le nom de la déesse. Le Grand Pope remarqua son geste mais ne dit rien. "C'est l'endroit le plus sacré. C'est calme, mais cela ne veut pas dire que je ne sache rien de ce qui peut se passer en bas." Le Grand Pope étendit son cosmos vers l'enfant et il ne fut qu'à moitié surpris lorsque le garçon essaya de se soustraire à son contact en se refermant sur lui-même.

Camus sentit quelque chose l'envelopper. Il ne bougea pas mais il se raidit. Un cosmos puissant et bon l'enveloppa soudain, cherchant le sien, juste pour communiquer. Camus ne dit rien et ne se tourna pas vers le Grand Pope.

"Le silence" dit le représentant d'Athéna près de lui. Camus continua à regarder le paysage. "Le silence est la mort..." Camus ne fit aucun geste et laissa le silence l'envahir. "Mais parfois nous avons besoin du silence pour nous retrouver ou pour nous trouver tout simplement."

Un cri brisa le silence pesant qui avait suivit la remarque du Grand Pope. Il leva les yeux vers l'homme. "Pourquoi devrais-je être effrayé par le silence?" demanda soudain Camus en se tournant vers le Grand Pope. "Pourquoi devrais-je l'être puisque je suis déjà mort?"

"Mort?" répéta le Grand Pope surpris. Il baissa les yeux sur l'enfant. 'Serge a eu le courage de lui dire qu'il allait mourir?'

"Puisque je n'existe pas, je ne vis pas et donc je suis mort. Alors, pourquoi le silence m'ennuierait-il? Pourquoi?"

"Tu vis. Tu souffres."

"Je n'existe pas! Je n'ai jamais existé! Je suis un enfant dont personne n'a voulu ou ne veut!" Camus se tut soudainement. Il l'avait dit. Il venait de décrire son passé en quelques mots. Sa vie ne se résumait qu'à ces quelques mots. L'enfant, en colère, foudroya du regard le Grand Pope qui resta silencieux.

Le Grand Pope comprit immédiatement. 'Camus n'aurait pas été capable de survivre par lui-même.' La remarque de Serge résonna dans son esprit. 'Cela explique beaucoup de choses...' pensa le Grand Pope. 'Camus aurait préféré mourir plutôt que de continuer à vivre.' Il regarda l'enfant. "As-tu regardé autour de toi? Es-tu capable de voir les sentiments que les gens te portent? Certains t'aiment, et plus que tu ne le crois."

"Pourquoi le feraient-ils? Ils ne me connaissent pas. Ils ne connaissent pas mon passé. Pourquoi m'aimeraient-ils?"

"L'Amour est aussi irrationnel que l'Amitié. Camus, si tu essaies de trouver toutes les réponses à toutes tes questions, tu n'en trouveras aucune."

Camus tourna la tête vers le paysage. "Pourquoi suis-je là?" demanda-t-il encore une fois.

Le Grand Pope tourna lui aussi la tête vers le paysage. "Est-ce que Serge t'a parlé?"

"Oui. Mais je ne sais pas ce qu'il attend vraiment de moi. Il m'a dit de penser à ce qu'il m'a dit jusqu'à ce soir..." Camus fut surpris de raconter cela au Grand Pope. Il fronça les sourcils. L'homme attirait les confidences et il était bien meilleur que Serge. Il se mordit les lèvres.

"Je vois..." Le Grand Pope sentit le regard de Camus mais il ne se tourna pas vers lui. 'Tu espères toujours Serge, tu espères encore... Comme moi...' Quelques corbeaux croassèrent. "Il a si peu confiance en toi...." dit tranquillement le Grand Pope. "Je pense que tu es assez intelligent pour prendre ta décision, même si tu connais la vérité." Le Grand Pope cessa de parler et se tourna solennellement vers l'enfant.

"Quelle vérité?"

"Il a été décidé que tu mourrais ce soir, Camus." Camus ne réagit pas. Aucune lueur de surprise, ni même d'effroi ne traversa ses yeux indigo. Il regarda juste le Grand Pope. "Tu ne sembles pas avoir peur de la mort ou de ce qui pourrait t'arriver..."

"Je vous l'ai dit. Je suis déjà mort."

'Mais enfin pourquoi pense-t-il ainsi?' Le Grand Pope ferma les yeux derrière son masque. "Tu vas mourir, Camus" répéta le représentant d'Athéna.

"Où est le problème? Je ne l'aime pas. Alors qu'attendez-vous?"

Le Grand Pope secoua mentalement la tête. L'enfant était très intelligent. "Pourquoi?"

"Serge m'a lui aussi posé cette question. Je ne l'aime pas, c'est tout. Vous m'avez dit que l'Amour était irrationnel. Je pense que la Haine est, elle aussi, irrationnelle, comme tous les sentiments d'ailleurs."

"Tu dois certainement connaître la raison de cette haine, n'est-ce pas?"

"Comment une déesse qui dit aimer l'Humanité envoie à une mort certaine les gens qui croient en elle? Elle n'a pas de coeur et les Dieux n'existent pas. C'est mon point de vue."

"Est-ce la vérité, Camus?" Le garçon ouvrit de grands yeux avant de les plisser. "N'es-tu pas en train de te mentir?"

"Comment osez-vous me dire ça?! Je la hais."

"Je ne crois pas que tu la haïsses. Tu te hais. Mais les êtres humains sont si étranges. Ils n'admettent pas qu'ils se haïssent eux-mêmes, alors ils reportent leur haine sur quelqu'un d'autre. Dans ton cas Athéna. Pourquoi Camus, pourquoi?"

"Pourquoi est-ce que je me haïrais?"

"Tu as peur, Camus..."

"Non, je n'ai pas peur."

Le Grand Pope secoua la tête de droite à gauche et ses longs cheveux gris suivirent le mouvement de balancier. "Je pense qu'on a de la visite" dit-il simplement.

Camus sentit le cosmos du Grand Pope l'envelopper et il ressentit toute la bonté de ce dernier ainsi que la force qui le maintenait prisonnier. Il voulut se dégager de cette prison invisible, mais il ne put faire un seul mouvement. La volonté seule du représentant d'Athéna l'obligeait à rester immobile. Camus abandonna sa tentative de se libérer de cette emprise et une lueur de perplexité apparut sur son visage.

Un cri arracha Camus de ses pensées. 'Serge?' pensa-t-il en ouvrant de grands yeux surpris.

"Mais qu'est-ce que cela veut dire, Ornytos?" demanda le Saint de la Grue au chef des soldats. Ils se trouvaient devant la porte, mais la chaleur et le silence qui régnait en ces lieux portaient les sons au loin, et à l'intérieur même du palais. "Je dois voir le Grand Pope."

"A quel sujet, Saint de la Grue?" demanda tranquillement Ornytos.

"C'est important."

"Que se soit important ou pas, Son Altesse a quelque chose de plus important à faire en ce moment qu'à t'écouter."

"Je te rappelle Ornytos que je peux aller et venir quand bon me semble. Hors de mon chemin!"

"Es-tu prêt à désobéir au Grand Pope?"

"Ne sois pas stupide, Ornytos. Il faut que je voie le Grand Pope et je le verrai, que tu le veuilles ou non."

"Qu' IL le veuille ou non! Il m'a dit qu'il ne voulait pas être dérangé. Il ne veut pas être dérangé. Personne ne peut le voir et tu es sur la liste des non-admis, Saint de la Grue."

"Mais que ce passe-t-il ici?"

"Le Grand Pope est occupé. Reviens plus tard, Serge. Mais je ne pense pas que ton affaire soit plus importante que celle dont il s'occupe en ce moment."

Il y eut un long silence puis ils entendirent Ornytos parler. "Il est inutile de lire mes pensées, Saint de la Grue." Ils n'entendirent plus rien et le Grand Pope sentit puis vit Serge intrigué et en colère, s'éloigner. "Toujours aussi impétueux" soupira le représentant d'Athéna. Camus, caché derrière un rideau rouge, leva les yeux vers l'homme près de lui. "Il n'est pas besoin d'être un génie pour savoir pourquoi il était là." Il baissa les yeux et aperçut le regard perplexe de l'enfant. Un petit sourire apparut sur ses lèvres. "Bien, il semblerait que j'ai tort." Il tourna le dos à l'enfant et retourna dans la salle du trône. "Tu m'as posé quelques questions, Camus. Je vais répondre à certaines d'entre elles." Camus se tourna vers le Grand Pope, surpris. Il cligna des yeux. "Suis-moi, Camus."

Camus ne bougea pas. Il jeta un coup d'oeil par-dessus son épaule mais ne dit rien. Il contempla simplement le paysage.

"Camus" appela le Grand Pope. "As-tu peur de moi?"

"Pourquoi le devrais-je?"

"Parce que tu vas bientôt mourir. Tu mourras ce soir, pas maintenant. Je ne vais pas te faire de mal...."

"Je n'ai pas peur de la mort. Tout le monde doit mourir un jour."

"Mais beaucoup d'humains et même les Saints sont effrayés quand la Mort survient..."

"Je n'ai pas peur" répéta Camus.

"Je le sais. Tu es différent des autres enfants... Mais peut être parce que tu n'as pas de but dans ta vie, tu n'as pas peur..." Il haussa juste les épaules. "Suis-moi, Camus..."

Le garçon hocha la tête et s'approcha du Grand Pope. Ce dernier se dirigea vers une draperie. Il la souleva et fit un pas de côté. Camus passa puis s'arrêta. Le tissu retomba gracieusement dans un bruit soyeux derrière le Grand Pope. Camus regarda autour de lui et vit un long couloir éclairé par des petits bols accrochés dans lesquels l'huile brûlait. Il n'y avait ni fenêtre ni portes le long de ce couloir. Le Grand Pope passa l'enfant et marcha droit devant lui. L'enfant le suivit calmement. Puis ils tombèrent sur un autre couloir. Le Grand Pope tourna sur sa droite et la lumière du soleil qui pénétrait à flots par les fenêtres le long du couloir, remplaça les lampes.

Sans aucune hésitation, le Grand Pope alla vers une porte et l'ouvrit. Il n'attendit pas que l'enfant pénétrât à l'intérieur. Camus le suivit et s'arrêta surpris. La pièce était immense et obscure. Mais un immense lustre pendu au plafond éclairait la pièce. L'odeur du renfermé et de la poussière prédominait. Le garçon regarda autour de lui. Des livres couvraient chaque mur de la pièce. Il y en avait jusqu'au plafond. L'enfant tourna sur lui-même lentement, étonné. Il y avait tant de livres, de parchemins qu'il ne savait où poser son regard. Il vit le Grand Pope longer les rayonnages et lire les titres des ouvrages.

Camus tourna la tête à sa droite et essaya de déchiffrer les titres écrits en grec ancien. Il passa ses doigts sur les tranches des livres. Certains étaient à demi effacés par le temps et il s'arrêtait devant eux, essayant de deviner les titres.

"Camus?" appela le Grand Pope. L'enfant se tourna vers lui. "Tu es comme Serge..."

"Comment ça?" demanda le petit Français.

"Il a réagi de la même façon la première fois qu'il est venu ici" dit le Grand Pope en s'arrêtant devant un rayon. Il lut les titres.

"Il est venu ici?"

"Oui, souvent. Il vient toujours. Cet endroit est plus le sien que le mien." Le Grand Pope laissa échapper un petit rire. "J'ai l'impression de me retrouver de nombreuses années en arrière" dit-il nostalgique.

"Vous parlez souvent de Serge. Qui est-il?"

"C'est Serge" répondit simplement le Grand Pope en prenant un livre.

"Non. Ce n'est pas ce que je demandais. Vous semblez beaucoup l'aimer. Il peut venir ici quand il veut et j'ai l'impression qu'il est privilégié."

"Serge ne t'a rien dit?" L'enfant secoua la tête négativement. "S'il ne l'a pas fait, alors je respecte son choix."

"Mais, je sais qu'il vous aime et vous respecte énormément. Et je suis sûr qu'il y a beaucoup plus entre vous que vous ne voulez le dire..."

"Serge est quelqu'un de spécial pour moi, Camus." Il se tourna vers l'enfant. "Peux-tu me tenir ça pendant un moment, Camus?" demanda-t-il.

L'enfant acquiesça et vint près du représentant d'Athéna. Il prit le vieil ouvrage que lui tendait le Grand Pope et le serra contre sa poitrine. L'odeur de la poussière envahit son nez, mais cela ne le dérangeât pas.

"Serge croit en Athéna..." dit dans un murmure Camus.

"Athéna l'a sauvé...."

Il leva les yeux vers le Grand Pope qui avançait de nouveau le long des rayons de livres. "Comment ça?"

"Il était sur le point de mourir quand je l'ai trouvé. Athéna m'a indiqué où il se trouvait."

'Alors Serge ne m'a pas menti quand il m'a dit qu'elle l'avait sauvé...' Il fronça les sourcils. "Comment le savait-elle?" Il attendit mais il savait au plus profond de lui que le Grand Pope ne lui répondrait pas. Mais désormais il entrevoyait le lien qui unissait le Saint d'argent et le représentant d'Athéna.

"Ah, il était là..." dit l'homme pour lui-même. Il leva la main droite et pointa son index vers un livre qui se trouvait sur la plus haute étagère. L'ouvrage sortit du rayon et resta suspendu en l'air pendant quelques secondes avant de se déposer dans la main du Grand Pope.

Camus ouvrit de grands yeux. "C...Comment?"

Le Grand Pope se tourna vers l'enfant. "Psychokinésie. Tu sembles surpris..."

"Comment un homme peut-il faire ça?"

"Pourquoi ne serait-il pas capable de faire cela?"

"Mais...."

"Quelques humains ont des pouvoirs que la plupart de leurs semblables ne possèdent pas. Ils ont un don. En fait, leur cosmos est plus développé."

"Comme Serge." Le Grand Pope baissa les yeux sur l'enfant. "Il peut lire les pensées des autres" expliqua le garçon.

"Ainsi, tu connais le secret de Serge. Serge a effectivement ce pouvoir parmi d'autres. Mais il ne les apprécie pas."

"Pourquoi?"

"Je ne suis pas celui à qui tu dois poser cette question. Les humains peuvent être très durs entre eux. Et si tu es différent d'eux ils le sont encore plus. Ils appellent cela des pouvoirs paranormaux. Parfois les humains sont étroits d'esprit" commenta le Grand Pope pour lui-même. "Mais ces pouvoirs sont naturels, ils sont présents en chaque être vivant sur Terre, mais ils sont endormis car leur cosmos n'est pas éveillé." Le Grand Pope longea les rayonnages et s'arrêta de nouveau. "Quelques uns ont des pouvoirs spécifiques et peuvent devenir très puissants. D'autres ont plusieurs pouvoirs ..."

"Alors les Saints ont différents pouvoirs?"

"Certains en ont, les plus puissants..."

"Les Saints d'argent et d'or, n'est-ce pas?"

"Exactement. Il est difficile de trouver un Saint, parce que les futurs Saints doivent avoir les même pouvoirs que leur maître pour pouvoir recevoir leur armure. C'est une des conditions, et le hasard n'existe pas." Il prit un livre et se tourna vers Camus. "Suis-moi." Il sortit de la pièce et attendit Camus. Il ferma la porte et montra le chemin au garçon. Ils longèrent des couloirs éclairés par la lumière du soleil puis le Grand Pope s'arrêta devant une porte. Il se tourna légèrement vers l'enfant. "Ici nous pourrons parler sans être dérangé." Il poussa la porte et entra. Il n'attendit pas l'enfant et s'avança rapidement à l'intérieur.

L'enfant fit un pas et s'arrêta à l'entrée de la pièce. Elle était dans la pénombre. L'obscurité y régnait et seul un rayon de soleil provenant des rideaux tirés l'éclairait. Camus regarda autour de lui essayant d'habituer sa vue à la pénombre de la pièce.

"Entre et ferme la porte. Ce ne serait pas poli de la déranger."

"La?" demanda Camus en entrant. Il ferma la porte et la pénombre se fit plus dense. Il cligna des yeux puis les plissa. Il fixa son regard sur le rayon de soleil.

"Viens ici" dit le Grand Pope. L'enfant se tourna vers la voix et avança prudemment dans sa direction. "Utilise tes autres sens, Camus." Camus se cogna à un siège et se retint de crier. "Tu vas vite t'habituer à la pénombre. Pose le livre sur la table, veux-tu?"

L'enfant hocha la tête et posa l'ouvrage sur la petite table qui était près du siège qu'il venait de heurter. Puis il alla vers la fenêtre. "Puis-je ouvrir les rideaux?" demanda-t-il en prenant un pan du rideau.

"Non" dit le Grand Pope.

Camus se tourna vers la voix. Il aperçut le Grand Pope dans le coin opposé. Il plissa des yeux, méfiant. Il venait juste d'entendre quelque chose comme un froissement. Mais c'était plus fort que le froissement d'un morceau de tissu et il ressemblait plus à un battement. Puis il sentit le Grand Pope avancer vers le centre de la pièce. Malgré l'obscurité, il vit le Grand Pope enlever son casque et le placer près de lui. Il passa sa main dans sa longue chevelure et s'assit sur ce qui ressemblait à un canapé. Une fois encore il sentit le cosmos puissant du représentant d'Athéna. Il était différent de celui de Serge, mais il lui ressemblait également. La même chaleur et quelque chose d'autre qu'il ne pouvait déterminer. Mais il était définitivement bien plus puissant que le Saint de la Grue, même si le Grand Pope essayait de camoufler une grande partie de sa puissance.

"Je pense que tu devrais te laver le visage et les mains, Camus. Il y a une cuvette emplie d'eau et une serviette à ta droite, dans le coin."

Camus voulut demander pourquoi, mais il décida qu'il n'en avait pas le droit. Il avança avec précaution vers l'endroit que le Grand Pope lui avait indiqué et il trouva la cuvette. Il se nettoya le visage, les mains et les bras en silence. Il n'y avait aucun son dans la pièce et ceux provenant de l'extérieur étaient étouffés par les épais rideaux. Seul le bruit de la petite serviette plongeant dans l'eau et celui des gouttes tombant dans la cuvette pouvait être entendu, apportant un semblant de fraîcheur dans la pièce étouffante.

Soudain, un coup à la porte brisa le pesant silence et la porte s'ouvrit. Un peu de lumière pénétra dans la pièce et agressa les yeux de Camus. Il cligna des yeux et vit un serviteur entrer, portant un plateau sur lequel se trouvaient de la nourriture et des boissons. Sans un mot, le serviteur posa le plateau sur la petite table. Il se courba devant le Grand Pope et sortit de la pièce rapidement, fermant la porte derrière lui.

"Tu dois avoir faim, non?" Le Grand Pope se pencha sur la petite table et remplit un verre de lait. "Tu n'as rien mangé depuis ce matin, et il fait chaud aujourd'hui." L'homme se releva et regarda Camus. L'enfant n'avait pas bougé et le regardait fixement. "Camus?"

L'enfant baissa la tête lorsqu'il entendit son estomac grogner. Il était plus que soulagé de constater que l'obscurité cachait son embarras. Il s'approcha du siège qu'il avait heurté et s'y assit. Il jeta un coup d'oeil au Grand Pope dont le dos était appuyé sur le dossier du canapé. L'homme fixait le rayon de soleil. Il prit une poire et mordit dedans, ne quittant pas des yeux le représentant d'Athéna. Grâce à la faible lumière il remarqua que le Grand Pope n'avait pas ôté son masque. Il n'avait plus son casque et ses longs cheveux gris tombaient librement dans son dos, et une de ses mèches s'étalait sur le canapé. L'enfant continua à manger son fruit tout en gardant son attention sur le Grand Pope.

"Quelque chose ne va pas?" demanda le Grand Pope sans se tourner vers le garçon.

"Vous ne mangez pas?"

"J'ai déjà mangé."

"Vous n'enlevez jamais votre masque?"

"Je l'enlève parfois."

"Pourquoi en portez vous un? Vous n'êtes pas une femme."

Le Grand Pope se tourna vers l'enfant et se mit à rire. "Parce que je dois en porter un. Un Pope doit un porter un, c'est comme ça."

"Je me demande vraiment pourquoi..." murmura le garçon en prenant le verre de lait. Il fit la grimace lorsqu'il goûta le lait aigre de brebis mélangé à celui de la chèvre. Néanmoins, il but le liquide découvrant soudain qu'il était assoiffé. Il prit un morceau de pain et de fromage. "Vous n'avez pas répondu à ma question" dit le garçon.

"Laquelle? Tu as posé de nombreuses questions."

"Pourquoi suis-je là?"

"Tu sauras cela plus tard. Nous avons du temps devant nous, jusqu'à ce soir si c'est nécessaire."

"Jusqu'à ma mort."

"Il ne tient qu'à toi de mourir ou pas. Dans un sens, tu as ta propre destinée entre tes main."

"La destinée... Vous croyez en la destinée?"

"Oui. Les étoiles nous montrent la voie à suivre. Elles influencent notre vie..."

"Vous parlez comme Mu...."

"Camus, en quoi crois-tu?"

Camus regarda le morceau de pain qu'il tenait et se mit à penser tout en le fixant. "Je ne sais pas" dit-il dans un souffle. "Je ne crois peut-être en rien..."

Le Grand Pope ne dit rien. 'Une page blanche, une énigme. Une page blanche qui attend d'être écrite pour pouvoir exister...' pensa le Grand Pope.

L'enfant mordit dans la tranche. Il se mit à manger silencieusement. Il ne savait toujours pas pourquoi le Grand Pope l'avait fait venir. Plus la conversation avançait, moins il devinait les motivations du représentant d'Athéna. Il avait tout d'abord pensé qu'il aurait un autre maître, puis il avait appris qu'il allait mourir dans la soirée. Le Grand Pope lui avait dit qu'il répondrait à ses questions, mais aucune d'entre elles n'avaient eu de réponses. Il jeta un oeil à sa droite et vit le représentant d'Athéna le fixer. Il posa son morceau de pain sur le plateau et se tourna franchement vers l'homme.

"En veux-tu plus?" Camus refusa de la tête. "Si tu as encore faim, sers-toi quand tu le désires." Le Grand Pope se pencha vers la table et prit le vieux livre que Camus avait apporté. Il le posa sur ses genoux et prit les deux autres. Il les posa près de lui, à côté de son casque. Il ouvrit celui posé sur ses genoux et le feuilleta rapidement. Il cessa de le feuilleter et tourna quelques pages en arrière. L'homme releva la tête et regarda Camus. "Il est temps de satisfaire ta curiosité. Viens près de moi."

Camus hésita. Il se mordit les lèvres et il ne bougea pas. Il était soudain pas sûr de connaître les raisons pour lesquelles le Grand Pope l'avait appelé. Il entendit de nouveau l'étrange son. Il regarda autour de lui, recherchant l'auteur du bruit.

"N'aie pas peur. Personne ne te fera de mal ici."

"Qu'est-ce que c'est?"

"Viens près de moi, Camus" dit le Grand Pope sans répondre à la question. "J'ai tout le temps, mais toi, tu ne l'as pas." Le Grand Pope lui tendit la main et l'invita à s'approcher. Le garçon se leva et s'avança vers l'homme lentement. Il s'arrêta près de lui et baissa les yeux. L'obscurité était moins importante ici, qu'à l'endroit où il était quelques secondes auparavant. "Assis-toi à côté de moi" dit doucement le Grand Pope.

L'enfant leva les yeux et essaya de lire à travers le masque en partie caché par la pénombre. Il ne put rien lire, rien deviner mais il sentit un léger changement dans le cosmos du Grand Pope. Il était plus doux et plus protecteur. 'Serge croit en lui, alors pourquoi pas moi?' Il grimpa sur le canapé et s'assit près du Grand Pope évitant toutefois de le toucher. L'image des enfants s'accrochant au Grand Pope lui revint en mémoire et son coeur se mit à battre plus vite. Il n'avait pas leur courage, mais les enfant savaient-ils qui était le Grand Pope en réalité? Savait-il, lui, qui était le Grand Pope? Quelqu'un le savait-il? Il était l'homme le plus proche des Dieux et il était le plus puissant en ce lieu. Les enfants l'aimaient-ils parce qu'ils en avaient peur ou parce qu'il les protégeait? Tant de questions sans réponses.

"Camus?" appela le Grand Pope. L'enfant sursauta et leva les yeux. "Reviens sur Terre. Ce que tu es en train de te demander n'est pas important pour l'instant." Camus fronça les sourcils. "Tu m'as posé des questions et tu as des questions que tu n'as toujours pas posé mais que tu désires poser."

"Lesquelles?"

"À propos d'Athéna, par exemple. À propos des Saints, la signification de tout ceci..." Avec sa main, le représentant d'Athéna épousseta la page. Camus suivit des yeux le mouvement de la main. "Serge t'a déjà parlé des missions des Saints et de l'existence d'Athéna, n'est-ce pas?"

"Oui, mais.." Il cessa de parler.

"Mais?" demanda le Grand Pope.

"Je n'ai pas tout compris."

"C'est tout à fait normal puisque certains Saints ne comprennent pas parfois."

"Alors pourquoi sont-ils des Saints s'ils ne comprennent pas?"

"Parce qu'ils ont la foi, Camus." Le Grand Pope tapa du bout de son index une image dans le livre pour attirer l'attention de l'enfant. Le garçon baissa le regard et distingua un dessin d'Athéna même dans la pénombre. Il se raidit. "Il y a longtemps, très longtemps, il y eut le Big Bang. C'est le début de l'Univers. Puis les Dieux apparurent. Trois d'entre eux, Zeus, Hadès et Poséidon décidèrent de diviser le monde en trois. Zeus devint le Dieu céleste et de la Terre, Poséidon celui des Océans et des Mers, et Hadès celui des Enfers. Puis peu à peu, d'autres Dieux apparurent. Un jour, Zeus donna la Terre à sa fille."

"Sa fille?"

"Sa fille, Athéna. Il la lui donna parce que les Dieux créèrent les humains et elle leur donna 'l'esprit'. Mais le temps passa et certains Dieux ne supportaient plus les êtres humains et ils voulurent détruire la race humaine. C'est ce qu'on appelle les Guerres Saintes. Les Dieux se battent entre eux, ainsi que les humains."

"Pourquoi les humains devaient-ils se battre eux aussi?" demanda Camus.

"Parce qu'ils devaient protéger leurs Dieux. Certains honoraient Athéna, d'autres Poséidon, d'autres encore Apollon ou Arès. Les Dieux aiment leurs fidèles parce dans un sens ils les font exister. Le premier qui déclara la guerre aux humains et par conséquent à Athéna fut Poséidon. Il avait sept guerriers qui possédaient d'extraordinaires pouvoirs et il les dota d'armures. Les hommes envoyés par Athéna pour les combattre moururent." Le Grand Pope ne dit rien et tourna son visage masqué vers l'enfant qui écoutait attentivement.

"Pourquoi? Etaient-il moins puissants que les guerriers de Poséidon?"

"Ils l'étaient dans un sens, parce qu'Athéna répugne l'usage des armes, et donc ils ne pouvaient rien faire contre les Généraux de Poséidon. Alors la déesse se résigna à envoyer des jeunes gens à la guerre. Mais auparavant elle leur donna des armures appelées Cloth. La déesse les a imaginées puis dessinées en regardant le ciel étoilé." Le Grand Pope ressentit un changement d'humeur dans le cosmos du garçon et il posa son regard sur lui. Il remarqua alors son expression perplexe.

"Athéna n'est pas seulement la Déesse de la Guerre. Elle n'est pas réellement la Déesse de la Guerre. Elle est l'Intelligence, la Connaissance, la Stratège. Elle dessina les Cloths. Ces armures sont vivantes et elles peuvent mourir, ce ne sont pas seulement des protections. Les guerriers de Poséidon furent vaincus et le Sanctuaire du Dieu fut détruit. Quant à celui d'Athéna, il fut construit à la suite de cette victoire."

Le Grand Pope soupira et tourna une page. Il lut rapidement quelques paragraphes puis tourna une autre page. Il referma le livre et en prit un autre à sa gauche. Il le feuilleta puis il le tendit à Camus. L'enfant leva les yeux puis il les baissa à nouveau et lut ce que le Grand Pope était en train de lui montrer du doigt. C'était ce que l'homme venait de lui raconter, mais il y avait un peu plus de détails sur Poséidon et ses Généraux. "Et?" demanda l'enfant.

"Puis, certains dieux et déesses décidèrent d'attaquer Athéna et son domaine. Certains la combattirent plusieurs fois. Tu dois savoir que l'âme des Dieux et les Déesses est immortelle. Mais ils doivent se réincarner avec ou dans un corps humain environ tous les deux cent cinquante ans. Et les guerres recommencent.

"Il n'y a pas de fin?"

"Certains dieux décidèrent de cesser les combats pendant un moment, mais d'autres sont très têtus. Les dieux sont comme les Hommes. Ils éprouvent les même émotions, mais ils possèdent la Connaissance. Le plus têtu d'entre eux est certainement Poséidon. Quoique Arès l'est aussi. Ensuite Arès décida de s'en prendre à Athéna une fois encore. Athéna vainquit ses guerriers mais le dieu se réfugia aux Enfers."

"Vous avez dit que les Enfers étaient gouvernés par Hadès..."

"Oui. Arès y alla pour demander l'aide du Dieu. Résultat, Hadès a été blessé durant cette guerre. Cet événement est certainement responsable de la guerre Sainte qui eut lieu deux cent cinquante ans plus tard."

"Comment cela?"

"Hadès était furieux et ils envoya ses cent huit Spectres pour détruire l'Humanité. Mais les Saints d'Athéna furent là pour stopper ses ambitions. C'était la dernière Guerre Sainte et c'était, il y a deux cent trente sept ans auparavant."

"La dernière Guerre Sainte? Serge m'a dit que soixante dix-neuf Saints avaient combattu."

"C'est vrai. Soixante dix-neuf Saints combattirent et seulement deux survécurent. Athéna n'avait jamais été capable de rassembler autant de Saints pour une guerre Sainte. Mais il est également vrai qu'aucune autre Guerre Sainte n'a été aussi meurtrière et sanglante que cette dernière." Le Grand Pope se tut et observa Camus un moment. "Les Saints doivent protéger Athéna et la Terre."

"Je sais cela" dit Camus en tournant les pages du livre.

"Camus, Je ne crois pas que tu sois conscient de la gravité de la situation actuelle."

Camus regarda le Grand Pope et fronça les sourcils. Il n'appréciait pas le ton si calme et grave du Grand Pope. Et puis il lui avait dit qu'il allait répondre à ses questions, mais il ne l'avait toujours pas fait. C'était vrai qu'il ne connaissait pas toute l'histoire et le représentant d'Athéna ne lui avait pas révélé toute l'histoire. Et maintenant, tout était encore plus confus qu'auparavant.

"Athéna va bientôt se réincarner."

"Bientôt?" demanda Camus. "Comment pouvez-vous être sûr de ça?"

"Il y a beaucoup de signes annonciateurs. Pendant l'absence d'Athéna, il n'y a pas beaucoup de Saints. Ceux là ne sont là que pour protéger la Terre d'une éventuelle menace, mais également pour enseigner aux nouveaux comment devenir des Saints. Mais ce qui est plus significatif est que des enfants, comme toi, possèdent déjà un cosmos assez développé, et destinés à devenir de puissants Saints. Il est très rare de ressentir un cosmos si développé chez des enfants de ton âge. Et le moment où Athéna se réincarnera sera bientôt là. Tu comprendras plus tard."

"Plus tard?"

"Pourquoi es-tu si impatient Camus?" demanda le Grand Pope.

Camus baissa la tête. "Parce que je n'ai plus beaucoup de temps devant moi."

"Tu as raison, mais je veux finir de te dire certaines choses." Il soupira. "C'est vraiment du gâchis, Camus. Et le pire est que tu ne sais pas pourquoi tu hais Athéna, si tu la hais vraiment. Si tu étais né vingt ans auparavant, j'aurais choisi de ne pas te tuer." Camus leva les yeux surpris. "Oui, j'aurais décidé de ne pas te tuer."

"Je ne comprends pas..."

"Si tu étais né vingt ans auparavant, j'aurais accepté ça. Tu n'es qu'un enfant de quatre ans et tu ne sais rien. Mais tu as un cosmos. En le développant tu aurais pu devenir un Saint pendant l'ère de paix. Cela n'aurait eu aucune importance."

"Vous voulez dire que ce n'est plus possible maintenant."

"Exactement. Je me dois d'être ferme, maintenant. Athéna va bientôt se réincarner. Elle aura besoin de ses Saints, de guerriers qui croient en elle et en ses valeurs, prêts à sacrifier leur vie pour elle et pour leur cause. Comme tu le sais déjà soixante dix-neuf Saints ont combattu lors de la dernière guerre Sainte et seuls deux ont survécu. Combien de Saints Athéna aura-t-elle pour la future guerre Sainte? Peut-être très peu. Peut-être beaucoup. Mais ce qui est sûr c'est qu'étant son représentant je dois mettre toutes les chances de son côté. Je ne tolèrerai pas de Saints faibles ou quelqu'un qui ne croit pas en elle. Pendant un combat, il peut devenir le point faible que notre ennemi pourra exploiter... Tu n'es pas prêt parce que tu hais Athéna, donc tu dois mourir."

"Ce n'est pas seulement pour cela" dit Camus un long moment après. Il entendit de nouveau ce son étrange. Il tourna la tête essayant de localiser le bruit.

"Tu as raison. Je dois protéger la paix au sein du Sanctuaire, donc je dois tuer quiconque le menacerait. Toi par exemple. En déclarant ton impiété, tu ne me laisse pas le choix."

Encore une fois un claquement put se faire entendre et il était plus près. Le Grand Pope leva la tête, de même que Camus. Il vit une silhouette fondre sur le Grand Pope et il entendit de nouveau le claquement. Camus cligna des yeux quand le Grand Pope leva le bras et qu'un oiseau se posa dessus. Il resta sans bouger après avoir battu des ailes plusieurs fois. Il les replia. Les grands yeux de l'oiseau se posèrent sur l'enfant et il pencha la tête réclamant des caresses de la part du Grand Pope et demandant qui était cette étrange 'chose'. Le Grand Pope se mit à caresser lentement l'oiseau. Camus plissa davantage ses yeux et reconnu une chouette. Hypnotisé, il regarda le représentant d'Athéna caresser le plumage.

"Pallas..."

"Pallas? C'est son nom?" demanda Camus contemplant l'oiseau.

Le Grand Pope hocha la tête et continua à caresser le plumage de l'oiseau. La chouette pencha un peu la tête et ferma les yeux de contentement. "Elle aime être caressée. Elle est vieille et elle désire un peu d'attention."

"Vous parliez d'elle quand je suis entré, n'est ce pas?"

"Elle vit ici..." La chouette prit un des doigts de l'homme dans son bec. Soudain, sans cesser de s'occuper de l'oiseau, le Grand Pope changea de sujet. "Plus j'y pense et plus je crois que tu es misogyne."

"Misogyne?"

"Tu n'aimes pas les femmes. Je ne connais pas tout ton passé Camus, mais du peu que j'en sais, tu n'as pas de bons souvenirs de ta mère, n'est-ce pas?" Camus ne répondit pas. "Les mères sont comme des déesses pour les enfants. C'est comme si les enfants vivaient pour elles les premières années de leur vie. Ils savent d'instinct qu'ils leur doivent la vie. Pour eux leur mère est leur monde auquel ils se rattachent. Mais tu n'as pas eu droit à cela. Tu as été privé de ce monde et de cet amour. Tu as peut être eu ce sentiment envers ta mère, mais celle-ci n'a jamais répondu à ton besoin d'amour, d'affection et de protection. Alors tu t'es replié sur toi-même..."

"Vous pouvez lire les pensées des autres comme Serge, n'est-ce pas?"

"Donc je dois prendre ta réaction comme une affirmation. Tu n'as certainement jamais été en présence d'une autre femme que ta mère. Tu as été la plupart du temps en contact qu'avec des hommes, surtout ici." Le Grand Pope regarda l'enfant dont l'attention restait fixé sur la chouette. "Pour toi, les femmes sont sans coeur et froides, comme l'est ta mère. Athéna est une déesse qui quand elle se réincarne devient une femme. Alors tu crois qu'elle est sans coeur et froide comme ta mère. Tu vois Athéna comme tu vois ta mère, quelqu'un qui ne mérite pas d'être aimé et respecté."

"Elle est cruelle! Elle envoie les gens à une mort certaine."

"Toutes ces personnes qui sont envoyées à la mort sont conscientes de cela et elles l'acceptent car elles aiment et croient en Athéna." Le Grand Pope se pencha vers l'enfant. "Mais hais-tu vraiment ta mère, Camus? N'est-ce pas toi-même que tu hais, Camus? Tu te hais parce que tu as été incapable de te faire aimer de ta mère. Tu as été incapable de te faire aimer de la personne qui aurait dû te donner naturellement l'amour que tu désirais. Alors tu as décidé que ton existence ne méritait pas d'être. Pourquoi vivre si on existe pas aux yeux de la personne qu'on aime. N'as-tu pas changé parce que tu avais besoin qu'on fasse attention à toi et parce que Serge t'avait laissé? Il t'avait laissé parce que je lui avais dit de le faire. Tu n'as plus confiance en lui parce que tu sais qu'il peut lire les pensées des autres. Tu penses qu'il ne ressent rien pour toi, et que ses sentiments envers toi ainsi que ses paroles n'étaient que des mensonges. Tu t'es senti trahi. Tu ne crois plus personne parce que tu ne veux plus être trahi encore une fois et parce que tu as décidé que tu avais assez souffert. Mais et les autres? Te connais-tu seulement, Camus? Es-tu capable de choisir l'amour et la haine, la vie et la mort? Qu'as-tu donc vécu pour que tu désires seulement la mort? As-tu vraiment souffert? Es-tu sûr d'avoir souffert plus que quiconque ici? Pourquoi as-tu peur? Tu n'es pas tout seul, Camus. Les gens autour de toi ne démontrent-ils pas qu'ils t'apprécient, qu'ils t'aiment? Qu'attends-tu, Camus? Qu'espères-tu?"

Camus plaqua ses mains sur ses oreilles. "Arrêtez!! Arrêtez cela!!" cria-t-il. "Arrêtez, je vous en prie. Je veux que tout s'arrête... Je..."

"Tu veux mourir..." dit le Grand Pope après un long silence. Il cessa de prodiguer ses caresses à Pallas et prit une des mains de l'enfant qui était plaquée contre son oreille. "Tu fuis sans te donner une seule chance. C'est dommage, Camus. La vie est la chose la plus précieuse qui soit. Si tu ne crois en rien, alors pourquoi désires-tu mourir? Tu n'as rien à regretter ou à espérer. La Mort est la dernière solution que les gens choisissent. Ils craignent la mort parce qu'ils croient en quelque chose et qu'ils ont toujours un désir à satisfaire, quelque chose à accomplir. Tu n'as aucun désir. Tu crois que tu n'as rien. Alors pourquoi veux-tu mourir? Je ne pense pas que tu veuilles mourir, mais vivre. Seulement vivre." Le Grand Pope se pencha vers Camus et les orbites rouges du masque rencontrèrent les yeux indigo de Camus. "La vérité est que tu crois en quelque chose. Seulement tu ne veux pas l'admettre ou alors tu ne l'as pas encore trouvé."

La chouette poussa un hululement pour attirer l'attention du chef du Sanctuaire. Mais il ne se tourna ni ne la caressa. Il continua à regarder l'enfant sans lâcher sa main, attendant la réaction du garçon. Camus ne quitta pas des yeux le visage masqué du Grand Pope. Il voyait son reflet dans ces orbites rouges. Il se sentait découvert et faible. Son autre main plaquée sur son oreille glissa lentement et tomba sur sa cuisse, inerte. Il avait la gorge serrée et il sentit ses yeux s'emplirent de larmes, mais il les retint. L'emprise sur sa main se fit plus forte avant de se desserrer. Le silence était pesant. Mais ni le Grand Pope ni Camus ne le brisa. Pallas s'ébroua et secoua la tête.

Camus cligna des yeux et tourna la tête vers l'oiseau qui lissait ses ailes apparemment mécontente de n'avoir aucune attention de la part des deux humains.

Le Grand Pope continua ses caresses. L'enfant se mordit les lèvres. Maintenant tout était confus. Le représentant d'Athéna l'avait poussé dans ses derniers retranchements et il était plus que perdu. Ce qu'il avait décidé quelques heures plus tôt avait été balayé par les mots du Grand Pope. Il se fuyait parce qu'il ne croyait ni en lui ni aux sentiments que les autres lui portaient. Il fuyait parce qu'il n'avait rien auquel il pourrait se raccrocher parce qu'il n'avait aucun point de repère. Serge avait raison. Il devait apprendre. Il savait beaucoup de chose grâce à ses lectures, mais il ne connaissait rien de la vie, il ne savait pas vivre, ni comment. Il était ignorant dans ces domaines.

"Je crois que Pallas désire que je te présente à elle" dit l'homme en interrompant les pensées de Camus.

Camus leva la tête et porta son attention sur l'oiseau. Ce dernier le fixa de ses yeux attentivement.

Le Grand Pope bougea un peu et prit l'oiseau dans ses mains. "Pallas, voici Camus." Il approcha l'oiseau de l'enfant et le posa sur l'épaule du garçon.

Camus tourna la tête et son nez toucha le plumage de l'oiseau nocturne. Cela lui chatouilla le nez et la chouette se laissa tomber sur l'avant bras de Camus posé sur sa cuisse. Elle lissa ses ailes attendant une réaction de l'enfant. Lentement, le garçon approcha sa main de Pallas. Le bout de ses doigts touchèrent ses plumes. C'était à la fois doux et froid, et une chaleur se dégageait de l'oiseau. Pallas tourna la tête vers l'enfant et l'observa. Camus hocha la tête et se mit à caresser la chouette, lentement et avec hésitation au début, puis il prit plus d'assurance. Un léger sourire apparut sur les lèvres du petit Français quand l'oiseau posa de lui-même sa tête dans la main de Camus. 'Alors les oiseaux sont comme ça' pensa-t-il se souvenant du temps où il regardait les pigeons par la fenêtre de l'appartement de sa mère en France. Il s'était toujours demandé quelle sensation il ressentirait lorsqu'il caresserait un oiseau. Il avait désormais la réponse et il appréciait ce moment.

Le Grand Pope regarda la scène. Son masque cachait le sourire qu'il arborait. Le cosmos de Camus qui était méfiant au début envoyait des ondes de plaisir. "Tu sembles l'aimer, Camus." Camus hocha simplement de la tête. "Il semblerait qu'elle aussi t'apprécie." Le Grand Pope eut un petit rire.

L'enfant, sans cesser de caresser les plumes de l'oiseau nocturne, tourna la tête vers le Grand Pope. "Qu'y a-t-il de si drôle?"

"Toi."

"Moi?"

"Tu clames que tu n'aimes pas Athéna et tu es en train de caresser Pallas."

"Je ne comprends pas."

"Pallas est un autre nom donné à Athéna. C'est une épithète rituelle associée au nom de la déesse." Camus cessa de caresser la chouette et leva les yeux vers le Grand Pope. Il plissa les yeux, espérant avoir une explication. "Pallas Athéna, ou Athéna aux yeux pers, ou encore Athéna Parthénos, toutes ces épithètes parmi d'autres décrivent la déesse que tu prétends détester."

"Pourquoi lui avez-vous donné ce nom?"

"Pourquoi pas celui là, Camus? Voici son histoire. Un jour, il y a très longtemps, je l'ai trouvée au pied de la statue d'Athéna, celle qui se trouve près d'ici. Elle avait une aile blessée. Je l'ai prise avec moi et je l'ai soignée. Lorsqu'elle fut guérie, elle retourna d'où elle venait. Mais chaque nuit elle venait me voir jusqu'à ce qu'elle décida de rester. Depuis cette nuit-là, elle vit ici."

"Pourquoi est-elle restée?" La chouette prit un des doigts de Camus dans son bec et le pinça. Camus baissa les yeux sur elle et recommença à la caresser quelques secondes plus tard.

"Peut être avait-elle besoin d'affection..."

'Comme moi' pensa Camus qui comprit l'allusion du Grand Pope.

"Camus, sais-tu pourquoi il y a beaucoup de chouettes au Sanctuaire?"

"Parce qu'elles peuvent avoir toute la nourriture dont elles ont besoin."

"La chouette est un des symboles d'Athéna." Camus tressaillit et les caresses cessèrent. Le Grand Pope fixa Camus. C'est l'oiseau d'Athéna. Athéna a de nombreux attributs mais la chouette est son animal sacré. Sais-tu pourquoi?"

"Non je ne le sais pas.."

"La chouette est un oiseau nocturne et elle est en relation avec la Lune. C'est le contraire de l'Aigle qui est, lui, en relation avec le Soleil. L'Aigle peut recevoir les rayons du soleil les yeux ouverts, sans jamais cligner des yeux. La chouette elle, regarde sans ciller les rayons de la Lune. La Lune est le symbole de la Connaissance rationnelle alors que le Soleil est la Connaissance intuitive. Athéna est la déesse de l'Intelligence dans une guerre, et cette Connaissance est associée à celle qui est rationnelle. Arès, le Dieu de la Guerre et du Carnage représente la guerre irréfléchie et donc intuitive. La lune symbolise le don de clairvoyance, et la chouette représente la réflexion qui domine les ténèbres. La connaissance ne se révèle jamais au grand jour, Camus. Pour l'acquérir et la comprendre, les gens doivent la chercher, aller de l'avant, faire des détours, se perdre. La connaissance ne peut être acquise que de cette façon, comme la plupart des trésors, c'est dans les ténèbres ou au-delà de celles-ci qu'elle se trouve."

"Vous associez cette chouette à Athéna?"

"Oui et non. Elle peut être un substitut vivant, mais je te rappelle qu'Athéna se réincarnera dans quelques années." Le Grand Pope passa sa main sur le plumage de Pallas une fois. Puis il la prit. "Désolé Pallas, mais Camus n'a pas beaucoup de temps pour toi." Il plaça l'oiseau sur le dossier du canapé. La chouette chuinta, protestant le manque d'attention à son égard.

Camus leva les yeux vers le Grand Pope qui se leva. L'homme prit son casque et se dirigea vers la porte. Camus regarda l'oiseau. Pallas lui rendit son regard pendant quelques secondes puis secoua la tête, ébouriffant ses plumes. Puis elle se mit à les lisser. C'était un animal fascinant. Il baissa le regard et porta son attention sur la page que le Grand Pope lui avait montré.

"Camus..." appela le Grand Pope.

L'enfant leva les yeux et vit que le Grand Pope avait ouvert la porte et l'attendait. Il remarqua qu'il n'avait pas mit son casque, et qu'il le portait sous son bras gauche. Le garçon se laissa glisser. Il prit un des livres, mais le Grand Pope l'arrêta. "Je les remettrai plus tard à leur place. Viens avec moi." Camus posa le livre sur la table et se rapprocha du Grand Pope. "Où allons nous?"

"Je veux que tu rencontres quelqu'un..."

"Qui?" demanda Camus qui passa près du Grand Pope.

"Tu verras..." Camus jeta un regard derrière lui mais il ne vit pas la chouette. Il fut déçu mais sortit néanmoins de la pièce. Le Grand Pope ferma la porte et montra le chemin à l'enfant en passant devant lui.

Le garçon suivit l'homme sans rien dire. Il était curieux mais également perdu. Il ne savait toujours pas pourquoi le Grand Pope l'avait convoqué et ce qu'il attendait de lui. 'Pourquoi m'a-t-il raconté l'histoire du Sanctuaire et d'Athéna alors que je vais mourir dans quelques heures?'

'Il ne tient qu'à toi de mourir ou pas.'

'Qu'a-t-il voulu dire par cette phrase? Si je change d'avis j'aurais une chance d'échapper à la mort? Mais pourquoi le ferais-je? Je vais continuer à souffrir, et je ne veux pas. Je ne crois pas en Athéna. Je ne crois en personne. Le Grand Pope a raison. Je fuis mais lui il ne peut pas comprendre ce que je ressens en réalité. Pourquoi perd-t-il son temps avec moi?' Camus leva les yeux et vit le dos du Grand Pope devant lui. Ses longs cheveux gris se balançaient au même rythme que ses pas. 'Pourquoi? Il n'a toujours pas répondu à ma question...'

Ils continuèrent à avancer, à emprunter des couloirs, puis le Grand Pope s'arrêta. Il souleva une tenture et fit signe à l'enfant de passer. Le garçon obéit. Camus se retrouva dans la salle du trône un peu obscurcie par l'absence de rayons de soleil. C'était désormais le milieu de l'après-midi et le soleil ne brillait plus directement dans la salle. Sans dire un mot, le Grand Pope passa près de Camus. Il se dirigea vers le trône et gravit les quelques marches.

Camus resta à la même place, se demandant ce qui allait se passer. Il allait rencontrer quelqu'un, mais il ne savait pas qui. Il regarda autour de lui mais il ne vit personne. Il ne sentait que la présence du Grand Pope. C'était une présence réconfortante et rassurante. Il dirigea son regard sur la terrasse et vit quelques oiseaux voler puis disparaître de sa vue.

"Suis-moi" dit le Grand Pope qui posa son casque d'or sur le trône. Il se tourna du côté de Camus et alla derrière le trône. Il alla vers une tenture et se tourna vers l'enfant qui restait immobile aux pieds des marches qui menaient au trône. "As-tu peur?" L'enfant répondit négativement en secouant la tête de droite à gauche et monta les quelques marches pour rejoindre le Grand Pope qui l'attendait. Camus le rejoignit et passa le représentant d'Athéna qui avait soulevé un pan de la tenture.

Il se trouva dans un couloir éclairé par des lampes à huile accrochées aux murs. Elles éclairaient le long du couloir, mais le plafond restait dans l'obscurité. Camus avait le sentiment que le couloir avait une hauteur impressionnante. Il suivit le Grand Pope dont ses pas résonnaient. Ils gravirent des marches. Soudain, les flammes des lampes à huiles tressaillirent et dansèrent un petit peu. Camus sentit une légère brise sur sa peau. Il ne se rappelait pas que le vent soufflait à l'extérieur. Il était resté si longtemps avec le Grand Pope dans la pièce où vivait Pallas qu'il ne savait si le vent s'était levé ou non. La longue tunique du Grand Pope dansa autour de lui. Puis la lumière qui provenait de la sortie éclaira le couloir.

Camus s'arrêta et cligna des yeux. La lumière agressa ses yeux et il les ferma. Le vent souleva ses cheveux. Il ouvrit lentement ses yeux et aperçut la haute silhouette du Grand Pope qui stoppait une partie des rayons du soleil. L'homme se tourna et Camus ne put s'empêcher de le comparer à un des saints peints sur une fresque qu'il avait vu une fois avec Serge dans une église. C'était comme si les rayons du soleil l'entouraient et que son corps brillait d'une lumière divine. De plus, le cosmos que l'enfant ressentait le poussait à croire cela.

Le Grand Pope ne bougea pas et attendit. Il laissa le garçon s'habituer à la lumière crue du soleil. Puis sans un mot, il se tourna et continua son chemin.

Camus le suivit et quand il sortit, le vent se fit plus fort. Il l'apprécia. Ce ne fut qu'à ce moment qu'il se rendit compte à quel point il faisait chaud au palais. Il regarda autour de lui tout en suivant le Grand Pope. Environ trente pas devant eux, il y avait un petit pont au-dessus d'un précipice. Cette faille naturelle n'était pas très large et un Saint pouvait aisément le traverser d'un bond. Mais Camus avait le sentiment que ce pont avait une autre signification, comme s'il était sacré. Une force mystérieuse entourait cet endroit, et le vent était plus fort.

Le Grand Pope traversa le précipice sans hésiter. Le vent faisait danser les longs cheveux gris du Grand Pope ainsi que la longue tunique blanche, retenue par une écharpe rouge. Lorsqu'il eut traversé le pont, il s'arrêta et se tourna vers l'enfant qui attendait et regardait le précipice.

Camus ne vit que l'obscurité. Le vent soufflait, gémissait, rugissait et hurlait le faisant trembler involontairement. Ses yeux suivit le précipice puis il vit le pont. Ce n'en était pas vraiment un. Il n'y avait pas de garde-fou pour l'empêcher de tomber sous la force du vent s'il voulait le traverser. Devait-il le traverser ou pas? Que se passerait-il s'il ne pouvait résister à la force du vent? Les yeux de Camus se durcirent. 'Le problème sera ainsi réglé! N'avais-je pas décidé de mourir plus tôt?'

Il posa un pied sur le pont. Puis il fit un pas. Le vent souffla plus fort et Camus cessa d'avancer lorsqu'il sentit qu'il allait perdre son équilibre précaire. Il leva les yeux sur le Grand Pope qui l'attendait patiemment. Le petit Français regarda à ses pieds puis jeta un coup d'oeil à sa droite. 'Pourquoi est-ce que j'hésite? Quelle que soit la mort qui m'attend, je dois l'accepter. Jusqu'à ce soir. Si ce n'est avant.' Il prit une profonde inspiration et s'avança vers le Grand Pope. Le vent le poussait mais il réussit à rester sur le petit pont. Il parvint près du représentant d'Athéna qui hocha simplement la tête.

Le Grand Pope se tourna et suivi le chemin pavé puis grimpa les marches qui menaient à un plateau. Camus n'hésita pas à suivre le Grand Pope. Le vent était fort et il ne voulait pas rester près du précipice. Il était juste derrière l'homme et il ne pouvait voir ce qui y avait devant lui. Mais il regarda autour de lui. Le vent ne soufflait plus et le soleil brillait impitoyablement. Ce fut à ce moment que l'enfant se rendit compte qu'il n'y avait pas de vent. Il cligna des yeux et regarda autour de lui. Il ne vit que des montagnes. Aucun arbre, aucune végétation, rien. C'était un paysage majestueux, grandiose mais également sauvage et angoissant.

Il reporta son attention sur le Grand Pope qui grimpait toujours les marches. Il fit de même. Un moment après il ne restait plus de marches à gravir et le représentant d'Athéna continua droit devant lui avant de s'arrêter soudain. Camus fit de même car il ne voulait pas heurter l'homme le plus puissant qu'il connaissait. Ce dernier baissa la tête rapidement devant quelque chose. L'enfant regarda autour de lui mais il ne vit rien. Il était sur un petit plateau transformé par les hommes. Le sol était pavé et quelques colonnes délimitaient le plateau. Camus haussa les sourcils, intrigué. Il ne pouvait rien voir à cause du Grand Pope qui se trouvait devant lui. Il leva les yeux et il aperçut alors l'immense statue d'Athéna.

L'enfant serra les poings et il fit un pas en arrière, sans quitter des yeux la statue. Mais il ne put reculer plus. Il cligna des yeux et il baissa le regard. Il vit le Grand Pope le fixer avec insistance. De colère, il foudroya du regard le chef du Sanctuaire.

"Si tu ne crois pas aux dieux, pourquoi es-tu si fâché? C'est seulement une statue..."

"Pourquoi suis-je ici?"

"Pour rencontrer quelqu'un. Suis-moi." Le représentant d'Athéna marcha droit devant lui. Camus fronça les sourcils et hésita à le suivre. Mais sa curiosité fut plus forte que son ressentiment envers Athéna et obéit. Puis l'homme s'arrêta. Il se tourna vers le garçon puis sans prévenir, il alla sur sa droite. Camus qui s'était arrêté voulut le suivre, mais l'homme s'arrêta et quelque chose attira le regard du garçon.

Une statue environ deux fois plus haute qu'un homme se dressait dans un vestibule hypostyle. Elle brillait dans l'ombre, éclairée par les quelques rayons de soleil qui parvenaient à s'engouffrer dans le temple d'Athéna. Athéna était là, portant le long chiton, l'égide et le casque. Dans sa main droite se tenait une petite statue ailée brandissant une couronne de laurier. Niké. De sa main gauche, Athéna tenait contre sa jambe un bouclier. Les lumières sur la statue changeaient à chaque instant, la rendant vivante.

Camus serra les poings. Il voulut regarder ailleurs mais l'expression de bonté et d'amour du visage de la statue d'or de la déesse le fit rester à la même place. Il avala avec difficulté sa salive et recula de deux pas. Il se tourna vers le Grand Pope mais il n'était plus là où il l'avait aperçu pour la dernière fois. Il trembla. Tout était confus dans son esprit. Il ne voulait plus voir la déesse. Le Grand Pope lui avait dit qu'il allait rencontrer quelqu'un, mais il n'y avait personne. 'Où est le Grand Pope?' se demanda-t-il lorsqu'il remarqua qu'il ne le voyait pas. Il essaya de regarder autour de lui. Mais la statue semblait l'hypnotiser et il ne pouvait détacher ses yeux de la déesse.

Quelque chose de doux et léger le toucha. Il sursauta. Ce n'était pas un véritable contact. C'était quelque chose d'autre, une sensation. Comme un cosmos, mais il était différent de ceux qu'il connaissait. Le cosmos se dirigeait vers lui et il recula. La sensation était trop douce et trop troublante. Elle émouvait son coeur et son âme. Il eut du mal à avaler sa salive. Non. Il ne voulait pas la ressentir. Il voulait lui tourner le dos et s'enfuir, mais il se rendit compte qu'il ne pouvait rien faire d'autre que de rester à la même place comme une proie hypnotisée par un serpent.

L'enfant voulut crier et bien que ses lèvres s'entrouvrirent, aucun son ne sortit. Un flot d'émotions envahit son corps, le submergeant de leur intensité. La seule chose dont il eut encore conscience fut de tomber à la renverse.

Le Grand Pope qui était derrière lui rattrapa le garçon avant qu'il ne heurta le sol et le prit dans ses bras. 'C'était peut-être un peu trop dur pour lui' pensa-t-il en regardant le visage bouleversé de Camus. Il jeta un coup d'oeil à la statue lorsqu'il sentit que le cosmos se dirigeait toujours vers eux.

L'homme entendit un petit grognement et il baissa les yeux sur l'enfant. Ses paupières battirent un peu et il ouvrit des yeux vitreux et troublés. Il les cligna. Puis le souvenir des événements passés ressurgit.

"Tu te sens mieux?" s'enquit le Grand Pope.

"Que s'est-il passé?" murmura-t-il faiblement.

"Tu t'es évanoui...." répondit le Grand Pope en reposant l'enfant sur le sol.

Camus fronça les sourcils et trembla. Il se souvenait. Et il avait remarqué que l'étrange cosmos était plus faible lorsqu'il était dans les bras du Grand Pope. Le cosmos de ce dernier était puissant et l'avait enveloppé, le protégeant. Mais maintenant, l'autre était de nouveau puissant et le garçon se raidit pour se protéger de l'attaque.

Mais même si le cosmos était puissant, il ne le frappa pas. Il l'encercla puis vint plus près comme s'il comprenait que l'enfant n'était pas prêt. Puis lentement il l'enveloppa.

Les yeux de Camus devinrent plus grand lorsqu'il sentit les émotions parcourir son corps, son coeur et son âme. Le cosmos était bon, protecteur, rempli d'amour, de compassion de tristesse. Mais il était très puissant. Celui de Serge était puissant, celui du Grand Pope encore bien plus, mais celui-ci était au-delà de tout ce qu'il connaissait. Il n'était pas humain. 'Donc le cosmos de la déesse? Non ce n'est pas possible! Elle n'existe pas! Elle ne vit pas!'

L'enfant ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. Il avait l'impression d'être dans des bras irréels et d'être pressé contre une poitrine aussi irréelle que les bras. C'était trop. Ses yeux se remplirent de larmes. Elles roulèrent sur ses joues sans retenue. Il ne fut conscient de pleurer que lorsqu'il sentit une larme tomber sur sa main droite. Il cligna des yeux et voulut s'arrêter de pleurer, mais il ne le put. Il ne pouvait pas s'en empêcher tout simplement. Il ne pouvait s'arrêter de pleurer. Il se sentait bien dans ces bras irréels.

Une main se posa sur son épaule et la sensation disparut lentement. L'enfant revint lentement à la réalité. Camus ne leva pas les yeux. Il savait que c'était le Grand Pope. Il ne sut pas s'il devait lui être reconnaissant ou fâché d'avoir brisé ce moment et ces sensations. Au début, le Grand Pope ne dit rien. Camus essuya ses larmes, confus et épuisé.

"C'était peut-être un peu trop dur pour toi, Camus..."

Camus ne bougea pas et regarda la statue d'or. Il ne ressentait plus d'animosité. Il ressentait quelque chose d'autre qu'il n'arrivait pas à définir. "À qui ce cosmos appartient-il?"

"Tu connais la réponse, Camus" répondit le Grand Pope qui resserra son emprise sur l'épaule du garçon. "Même si tu ne possèdes pour l'instant qu'un faible cosmos, tu es capable de ressentir celui des autres ainsi que leur puissance. Tu es au Sanctuaire depuis suffisamment longtemps pour faire la différence..."

"Pourquoi?"

"Plus tard, Camus, plus tard." Il fit tourner l'enfant et le poussa gentiment vers l'escalier. "Nous serons mieux au palais."

Camus regarda par-dessus son épaule, mais le corps du Grand Pope lui cachait la statue. Il leva les yeux vers l'homme et hocha la tête. L'enfant se dirigea vers l'escalier, puis les descendit. Il ne comprenait toujours pas, et depuis cette rencontre, il était plus que perdu et quelque chose s'était brisé en lui. La plupart des choses dont il était certain avaient été balayées comme une poussière par le vent. Il aperçut le pont. Cette fois-ci il n'hésita pas à traverser le pont battu par le vent. Il ne s'arrêta que lorsqu'il fut vers le trône.

Le Grand Pope le passa et prit son casque. Mais il ne le posa pas sur la tête. Il baissa la tête et regarda l'enfant qui était perdu dans ses pensées. L'enfant sentit le regard du Grand Pope et leva les yeux. L'homme vit du désarroi dans les yeux indigo de l'enfant. Il était bouleversé, ses convictions étaient presque détruites. Il avait été peut-être un peu trop loin mais il voulait que le garçon ait toutes les cartes en main afin qu'il puisse prendre sa décision définitive.

"Pourquoi?" demanda le garçon.

"Je te l'ai dit dans la pièce où vit Pallas. Athéna va bientôt se réincarner." Camus hocha la tête. "Et bien, je viens juste de te donner la réponse." Camus haussa les sourcils demandant implicitement une explication plus claire. "Quand Athéna est là, son cosmos s'étend dans tout le Sanctuaire. Tout le monde peut le ressentir. Mais quand elle meurt, bien que son cosmos disparaisse peu à peu, il est toujours présent mais à moindre degré. Les gens peuvent le ressentir près de son Temple, près de sa statue. Comme tu as pu le constater, son cosmos se concentre près de sa statue d'or. Il disparaîtra aussi dans quelque temps, et le moment où il ne sera plus, Athéna se réincarnera."

"Alors vous dites que parce que son cosmos ne se trouve plus qu'autour de sa statue, Athéna va renaître?"

Le Grand Pope hocha de la tête. "Le jour où la statue d'or ne possèdera plus aucune trace de cosmos, Athéna se sera réincarnée. Donc tu comprends pourquoi je suis si catégorique quand je te dis qu'elle reviendra parmi nous bientôt. Il y a beaucoup trop de signes annonçant les futurs évènements."

"Est-ce que tout le monde vient près de la statue?"

"Non, seulement quelques-uns uns viennent..."

"Alors pourquoi croient-ils en Athéna alors qu'ils ne peuvent ressentir son cosmos?"

"C'est la foi. Ils croient simplement en elle. Ils n'ont pas besoin de preuves de son existence." Le Grand Pope mit son casque sur la tête et s'assit sur le trône. "Il est temps de mettre un terme à cette discussion, Camus."

Camus fit un pas en direction du trône. "Pourquoi?" demanda-t-il.

"Il y a beaucoup trop de choses auxquelles tu dois penser, et il ne te reste pas beaucoup de temps devant toi."

Camus secoua la tête. "Ce n'était pas ce que je voulais dire. Pourquoi? Pourquoi moi? Pourquoi m'avez-vous dit toutes ces choses?"

"Je suis certain que tu connais la réponse."

"Pourquoi?" répéta l'enfant, attendant la réponse.

Le Grand Pope leva la main et la posa sur la joue de l'enfant. Camus sentit une chaleur parcourir son corps. "Pourquoi désires-tu tout savoir, Camus?" L'enfant ne répondit pas et posa sa main sur celle du Grand Pope, ses yeux implorant une réponse. "Parce que tu dois le savoir. Parce que j'ai confiance en toi, je crois en toi. Parce que..." Le Grand Pope cessa de parler.

"Parce que?" insista Camus.

"Rien, Camus." Il étendit son cosmos dans le palais. Il ôta sa main de la joue de l'enfant. "C'est ta dernière chance, Camus. Je ne peux rien faire de plus pour toi."

Camus entendit le porte s'ouvrir mais ne se tourna pas vers elle. Il continuait à fixer du regard le profil du Grand Pope. Il voulait connaître les raisons, mais il était conscient qu'il ne les connaîtrait jamais. Il entendit un son mais il ne bougea toujours pas.

"Vous m'avez demandé, Votre Altesse?"

"Camus et moi avons fini." Camus cligna des yeux. Il avait toujours des questions sans réponse. "Raccompagne Camus en bas de la Montagne Sacrée." L'enfant ne bougea pas. "Camus, c'est fini. Va et réfléchis bien à ce qui t'a été dit." La discussion était terminée.

Camus baissa imperceptiblement la tête et se dirigea vers Ornytos qui l'attendait. Tous les deux sortirent de la pièce en laissant le Grand Pope seul. Camus leva les yeux sur le chef des soldats mais ne dit rien. Il se laissa guider dans le passage secret, puis l'homme se tourna vers lui. "Tu es libre..." dit Ornytos. Camus hocha simplement la tête et s'éloigna.

"Camus" appela l'homme. L'enfant se tourna vers l'homme et attendit. Ce dernier ne dit rien pendant un moment. "Sois prudent. La Vallée Interdite est dangereuse..." Ornytos lui tourna le dos et laissa un Camus stupéfait.

Camus regarda l'homme jusqu'à ce qu'il disparut de sa vue et il se dirigea vers son endroit préféré. De toute façon, il n'avait aucun autre endroit où aller. Il avait eu assez de surprises depuis hier soir, et il ne voulait pas être plus confus qu'il ne l'était en rencontrant d'autres personnes.

'Hier soir... J'étais sûr de ce que je voulais faire, mais... Serge a fait plier ma volonté. Aujourd'hui j'avais à nouveau trouvé le courage de le faire, mais c'est le Grand Pope qui m'a fait plier... De toute façon tout ça sera fini ce soir. Enfin...'

Il s'assit sur une colonne sans se préoccuper du soleil qui continuait à briller impitoyablement. Le jour touchait à sa fin bien que le soleil ne se coucherait que dans quelques heures. Il lui restait encore quelques heures de vie. Quelques heures pendant lesquelles il penserait et essaierait de savoir et de voir ce que les deux hommes attendaient de lui. Il se souvint de tout ce qui lui avait été dit hier et aujourd'hui.

Un long moment passa et il soupira. Il avait l'impression que les hommes semblaient le connaître mieux qu'il ne se connaissait. L'expérience de la vie et du monde qu'il n'avait pas expliquait peut être ceci. Mais pourquoi Tsakalatos semblait lui aussi l'avoir? 'De l'intuition?' Il secoua la tête. Ce n'était pas le moment de penser au petit Grec. Il devait penser à ce qui lui avait été dit. Il avait beaucoup plus appris sur lui-même depuis qu'il était là. 'Serge dit que je suis jaloux. Le Grand Pope pense que je suis misogyne, que je fuis moi-même.' Il laissa échapper un long soupir.

De nombreuses phrases résonnèrent sans fin dans sa tête alors qu'il pensait, donnant raison aux arguments des autres. 'Comment puis-je croire en quelque chose ? Je n'existe pas, je n'ai jamais existé et je n'ai jamais été destiné à exister. Ma mère ne m'a jamais aimé, alors qu'elle aurait dû parce que c'est quelque chose de naturel. Elle était indifférente et elle ne m'a jamais dit un mot gentil. Si son amie ne venait pas la voir de temps en temps, je crois que je n'aurais jamais su ce qu'était un être vivant...'

'Tu es là, tu vis, donc tu existes. Tu as un nom désormais, et donc tu existes.'

'Tu vis. Tu souffres.' Cette phrase le fit frissonner. Il n'avait pas fait attention sur le moment, mais cette phrase prenait tout son sens maintenant. 'Parce que je suis capable de souffrir, parce que je ressens quelque chose, alors je vis. Même ma haine envers Athéna signifie que je suis vivant. Être indifférent... Est-ce un moyen de ne rien ressentir? Personne ne peut-être indifférent tout le temps. Il y a toujours une petite émotion dans notre coeur. Ou un souvenir... '

'Pour devenir un Saint tu dois souffrir.'

'Souffrir pour devenir un Saint. Souffrir pour exister dans le regard de l'Autre. Souffrir toute sa vie... Non je ne le veux pas! Je refuse cette existence et pourtant... Et pourtant je l'aime... parce que ceux qui me font confiance sont là. Ils me font confiance. Je n'existe que parce que Serge m'a donné un nom. C'est comme s'il m'avait donné la vie.'

Camus tourna la tête en direction de la statue d'Athéna. Il ne ressentait plus ce qu'il ressentait auparavant lorsqu'il la regardait. Il se souvint de l'étrange cosmos qui l'avait enveloppé alors qu'il était devant le temple de la déesse. Il était si différent de ce qu'il avait d'abord pensé. Il n'était pas cruel. Seuls la compassion, un amour infini, la puissance, la bonté teintaient ce cosmos. Il frissonna de nouveau et il ferma les yeux. Il se mordit les lèvres quand il comprit qu'il recherchait ces sentiments et ces émotions depuis longtemps. Serge lui en donnait en partie, Tsakalatos une autre, de même que Saga et Mu. Mais le cosmos d'Athéna était complet et la déesse donnait tout son amour aux êtres humains sans compter, sans attendre de l'amour en retour. Son amour était désintéressé contrairement à la plupart des dieux.

Il retourna son attention vers la statue. Il la fixa pendant un long moment. "Dans ce cas, très bien. Je vais essayer parce que tu as sauvé Serge. Je vais essayer de comprendre tes raisons d'aimer l'humanité alors que les dieux essaient de la détruire... Je vais essayer de devenir un Saint... Protéger l'humanité comme Serge le fait. Protéger le monde de Tsakalatos et celui de Serge." Il continua à regarder la statue puis leva les yeux pour contempler le ciel. Une par une les étoiles apparurent dans le ciel dont la couleur lapis lazuli devenait de plus en plus sombre. "Je vais essayer et le jour où tu jugeras que je n'en suis pas digne, le jour où tu décideras que je dois mourir, je ne fuirai pas. Je l'accepterai. Si je te trahis ou si je brise mon voeu, alors tue-moi." Il soupira. Serge n'allait pas tarder. 'Mais le fait d'essayer sera-t-il suffisant?' Il ne savait pas. Il regarda devant lui sans voir le paysage, perdu dans ses pensées une fois encore.

Un long moment plus tard, il entendit un léger bruit derrière lui mais il ne se retourna pas. Il entendit la cape claquer au vent. C'était l'heure de son jugement et étrangement il n'était pas effrayé même s'il savait qu'il allait probablement mourir. Il pouvait ressentir la tension entre lui et la personne qui se tenait derrière lui. Il vit une ombre le recouvrir et en la fixant de son regard, il pouvait voir les gestes du Saint. Même son ombre projetait ce sentiment de noblesse et de puissance. Il resta immobile un long moment fasciné par les cheveux de l'homme qui dansait dans la brise. C'était le Saint indompté et puissant qui respectait les lois même s'il avait un statut spécial au sein du Sanctuaire.

Le Saint de la Grue parla et sa voix était neutre mais ferme. Camus ne trembla pas. Il était sûr que ce serait le Maître qui viendrait et non Serge. Et si son raisonnement était bon, ce serait cet homme qui le tuerait si la réponse qu'il allait lui donner n'était pas celle attendue. Il ne bougea pas. Il ne parla pas. Il attendit juste.


Le Saint de la Grue regarda le soleil se coucher par la fenêtre. Son coeur se serra. Il devait aller voir et connaître la réponse définitive de Camus, même s'il avait déjà une idée. Camus était têtu et l'enfant avait été très clair la veille. Serge entendit une chaise racler le sol. Tsakalatos venait juste de terminer son repas. Sans jeter un regard par-dessus son épaule, il fut conscient que le petit Grec se dirigeait vers la porte. "Où vas-tu?" demanda Serge d'une voix ferme.

"Essayer de trouver Camus. Tu ne veux pas l'aider!"

"Va au lit! Camus n'a pas besoin de toi!"

"Non!"

"Va au lit! Ce n'est pas ton problème, c'est le sien."

"Pourquoi es-tu si dur avec lui?"

"C'est la dernière fois que je te le dis. Va au lit." Le Saint se retourna et ses yeux se durcirent. Tsakalatos avala sa salive avec difficulté puis alla vers son lit. Il valait mieux ne pas mettre Serge en colère plus qu'il ne l'était déjà. Serge fixa du regard l'enfant pendant un long moment.

Les derniers oiseaux chantèrent leur dernier chant de la journée et puis devint silencieux. Le Saint s'assit à table et attendit. Il devait y aller. Il le savait. Mais il n'en avait pas le courage.

'Tu fuis...'

'Je fuis, mais je ne peux pas le tuer. Je ne le veux pas, Athéna. Et pourtant tout est de ma faute. J'ai commis de nombreux crimes et maintenant je dois les payer.'

Une chouette hulula et arracha le Saint de ses pensées. Il regarda par la fenêtre et s'aperçut que la nuit était déjà tombée. Il ne pouvait plus reporter sa mission. Il devait y aller. Il ne pouvait en aucun cas désobéir au Grand Pope. Et si le pire devait arriver ce serait par sa main que l'enfant mourrait et non de celle d'un autre. Camus était à lui. Il l'avait enseigné, aimé, tout fait pour l'enfant, alors même s'il devait détruire son propre coeur, il le tuerait de ses propres mains.

Il se leva, le coeur lourd, et jeta un dernier regard sur Tsakalatos. 'En tout cas, Tsakalatos ne souffrira pas trop. Il a eu le temps de s'habituer à l'absence de Camus...' Le Saint sortit rapidement de la maison. Il savait qu'il devait voir Camus le plus rapidement possible, sinon sa volonté fléchirait.

C'était la première fois qu'il se sentait si mal en accomplissant une mission que le Grand Pope lui donnait. C'était la première fois qu'il désirait vraiment désobéir au chef du Sanctuaire. Son coeur était partagé. L'un prenait le parti de Camus, l'autre celui du Grand Pope et pour la première fois depuis un an et demi, ils luttaient. Mais il ne pouvait désobéir. Il devait la vie au Grand Pope, mais Camus lui avait volé son coeur. 'Athéna... Qu'attends-tu de moi? Quelle faute ai-je commise pour que tu éprouves ma fidélité envers toi et que tu me testes ainsi?'

Il s'arrêta quand il aperçut le garçon qui était assis sur la même colonne que la veille. Il l'observa pendant un moment. Son attention était toujours portée sur le même endroit. Il avait beau essayer de se concentrer sur l'endroit que l'enfant regardait fixement, il ne voyait rien. Il se demanda vraiment ce qui pouvait attirer le regard du garçon à ce point. 'Il vit dans son propre monde, un monde auquel je n'ai pas accès' pensa-t-il tristement. Il avala sa salive avec difficulté. 'Je pensais que je serais important pour lui, mais j'avais tort. Il était seul quand je l'ai rencontré et il a toujours préféré la solitude. J'ai voulu qu'il m'aime. Je croyais voir de l'amour dans ses yeux quand il me regardait, mais en fait c'est ce que je voulais voir et non la réalité.'

Il cessa de penser et s'approcha de l'enfant. Un seul pas les séparait. Serge baissa les yeux sur l'enfant. Ce dernier ne se retourna pas. Il continua à regarder le paysage. Il ferma les yeux et les rouvrit, ses yeux brillant d'un éclat plus dur. Le vent se mit à souffler et sa cape tournoya autour de son corps, claquant, faisant un bruit sinistre. "Je suis venu" dit Serge.

Camus ne bougea pas, ni ne répondit. Il regardait simplement droit devant lui, observant l'ombre qui le couvrait.

"As-tu réfléchi à ce que je t'ai dit hier?" Toujours aucune réponse. "Alors, quelle est ta décision?" Toujours aucun mouvement. Ils restèrent silencieux un long moment. Plus les secondes s'écoulèrent plus Serge était certain de connaître la réponse.

"Je ne crois toujours pas en elle" répondit l'enfant d'une voix ferme.

Serge ferma les yeux. 'Non, Camus...' Son coeur se mit à lui faire mal comme jamais auparavant et il se mordit la langue. 'Très bien dans ce cas.... Pardonne-moi Camus. Je ne t'ai apporté que de la peine et de la souffrance et c'est à moi d'y mettre un terme.' Il ouvrit les yeux et leva lentement son bras gauche, la main pointée vers le bas, prête à fondre et à enfoncer les ongles dans la nuque de Camus. Mais il ne bougea pas. Il regarda l'enfant qui était là à attendre. Il savait que l'enfant était conscient de ce qui allait se passer. Son ombre le trahissait. Camus pouvait voir la main levée et menaçante, mais il ne supplia pas. Il ne dit rien, acceptant tout de sa part, même la mort. Le Saint se demanda si c'était une bonne chose ou non, s'il était soulagé de ne pas voir les yeux de l'enfant une dernière fois. 'La dernière fois avant...'.

Finalement, il respira profondément et sans crier gare, sa main fondit sur le cou de Camus.

"Je ne crois toujours pas en elle, mais..."

L'instinct de Serge fit stopper sa main juste au-dessus de la tête du garçon. Elle se posa dessus, doucement, puis le Saint comprit les quelques mots qu'il venait d'entendre.

'Mais...'

Il attendit. Il ne posa pas la question. Il attendit juste.

"Mais je veux essayer..." dit Camus. "Je veux apprendre à la respecter. Elle doit être quelqu'un de bien pour que toi, Tsakalatos et Saga l'aiment. Mais je ne sais pas comment je dois m'y prendre. Peut-être n'est-ce pas assez..."

Serge ne répondit rien et ses doigts caressèrent les mèches du garçon. Sa main s'arrêta sur la nuque puis ses doigts se resserrèrent autour du cou de l'enfant. Il serra juste un peu son emprise autour du cou. Camus lui avait demandé si c'était suffisant. Cela l'était pour lui, mais pour le Grand Pope? Camus ne savait rien des sentiments. Avoir négligé ce manque de connaissance avait été sa plus erreur et la plus grande faiblesse de l'enfant. Il avait le droit d'avoir une autre chance. Il déploya son cosmos vers le garçon et fut surpris de ne pas être rejeté. Camus accepta que le Saint sondât son esprit en faisant disparaître la barrière mentale qu'il avait érigée pour se protéger. Il se concentra sur le cosmos de l'enfant. Il était instable, mais la curiosité et la volonté de comprendre prédominait. Il alla plus loin. Il était plus que surpris. L'enfant n'était pas effrayé. Il voulait juste savoir, comprendre. Aucun mensonge, aucune peur, seule la volonté de comprendre le monde autour de lui pour qu'il puisse enfin se trouver importait.

"J'ai fait un voeu..." dit tout à coup Camus.

"Un voeu? Quel voeu?"

"Je n'ai pas le droit de te le dire. C'est entre Athéna et moi" dit Camus en tournant la tête vers la statue sans se préoccuper de la main autour de son cou.

Serge ne dit rien. Il remarqua seulement les traits apaisés de l'enfant lorsqu'il fixa la statue. 'Il a changé' pensa-t-il se souvenant de la façon dont il foudroyait du regard la même statue la veille. La main du Saint de la Grue relâcha le cou de l'enfant et se mit à le masser lentement. "Alors, je n'ai pas à le savoir..."

"Est-ce suffisant?" demanda Camus en se tournant vers le Saint et levant les yeux sur lui.

"Je pense que c'est suffisant." Il y eut un long silence. "Je ne sais pas si cela sera suffisant pour le Grand Pope."

"Tu vas m'apprendre?" L'enfant sauta au bas de la colonne, faisant face au Saint.

"Je ne peux pas t'apprendre à aimer Athéna." Serge vit de la déception dans ses yeux indigo. Il s'accroupit devant le garçon. "Tu dois trouver ta foi par toi-même, mais je t'aiderai à trouver la voie qui te permettra de croire en elle. C'est tout ce que je peux faire. Le reste ce sera à toi de décider, Camus."

"Es-tu toujours en colère?"

"La façon dont tu as agi m'a beaucoup surpris. Ce n'était pas la meilleure façon de faire, et surtout ce n'était pas de cette façon que tu aurais dû agir, à mon avis. Tu étais capable de faire beaucoup mieux." Il mit sa main sur une des joues de l'enfant. "Non, je ne suis plus en colère..."

"Je suis désolé" dit Camus en baissant la tête.

Le Saint attira l'enfant plus près et le pressa contre son coeur. "Je t'apprendrai. Je demanderai au Grand Pope de te donner une autre chance. Je ne te laisserai pas tomber cette fois. Mais tu dois savoir que cette réponse ne satisfera peut-être pas le Grand Pope."

L'enfant acquiesça de la tête. "Je veux comprendre pourquoi tu l'aimes. Je veux comprendre pourquoi une déesse qui ne doit pas se préoccuper des êtres humains le fait et combat ses pairs pour sauver l'Humanité. Beaucoup d'hommes sont mauvais. Très peu de gens croient en elle. Elle pourrait ne sauver que ceux qui croient en elle..."

"Je ne peux répondre à aucune de tes questions, Camus. Peut-être, si tu parviens à devenir un Saint, tu auras l'occasion de lui poser ces questions." Camus se libéra de l'étreinte du Saint et leva les yeux, intrigué. "Quand Athéna sera de nouveau parmi nous, tu auras l'occasion de les lui poser."

Ils se regardèrent pendant un long moment. Puis Serge se redressa. "Il est temps de rentrer, Camus. Tu dois avoir faim et demain tu devras t'entraîner dur. Camus hocha la tête. L'enfant passa le Saint mais soudain il fut stoppé par une puissante poigne. Camus jeta un regard par-dessus son épaule, intrigué. "Attends une seconde" dit le Saint. Il fouilla dans sa tunique et en sortit quelque chose. Il s'accroupit une fois encore en face de l'enfant et tendit son poing à la hauteur des yeux de Camus. Puis ses doigts relâchèrent leur emprise sur l'objet qui tomba. Mais il ne continua pas sa chute. Il fut soudain arrêté par un lien, puis se balança. Camus suivit des yeux l'objet qui oscillait devant lui. Il vit que c'était un pendentif et que la pierre qui se trouvait au bout du lien était une larme. Mais ce qui attira son regard fut la couleur de la pierre. Indigo, comme ses yeux.

"C'est un lapis lazuli" dit Serge. Camus cligna des yeux et regarda le Saint dans les yeux espérant trouver une explication à ceci. "Je l'ai acheté comme souvenir lors de ma dernière mission. Mais je n'ai pas eu l'occasion de te le donner. Certains évènements ont fait que je n'ai pas pu." Sans attendre une quelconque réaction de l'enfant, il plaça le pendentif autour du cou de Camus et l'attacha. L'enfant baissa les yeux sur la petite larme puis leva les yeux vers le Saint. "Pourquoi?"

"Il n'y a aucune raison. Je voulais juste te donner quelque chose..."

"M... Merci" murmura Camus qui posa sa main sur la pierre.

Serge ébouriffa les cheveux de Camus. "Pouvons-nous rentrer?" Camus hocha la tête.

En silence, ils se dirigèrent vers la maison. Camus leva les yeux vers le Saint. Il arborait toujours une expression sévère, mais il en connaissait la raison. Il tourna son attention sur le sentier. "Tu ne dois pas être aussi inquiet, Serge" dit-il. Le Saint, pris au dépourvu par la remarque de l'enfant, posa son regard sur lui. "Advienne que pourra. Si je dois mourir, alors je mourrai. Tu n'es pas responsable de cette situation."

"Tu as le don de toujours me surprendre..." Un long silence s'installa. Seul le bruit de leurs pas brisait le silence de cette nuit calme. "Et pourtant..."

Camus ne demanda pas ce que le Saint voulait dire avec cette dernière remarque. C'était peut-être la conclusion de ses pensées. Il vit la maison et de la lumière était visible de la fenêtre. Il se sentit bien et il pensa soudain que revenir à la maison était à la fois rassurant et apaisant. Ce n'était pas comme s'il avait été loin du foyer très longtemps, mais depuis qu'il avait pris la décision de désobéir à Serge, il ne se sentait pas à sa place à la maison. Et c'était pire encore lorsque Serge était revenu. Mais ce soir il se sentait apaisé parce que Serge et lui avait décidé de repartir sur de nouvelles bases sans pour autant rejeter les anciennes. Il se sentait bien et libéré d'une invisible prison. Comme une étoile filante, une des phrases de Serge résonna dans sa tête.

'Je pense que c'est suffisant. Je ne sais pas si cela le sera pour le Grand Pope.' Mais elle disparut lorsque la main de Serge le frôla.

Serge a raison. Il était bon de revenir à la maison. Son coeur se serra. Et Tsakalatos? Il avait été dur et injuste avec lui. Il devrait lui faire des excuses. Et pas seulement à lui.

"Tsakalatos doit être endormi à l'heure qu'il est. Enfin, j'espère." Camus hocha simplement de la tête. "Demain sera une longue et dure journée."

"Mais bien plus dur...." conclut Camus.

"Si tu le penses..." Le Saint ouvrit la porte et laissa Camus passer. Ce dernier s'arrêta à l'entrée et regarda autour de lui comme si c'était la première fois qu'il voyait la maison. Serge ne le pressa pas et attendit. Il pouvait en un sens comprendre Camus. Puis, enfin, il entra, et le Saint ferma lentement la porte. Camus resta près de la porte, ne sachant que faire. Serge le passa et se dirigea vers le foyer où se trouvait le dîner. Il posa sa cape et la jeta sur une chaise. Il posa son regard sur Tsakalatos. Il était allongé sur le lit, mais il était certain qu'il ne dormait pas. Il pouvait apercevoir le reflet de ses yeux briller entre les longs cils du garçon. Il fronça les sourcils et la réaction de l'enfant fut immédiate. Le petit Grec ferma réellement les yeux.

Le Saint prit une assiette et la remplit de nourriture. "Tu dois être affamé. Assis-toi et mange."

Camus tourna son regard vers le Saint. Il ne lui avoua pas qu'il avait mangé un peu cet après-midi avec le Grand Pope. Le représentant d'Athéna semblait ne pas vouloir dire à Serge qu'il avait passé l'après-midi avec lui. L'enfant l'avait parfaitement compris, aussi ne dit-il rien de tout ceci au Saint d'Argent. Il obéit. Il alla à sa place et s'y assit. Il jeta un coup d'oeil à Tsakalatos. Le petit Grec avait les yeux fermés, aussi pensa-t-il qu'il était endormi. Il soupira mais il ne sut si c'était de soulagement ou de déception. Il prit sa fourchette lentement et prit un morceau de viande. Il leva les yeux et vit le Saint s'asseoir en face lui, un livre à la main.

"Tu devrais manger et aller au lit. Demain sera une rude journée." Camus acquiesça et prit une bouchée de son dîner. "Tsakalatos a beaucoup progressé. Tu auras peut-être du mal à le battre maintenant."

"C'est de ma faute" dit Camus en jetant un coup d'oeil à Tsakalatos.

"Camus," commença le Saint, "tu n'as plus droit à l'erreur" dit il en français. "Une seule erreur et ce sera la mort. Je ne pourrai pas t'aider cette fois-ci."

"Seulement si le Grand Pope accepte de me donner une seconde chance" dit l'enfant en français.

"Tu as raison..." dit le Saint. "Si..."

Camus mangea en silence, jetant un regard de temps en temps à l'homme qui lisait devant lui. "Tu as dit que je m'entraînerai plus durement..."

"Oui" répliqua le Saint sans lever les yeux de son livre. "À partir de demain Tsakalatos et toi, vous vous entraînerez tout le matin, vous étudierez une partie de l'après-midi et il y aura un autre entraînement en fin d'après-midi." Camus ne dit rien. "As-tu fini?" L'enfant acquiesça seulement. "Maintenant, va au lit. Tu devras être levé à l'aube."

Camus se laissa glisser de la chaise et alla vers son lit. Il jeta un coup d'oeil à Tsakalatos qui s'était tourné vers le mur, puis il commença à enlever ses vêtements lentement. Il entendit Serge poser l'assiette dans l'évier et revenir à sa place. "Tu ne vas pas te coucher?"

"Je dois attendre Saul" répondit le Saint qui s'assit sur une chaise.

"Bonne nuit, Serge."

"Bonne nuit, Camus" souhaita en retour le Saint.

Camus soupira et se glissa dans son lit. Les draps frais l'accueillirent. Il s'enroula dans les draps puis il ferma son poing sur le pendentif que le Saint lui avait donné. Etendu sur le lit et tourné vers le Saint, il regarda l'homme qui lisait. Il ne détacha pas ses yeux du Saint. Il était rassuré que Serge l'eusse pardonné, mais l'incertitude concernant son futur gâchait ce moment. 'Je voudrais être comme Serge...'

"Tu ferais mieux de dormir, Camus" dit le Saint sans regarder l'enfant.

"Je n'y arrive pas..."

"Tu es fatigué. Arrête de réfléchir...Tu as toute la journée pour le faire."

"Est-ce que toutes les questions ont des réponses?"

"Oui et non. Seulement si tu poses la bonne question, et encore... Mais une question peut avoir plusieurs réponses."

"Hmmmmmmm." Camus soupira et continua à fixer le Saint. 'Quelle relation peut-il avoir avec le Grand Pope? Et pourquoi ai-je passé une grande partie de l'après-midi avec lui?' Il frissonna lorsqu'il se souvint de la sensation qu'il avait ressentie au contact du cosmos de la statue. 'Serge l'a-t-il ressenti une fois?' Peu à peu ses paupières se firent plus lourdes. Quelques minutes plus tard il était profondément endormi.

Serge leva les yeux de son livre et regarda l'enfant. 'Sois le bienvenu, mon garçon...' Il soupira et ferma le livre. Il se tourna vers Tsakalatos et secoua légèrement la tête. L'enfant avait attendu le retour de Camus en prétendant être assoupi, mais il s'était vraiment endormi peu après, certainement dû au soulagement qu'il avait ressenti.

'Ces deux là... Que va-t-il se passer le jour où ils seront vraiment séparés?'

Il leva la tête lorsqu'il entendit une chouette hululer près de la maison. Le Saint de la Grue plissa les yeux et étendit son cosmos, cherchant à savoir qu'est ce qui avait bien pu déranger l'oiseau. Il sentit le cosmos du Grand Pope dans le lointain. Il s'approchait de la maison. Serge se leva et prit sa cape.

Le Saint sortit de la maison et mit sa cape sur ses épaules. Il jeta un dernier regard à Camus puis à Tsakalatos. Il referma le porte et s'éloigna pour que les enfants ne l'entendent pas discuter avec le Grand Pope. Il grimpa un sentier puis il s'arrêta et attendit. Il savait que le chef du Sanctuaire serait bientôt là. Il regarda autour de lui puis leva les yeux au ciel. Les étoiles brillaient intensément cette nuit, mais c'était peut être une transposition de son humeur actuelle. Camus allait bien et lui-même se sentait mieux, même s'il n'était pas sûr que son 'protégé' était vraiment sauvé. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser que les étoiles étaient plus brillantes que la veille. A l'Est, s'élevant lentement de derrière les hautes crêtes, le dernier et fin croissant de lune effaça l'éclat des étoiles qui étaient proches de lui.

Il soupira et il vit une ombre fondre vers lui à toute allure. Il leva lentement son bras droit et attendit. La silhouette de l'oiseau s'approcha rapidement puis battit des ailes, ses serres en avant pour ralentir sa descente. Puis il se posa sur l'avant bras du Saint qui le rapprocha de son visage.

"Pallas..." dit-il en souriant. "Cela faisait longtemps que je ne t'avais pas vu..." La chouette chuinta et l'homme la caressa. "Je continue à croire que le Grand Pope aurait dû te donner un autre nom." L'oiseau chuinta encore une fois. "Alors? T'a-t-il envoyer pour m'informer de sa venue ou es-tu venue de ton plein gré?"

La chouette tourna la tête vers l'homme et chuinta de nouveau avant de prendre son envol. Elle vola au-dessus de la tête du Saint pendant quelques secondes puis s'éloigna à tire d'aile. Serge la regarda puis prêta toute son attention au sentier. Le cosmos du Grand Pope était plus près maintenant, mais les falaises le dissimulait de sa vue. Il entendit des pas qui venaient dans sa direction. Il se raidit. 'Je tiendrai ma promesse, Camus.'

Serge vit d'abord des ombres puis Le Grand Pope et Ornytos qui marchait derrière le représentant d'Athéna. Ils se dirigeaient vers lui. Il ne bougea pas. D'un geste imperceptible, le Grand Pope enjoignit Ornytos de s'arrêter pendant qu'il continuait en direction du Saint de la Grue. Ornytos s'éloigna et s'arrêta lorsqu'il fut hors de portée de voix. Il connaissait ce geste. Le Grand pope désirait rester seul avec le Saint d'argent. Serge attendit et s'agenouilla devant le Grand Pope lorsque ce dernier s'arrêta devant lui. "Votre Altesse..."

"Relève-toi, Serge." Le Saint de la Grue fit ce qui lui fut ordonné. Le Grand Pope regarda fixement Serge. "Et Camus?"

Le Saint lança un rapide regard vers la maison. Il savait que le chef du Sanctuaire pouvait ressentir le faible cosmos de l'enfant. Ses pouvoirs étaient beaucoup plus développés que les siens. Cependant il répondit à la question. "Il dort, Votre Altesse..."

"As-tu accompli ta mission?"

"Je pense l'avoir accompli."

"Tu penses?" demanda le Grand Pope. "Je ne veux pas d'une telle réponse, Saint d'argent de la Grue Serge."

"Je suis désolé, Votre Altesse. Je n'avais pas l'intention de vous contrarier."

"Alors..."

"J'ai décidé de donner une seconde chance à Camus."

"Tu as décidé. Depuis quand prends-tu des décisions à ma place?"

"Votre Altesse! Camus n'est qu'un enfant! Il ne connaît rien! Il sait que ce qu'il a fait était mal. Il m'a promis qu'il ne recommencerait pas."

"Et tu le crois?"

"Oui. Camus a changé. Il m'a dit qu'il voulait comprendre pourquoi ses amis et moi aimions Athéna. Il veut comprendre pourquoi une déesse est prête à se battre contre ses pairs pour protéger les humains. Il veut comprendre et se comprendre."

"En es-tu sûr? Camus est un enfant intelligent, je dois le reconnaître. Il aurait pu deviner qu'il allait mourir. Il a pu avoir peur de mourir..."

"Il n'a pas peur de la mort" dit fermement Serge. "Pour une fois, Camus m'a laissé sonder son âme.. Non il ne la craint pas. Ce que je viens de vous dire est ce que j'ai lu dans son coeur et son âme." Il n'avait pas eu peur quand il avait essayé de le tuer. "De plus..." Serge baissa la tête.

"De plus?"

"Il a fait un voeu à Athéna...."

"Un voeu? Quel voeu ?"

"Je ne sais pas. Il n'a rien voulu me dire à ce sujet." Serge s'approcha du Grand Pope. "Camus mérite d'avoir une seconde chance. Je suis prêt à la lui donner. Mais il est conscient que cette promesse n'est peut être pas suffisante pour vous."

"Est-il prêt à mourir?"

Serge ferma les yeux, luttant contre la souffrance qui étreignait son coeur. "Il l'est..." dit-il dans un souffle. 'Bien plus que je ne le suis...'

Le Grand Pope ne dit rien. Il pouvait lire de la tristesse dans le cosmos du Saint. 'Alors comme ça, il a décidé de changer...' Il jeta un coup d'oeil au ciel conscient du regard du Saint d'Argent posé sur lui. "Dans ce cas, très bien. Camus aura une seconde chance." Serge se courba devant le Grand Pope. "Mais, c'est sa dernière chance. Qu'il y ait un seul problème avec lui, une seule petite erreur de sa part, ce sera la mort assurée dans la minute qui suit. As-tu bien compris, Saint d'argent?"

"Oui, Votre Altesse."

"Je te fais confiance, Serge. Si tu dis que tu as pu lire l'âme de Camus, alors je crois à ce que tu m'as révélé. Dans ce cas..." Le chef du Sanctuaire tourna le dos à Serge et s'éloigna, laissant le Français seul.

"Shion..." murmura le Saint.

Le Grand Pope s'arrêta et se tourna lentement vers Serge. "Cela faisait très longtemps que je n'avais plus entendu mon nom..." murmura le Grand Pope. "Tu ne l'as plus dit depuis très longtemps, petit..."

Serge regarda le visage masqué. "Je vous dois déjà tout, et maintenant..."

"Tu n'as aucune raison de me remercier, Serge. J'ai fait ce que j'avais à faire. Personne ne peut aller à l'encontre de son destin." Le Grand Pope baissa la tête. "Oh, j'allais oublier. Ornytos m'a dit que tu voulais me voir cet après-midi..."

Seul un sourire lui répondit. Puis Serge secoua négativement la tête.

"C'était à quel propos?"

"Ce n'était rien d'important comme me l'a fait remarquer Ornytos."

"Vraiment?"

"C'est terminé maintenant. J'ai juste paniqué" confessa le Saint qui regarda le sol mal à l'aise.

"Oh. Je crois avoir mon idée sur ce problème. Un petit garçon aux yeux indigo et aux cheveux bleu-vert complètement perdu et condamné à mort."

Serge rougit. Le cosmos du Grand Pope se fit soudain plus dur. "Serge. Arrête de penser à lui de cette façon! Tu souffriras. Il souffrira. Tu es son maître actuel. Agis comme un maître et non de la façon tu le fais actuellement. Camus n'aura pas de troisième chance. Ne lui gâche pas cette chance, si tu l'aimes autant."

"Ce que vous attendez de moi est..."

"Tu es fautif! Tu es tombé sous sa coupe. Tu n'as aucun détachement en ce qui le concerne. Peut-être devrais-je songer à te l'enlever."

Serge trembla. "Non! Ordonnez et j'obéirai. Mais que deviendra Camus? Il était sur le point de changer..."

"Personne ne peut changer son destin, Serge. Pas même les Dieux. Fais en sorte qu'il soit prêt à affronter un sombre futur, c'est tout." Son cosmos se fit plus dur pendant quelques secondes puis la bonté enveloppa de nouveau Serge. "Je suis désolé, Serge. Mais c'est ainsi que doivent être les choses. Tous les Saints doivent souffrir. Camus doit lui aussi souffrir. Et ce qu'il a déjà vécu n'est rien comparé à ce qui pourrait lui arriver."

"Pourquoi?"

"Je ne peux te révéler ce que je ne sais pas encore" soupira le Grand Pope. "Je ne peux te mentir. Ce n'est qu'une intuition, une réponse que les étoiles m'ont donnée." Il regarda le ciel. "Et je ne peux t'empêcher de continuer à aimer cet enfant innocent."

"POURQUOI?" cria Serge. "Pourquoi Camus?"

"Athéna l'a choisi..."

"Parce qu'il n'est pas capable de ressentir des émotions. Parce que personne lui a appris à en ressentir? Vous voulez faire de lui ce que vous désirez!? Vous voulez en faire une parfaite machine de guerre qui n'a aucune émotion?!" Le Grand Pope ne bougea pas. "Et les sentiments de Camus? Il est capable d'en ressentir, même s'il est incapable de les exprimer. Que va-t-il devenir? Vous n'avez pas le droit!"

"Camus n'a jamais connu l'amour de sa mère ou un autre amour. Il ne sait pas réagir en de telles circonstances. Il a besoin de quelqu'un pour lui enseigner les bases. Il apprendra à réagir, mais comme un Saint doit le faire, Serge, et non de la façon tu désires qu'il réagisse."

"Camus ne sera jamais lui-même..."

"Camus le désire, je ferai en sorte qu'il en soit ainsi."

"Non, cela ne se peut..."

"Si tu ne le fais pas, il souffrira davantage. Et..."

"Et?"

"Nous sommes tous modelés et façonnés. Toi aussi. Je t'ai modelé et façonné alors que tu n'étais qu'un enfant."

Serge se mordit les lèvres. "Très bien..." Il tourna le dos au Grand Pope. "Si je refuse quelqu'un d'autre aura cette tâche et il devra tout recommencer. Camus ne sera jamais le Saint de la Grue. Il n'a pas le don. Alors pourquoi dois-je l'entraîner? Et son futur maître, qui est-il? Pourquoi ne s'en occupe-t-il pas?"

"Athéna ne m'a toujours pas désigné qui serait son futur maître. Fais seulement en sorte que Camus soit préparé à un sombre futur. Ne me déçois pas, Serge. Si tu ne fais pas ce que je t'ordonne, tu ne seras pas le seul à mourir..."

"J'ai très bien compris, Votre Altesse" dit Serge en s'éloignant du Grand Pope. Il était en colère comme jamais il ne l'avait été contre le représentant d'Athéna. Il avait vécu de nombreuses années à ses côtés, et aujourd'hui il venait de découvrir un étranger en face de lui. Alors qu'il s'éloignait, il sentit le Grand Pope retourner vers son palais.

'Athéna l'a choisi...'

'Quelle peut être donc la destinée de Camus?' pensa-t-il amèrement. 'Pourquoi devrait-il souffrir plus que quiconque?' Il prit une grande inspiration. Il s'arrêta près du bord d'un précipice et il regarda en bas. Il ne vit rien dans l'obscurité et il ne désirait pas voir ce qu'il y avait autour de lui. Il avait la désagréable impression de perdre le contrôle des évènements. 'Camus... Pardonne-moi...'

Il resta un long moment au même endroit à regarder le précipice puis le ciel étoilé à la recherche d'une réponse. Mais il n'en trouva aucune. Soudain il entendit du bruit derrière lui. Quelqu'un venait dans sa direction derrière lui. Il sentit un cosmos se diriger vers lui et il sut qui était derrière lui. 'Que veut-il?' pensa-t-il en soupirant silencieusement.

Il y eut un long silence. Serge ne se retourna pas mais s'enquit de la présence de l'adolescent. "Pourquoi es-tu là, Saga?"


Saga vit la silhouette immobile contempler les étoiles. Il fronça les sourcils et marcha en sa direction, déployant légèrement son cosmos pour l'avertir de son arrivée. L'ombre ne se retourna et attendit. L'adolescent s'arrêta à quelques pas et examina le Saint de la Grue.

"Pourquoi es-tu là, Saga?" demanda Serge. Mais il n'y avait aucune trace de surprise dans sa voix. Il se retourna lentement pour faire face à Saga. Il regarda fixement le visage de l'adolescent aux cheveux bleus. Il était fermé et dur. "Ne devrais-tu pas être à ton camp d'entraînement?" Il n'y eut pas de réponse. "Youri des Gémeaux ne va pas être enchanté d'apprendre que tu es ici."

"Il n'en saura rien..."

"Tu crois ça, Saga. Tu sous-estimes les pouvoirs d'un Saint d'or."

"Où est Camus?" demanda soudain Saga.

"Camus?"

"Où est-il? J'ai entendu dire que vous ne vous occupiez plus de lui. Où est-il?"

"Pourquoi veux-tu le savoir?"

"J'ai fait quelques promesses. Pourquoi l'avez-vous abandonné?"

"Tu penses que je l'ai abandonné?"

"Vous l'avez abandonné quand il avait le plus besoin de vous!" gronda Saga. "Il est en danger et il est certainement trop tard." Serge haussa les sourcils d'un air interrogateur. "Il a blasphémé. Le Grand Pope le sait certainement. Vous savez parfaitement ce qui va se passer pour Camus..."

"Pourquoi es-tu là?" demanda Serge sérieusement.

"Comme vous ne semblez pas vouloir l'aider, j'ai décidé de le prendre avec moi."

"Dans la Vallée Interdite? Pourquoi?"

"Parce que vous l'avez trahi!"

"Je n'ai trahi personne et certainement pas Camus" répondit d'une voix calme Serge qui décroisa les bras. "Camus a été assez stupide pour crier son impiété, Saga. Il est au Sanctuaire et il connaît les règles. Elles sont les mêmes pour tout le monde. Tu deviendras bientôt un Saint, tu sais ce qui attend ceux qui ont une telle attitude au Sanctuaire et envers Athéna."

"Mais ce n'est qu'un enfant de quatre ans!!"

"Pourquoi? Pourquoi fais-tu tout ça pour Camus?"

"Je vous ai déjà répondu."

"Camus est en sécurité" dit Serge un long moment après. "Tu ferais mieux de te consacrer à ton entraînement."

"En sécurité?"

"Il est à la maison en train de dormir. Il m'a promis qu'il ne recommencerait plus."

"Mais, et le Grand Pope?"

"Le Grand Pope le sait et a pris en compte la jeunesse de Camus. Il a droit à une autre chance."

Saga soupira, et le soulagement put se lire sur son visage. Ses yeux brillèrent. "Pourquoi avez-vous agi ainsi? Il était prêt à mourir en fin de matinée..."

Serge cacha sa surprise. "Camus est suffisamment intelligent pour savoir ce qu'on attend de lui. Laisse-le choisir son propre chemin.. N'as-tu pas la même relation avec lui, Saga?"

"Vous le savez?"

"Beaucoup d'adultes réagissent comme toi et moi lorsqu'ils sont en présence de Camus. Camus, malgré son obéissance apparente, est un être indompté, encore plus que Tsakalatos. Je ne le savais pas et j'ai découvert ceci lorsque je suis revenu."

"Si rien n'avait changé, l'auriez-vous laissé mourir?"

Serge ne répondit pas. Il avait été sur le point de tuer l'enfant, mais l'aurait-il vraiment fait? Il ne savait pas, maintenant. Un long moment passa. "Tu devrais retourner dans la Vallée Interdite, Saga. Le Saint des Gémeaux Youri sera en colère."

"Vous n'avez pas répondu à ma question."

"Elle n'a pas lieu d'être. Tu ferais mieux de retourner dans la Vallée Interdite ou tu ne gagneras jamais ton armure. Ne gâche pas ta chance, Saga, et ce, à cause d'un enfant gâté."

"Camus n'est pas un enfant gâté" répliqua Saga qui s'approcha du Saint d'argent. Il plongea son regard dans les yeux ambre de Serge. "Pourrai-je le voir?"

"S'il le désire. Je n'ai pas le droit de lui interdire de le faire. Mais il devra s'entraîner dur à partir de demain."

Saga hocha de la tête et s'éloigna sans un mot. Serge le regarda disparaître dans l'obscurité nocturne. Il leva les yeux au ciel. "Tu voles tous les coeurs que tu rencontres sur ton chemin, Camus. Tu es vraiment dangereux. Dangereux mais très attachant."

Il retourna à la maison. Il ouvrit la porte silencieusement et pénétra dans la pièce principale. La première chose qu'il fit fut de tourner son regard en direction du lit de Camus. L'enfant était profondément endormi. Ses yeux se posèrent ensuite sur Tsakalatos qui dormait lui aussi.

Puis il s'avança vers le lit de son 'protégé'. Lentement il se mit à caresser les mèches bleu-vert. "C'est la dernière fois, Camus. Mais avant que l'aube ne se lève, je voudrais que tu saches que tu es très spécial pour moi. Je suis désolé, mais les choses doivent être comme elles le deviendront. Je souffrirai. Tu souffriras peut-être, mais qu'y puis-je? J'ai beau être puissant, je ne suis rien comparé aux Dieux." Après avoir passé une dernière fois la main dans les cheveux de Camus, il se leva et se dirigea vers la table. Il s'assit mais il ne quitta pas des yeux la silhouette endormie.

Il ne savait pas depuis combien de temps il gardait les yeux sur Camus. Mais soudain, il sentit une présence près de lui. Il leva la tête et vit Saul qui le fixait. L'adolescent était entré sans qu'il s'en aperçoive. Il fronça les sourcils lorsqu'il vit le regard dur du jeune homme. Jamais auparavant il n'avait eu un tel regard. "Je ne t'avais pas entendu entrer" dit-il dans un murmure.

Saul ne répondit pas et continua à regarder le Saint.

Serge se leva et se dirigea vers le foyer. "Assis-toi, tu dois être affamé" dit-il en prenant une assiette. Il se mit à la remplir de soupe.

"Arrête de te comporter comme ça, Serge" dit tout à coup le soldat qui ne s'était pas assis. Serge cessa de remplir l'assiette. Il jeta un rapide coup d'oeil par-dessus son épaule en direction de Saul. Puis il reprit la louche. "Tu vas souffrir. Il va finir par te faire souffrir." Saul se mordit les lèvres. 'Il va te tuer!' Son regard se fit plus dur. "Camus ne doit pas être aimé de la façon dont tu l'aimes."

"Pourquoi?" demanda laconiquement le Saint en posant l'assiette sur la table.

"Camus apporte peines et souffrances autour de lui. Il n'apportera jamais de la joie, seulement de la peine. Il ne mérite pas d'être aimé."

"Tu penses qu'il ne devrait pas exister?" demanda Serge sans regarder Saul.

"Tu souffriras à cause de lui et je ne veux pas en être le témoin, Serge! Te rends-tu compte? Vois ce qu'il a fait de toi! Tu n'es plus le même. Tu es une personne différente que je ne reconnais plus."

"Je souffre déjà" remarqua Serge. "Camus n'est pas responsable de cette situation..."

"Il l'est! Arrête d'être aussi aveugle sur ce point, Serge! Camus est l'unique fautif."

"Non, il ne l'est pas. Je suis le seul responsable. Certes, je souffre, mais c'est de ma faute." Il soupira. "J'aurais dû agir autrement."

"Autrement?" demanda Saul de façon ironique. "Pff. J'en doute. Je suis sûr que si tu avais la possibilité de le faire, tu recommencerais..."

Serge eut un petit sourire. "Tu as raison. Mais l'amour que Camus m'inspire ne me fait pas souffrir comme tu le penses..."

"Arrête de le protéger. Tu es en train de te détruire. Tu es en train de renier tes propres principes!"

"Tu n'es pas celui qui doit me dire ce que j'ai à faire."

"Le Grand Pope aurait mieux fait de le tuer" dit Saul entre ses dents.

Serge n'en fut pas surpris. "Tu ne l'aimes pas parce que je n'éprouve pas pour toi le même amour que pour lui."

"Oui, je ne l'aime pas."

"Je le sais. Il le sait. Mais que tu l'aimes ou pas, je ne choisirai pas, Saul."

"Je sais. Je suis surpris que tu me donnes cette réponse. J'aurais pensé que tu aurais choisi Camus sans l'ombre d'une hésitation."

"Je n'ai même plus ce choix, Saul. Camus est seulement un élève que je dois entraîner."

"En es-tu sûr? C'est trop tard, Serge. Beaucoup trop tard."

"Oui, ça l'est, Saul..." Il soupira et se tourna vers le jeune homme. "Mais qu'y a-t-il de mal à aimer quelqu'un, Saul?" Il secoua la tête de droite à gauche et se dirigea vers sa chambre. "On m'a appris à aimer, mais Camus n'aura jamais cette chance..." Il ferma la porte et s'appuya contre le battant. 'Quel gâchis!' pensa-t-il amèrement. Il jeta un rapide coup d'oeil à l'alcôve d'Athéna. 'Je pense que Camus avait raison sur un point. Tu es cruelle parfois.' Il soupira et se dirigea vers son lit, le coeur lourd, espérant que la nuit ne s'achèverait pas de sitôt.


Fin du chapitre quatre: Coeurs perdus


A suivre


Seii dit:

Ce chapitre est dédié à tous ceux qui m'ont encouragé à poursuivre. Je remercie plus particulièrement Stayka, Toffee, Torque et Nath. Merci à tous * Gros bisous *


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